À CONTRE COURANT : UN PEUPLE QUI N’A PLUS DROIT DE CITÉ

par | BLE, JUIN 2013, Social

Les termes “populisme”, “populiste” ont, en français, une connotation souvent péjorative – comme si le fait de se réclamer du peuple, de ses aspirations profondes ou en appeler à sa défense contre les injustices qu’il subit était nécessairement suspect, abusif et prometteur de tous les excès.

Aujourd’hui, ce soupçon s’est considérablement durci et cette tonalité négative pèse de tout son poids sur ces vocables, au point que le qualificatif “populiste”, désormais indistinct de “démagogue” est devenu l’ornement rituel d’une incrimination générale : se verra taxé de “populisme” quiconque en appellera d’une façon ou d’une autre au peuple, à un peuple, quelles qu’en soient les déterminations, contre ceux qui le gouvernent mal, l’exténuent, le trompent, le méprisent, etc. De manière passablement ironique, au temps de la démocratie globale et planétaire, tout se passe comme si invoquer le nom du peuple, tenter de lui donner du corps et de l’animer était devenu l’opération la plus suspecte qui soit – aux limites de la subversion.

Ce soupçon, constamment entretenu par les gens du sérail politique et les intellectuels en livrée, donne à entendre on ne peut plus clairement que le divorce est consommé entre l’institution démocratique (c’est sa dénomination statutaire) et ce qui, envers et contre tout, en constitue l’indissoluble référent – non pas seulement les gens, les électeurs, les citoyens, même, mais bien le peuple politique, le peuple de la souveraineté proclamée, présumée. Si le populisme est aujourd’hui un spectre qui hante les démocraties occidentales, c’est bien que la démocratie d’institution est devenue, en tant que pouvoir populaire, spectrale.

On rappellera ici que le peuple de la démocratie, dans le principe même de celle-ci, n’est jamais donné, il n’est ni une essence (nationale, ethnique, étatique…) ni même un corps légal et institué. Le peuple de la démocratie n’existe que dans l’opération dynamique qui le constitue, qui en découpe les contours, en fixe le mode d’apparition et l’inscrit dans le réel. Il est à ce titre variable et toujours recommencé pour autant que sa capacité d’agir suppose l’actualité d’une présence – celle de tous ceux/celles qui en constituent le corps commun (Rousseau). Dans les conditions de la modernité, le geste premier de toute politique est bien celui qui consiste à tenter de donner corps à un peuple.

On comprend dès lors mieux le sens ultime de l’incrimination de “populisme”, tel qu’elle prospère aujourd’hui : pour ceux qui la propagent, le populisme commence tout simplement là où commence une politique faite de mots, de gestes, de dispositions, de déplacements, de regroupements, de revendications ou de programmes qui se séparent distinctement de la gestion du troupeau humain soumis aux conditions du marché et aux décrets de l’oligarchie financière qui aujourd’hui régente le monde. Le populisme, c’est le désir de réveiller la politique en rompant les digues de ce pastorat mortifère.

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