ACTUALITÉ DE LA LUTTE DES CLASSES

par | BLE, Economie, JUIN 2012, Social

Lorsque vous vous trouvez sur un bateau qui coule, l’énergie consacrée à changer de bateau sera probablement plus productive que l’énergie consacrée à colmater les fuites.

Warren Buffett

Depuis la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, les luttes sociales en Europe, mais aussi en bien d’autres endroits, ont été portées par l’idée de deux classes en conflit. La classe capitaliste, faite des propriétaires des moyens de production, et la classe prolétaire, faite des travailleurs qui n’ont que leur force de travail à vendre. L’enjeu de ce conflit, théorisé par Karl Marx dans Le Capital, est l’appropriation de la plus-value du travail (concept de Pierre-Joseph Proudhon), c’est-à-dire l’appropriation du profit généré par le travail. Les classes sociales étaient alors matérialisées dans leur lutte, notamment par l’existence d’organisations (en particulier syndicales) et de partis politiques qui entendaient défendre les intérêts d’une classe ou de l’autre. Et la période industrielle était particulièrement propice à l’identification de ces classes, notamment par la concentration des travailleurs dans des bassins industriels et dans des entreprises localisées de manière unitaire mais, aussi, parce que les propriétaires des moyens de production, le patronat, étaient plus compacts et moins diffus qu’à notre ère de la finance et de l’actionnariat. Les classes, au-delà de recouvrir des réalités objectives, représentaient aussi des corps sociaux auxquels les individus pouvaient s’identifier et qu’ils participaient à actualiser. Ce que Marx appelait la classe “pour soi” et que certains sociologues ont désigné comme un “sentiment subjectif d’appartenance”.

De manière croissante, depuis la fin des années 1970, l’idée selon laquelle il n’existerait plus de lutte des classes ni, plus tard, de prolétariat, a fait son chemin.

Ces deux notions sont souvent discréditées parce que considérées par leurs détracteurs comme “idéologiques”. Ce qualificatif utilisé de façon prosaïque semble mettre face à face des concepts qui seraient directement issus de l’expérience sensible (faisant appel au factuel) et d’autres qui seraient le fruit d’idées farfelues ou de réalités dépassées. Un autre argument qui est invoqué dans le sens de la disparition de la lutte des classes est la dissolution de la classe ouvrière (fraction révolutionnaire du prolétariat selon Marx) et de la classe capitaliste, ainsi que le caractère désormais vestigial des organisations de la classe prolétaire. Et l’idée, non moins idéologique, avancée par certains pour achever d’enterrer la lutte des classes, est celle selon laquelle les intérêts jadis divergents entre les classes ont fait place à des intérêts communs, tels que, par exemple, la croissance économique ou la conservation de l’environnement.

Nous avons l’habitude d’attribuer la paternité de l’idée de lutte des classes à Karl Marx qui, avec Engels, ouvre le Manifeste du parti communiste (1848) par cette phrase : “L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.

Pourtant, ce concept se trouve aussi dans les écrits d’historiens et de penseurs libéraux français et britanniques du XIXe siècle. Ainsi, par exemple, François Pierre Guillaume Guizot écrit en 1838 dans Histoire générale de la civilisation en Europe : “la lutte, au lieu de devenir un principe d’immobilité, a été une cause de progrès ; les rapports des diverses classes entre elles, la nécessité où elles se sont trouvées de se combattre et de se céder tour à tour ; la variété de leurs intérêts, de leurs passions, le besoin de se vaincre, sans pouvoir en venir à bout, de là est sorti peut-être le plus énergique, le plus fécond principe de développement de la civilisation européenne. Les classes ont lutté constamment ; elles se sont détestées ; une profonde diversité de situation, d’intérêts, de mœurs, a produit entre elles une profonde hostilité morale ; et cependant elles se sont progressivement rapprochées, assimilées, entendues ; chaque pays de l’Europe a vu naître et se développer dans son sein un certain esprit général, une certaine communauté d’intérêts, d’idées, de sentiments qui ont triomphé de la diversité et de la guerre.

Ainsi, on peut voir que l’idée de classes sociales antagonistes dont la lutte est un moteur de progrès n’a pas été inventée par Marx. Et plus encore, que l’idée de la dissolution des classes et de la disparition de leur lutte dans une communauté d’intérêts est antérieure aux mouvements sociaux (et en particulier le mouvement ouvrier) qui, de la fin du XIXe à la fin du XXe siècle, portèrent haut et fort l’idée révolutionnaire de la lutte des classes.

La désagrégation de l’industrie, les délocalisations d’entreprises sur place[1] ou à l’étranger, la sous-traitance, le travail intérimaire, le morcellement du travail et des entités de travail, la tertiarisation de l’économie, sa financiarisation, l’intéressement des salariés, la culture d’entreprise, le managérialisme, la déstructuration du droit du travail, la massification du chômage et du travail précaire, d’une part et, d’autre part, la désaffectation des syndicats et des partis socialistes pour l’organisation de la classe prolétaire au profit de positions de replis en vue de l’humanisation de l’économie, sont autant de facteurs qui eurent raison du sentiment d’appartenance du prolétariat à une classe sociale solidaire. Et alors qu’en politique, la gauche, jadis porteuse des luttes sociales, donne souvent à voir un recentrage et une adhésion à l’économie de marché, la droite traditionnelle épanouit son spectre du centre à l’extrême droite (la récente campagne électorale de Nicolas Sarkozy en est un exemple particulièrement éloquent). Quant aux formations de gauche plus radicales qui voudraient réactualiser un combat anticapitaliste, elles restent embryonnaires ou détachées de la base populaire qui était celle des partis socialistes occidentaux jusqu’au premier tiers du XXe  siècle.

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle la classe ouvrière n’existe plus et celle qui veut que la lutte des classes ne soit plus un modèle d’analyse pertinent des rapports sociaux, triomphent. D’autres clivages s’actualisent en lieu et place : fracture générationnelle, positionnement par rapport au dérèglement climatique, choc des cultures ou des civilisations[2], etc. Et d’autres préoccupations politiques s’activent en conséquence parmi lesquelles : l’insécurité, le terrorisme, la protection du modèle culturel occidental, la gouvernance, les questionnements d’ordre communautaire… Les rapports de production passent en arrière-plan et sont laissés à la (dé)régulation des lois “naturelles” des marchés. Désormais, en cette matière, nous serons tous dans le même bateau, soumis à la houle des hauts-fonds de la crise et au déchaînement de “mère nature”…

Tous pourtant ne sont pas de cet avis. Warren Buffett, philanthrope qui cèda sa place de première fortune mondiale à son ami Bill Gates en 2009, déclarait dans le New York Times du 26 novembre 2006 : “La guerre des classes existe, d’accord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.

Certes, nous ne sommes pas tous égaux en matière de mondialisation. Jadis l’Internationale soutenue par des organisations politiques et syndicales aux réseaux extraordinaires dans les États-nations, soutenue aussi par la puissance de    l’Union    soviétique,     représentait un contrepoids conséquent face à l’emprise mondiale de la classe capitaliste. Aujourd’hui, les forums sociaux mondiaux qui consacrent l’essentiel de leur énergie à trouver des logements à leurs participants, des citoyens modestes venus du monde entier, n’ont pas les mêmes appuis pour faire face au monde de la finance et à ses organisations internationales. Les mouvements sociaux exsangues au niveau local sont pris dans un rapport de force particulièrement défavorable. Pas ou peu d’organisations politiques, une répression accrue des tentatives d’auto-organisation, le mépris des revendications populaires par le personnel politique qui, par contre, répond promptement aux exigences d’institutions internationales qui ne représentent que les intérêts du monde de la finance… Et, en-deçà, une multitude qui croule sous les dettes et qui ne parvient pas à payer les factures des services désormais privatisés à tour de bras avant d’être “rationalisés”.

Entre les très riches et les très pauvres, il n’y a plus rien. Il ne faudra pas s’étonner que les gens se révoltent ou braquent des banques s’ils nous prennent tout. Nous ne reprendrons que ce qu’ils nous ont pris”, déclarait un Américain soixantenaire le jour où il fut expulsé de sa maison familiale pour le compte de la Bank of America.

La lutte des classes n’est donc peut-être plus très vivace s’il s’agit de l’envisager du point de vue de la classe prolétaire. Mais celle-ci à genoux, l’autre continue à la frapper à coups redoublés au propre comme au figuré.

Pourtant, on le voit, comme en Grèce, en Espagne, en Irlande, en Chine, aux États-Unis d’Amérique, en Hongrie, en Roumanie… des mouvements populaires se dressent contre les politiques autoritaires d’austérité et recommencent à défendre collectivement les intérêts des travailleurs contre l’oppression de la classe capitaliste qui est désormais pudiquement désignée de manière transcendante telle que “la loi des marchés”.

Lorsque l’on parle de l’effondrement des idéologies ou des “grandes utopies”, ne s’agit-il pas en réalité de consacrer l’hégémonie de l’idéologie actuelle qui voudrait donner à l’économie de marché néolibérale une apparence d’organisation naturelle de la société humaine ou d’aboutissement historique indépassable ?

La violence avec laquelle s’abat la répression politique, policière, judiciaire sur toute tentative de contestation de l’ordre établi, n’illustre-t-elle pas par elle-même d’une part, la réalité de la dictature des marchés et, d’autre part, la réalité d’alternatives possibles au capitalisme contre laquelle les agents de l’oppression et d’une classe actuellement victorieuse résistent de toutes leurs forces ? La mémoire de la force révolutionnaire de la classe ouvrière en lutte semble très vivace dans la classe de Warren Buffett. En face, referait-elle surface ?

Laissons la conclusion à Julien Dohet que nous n’aurions pas mieux écrite :

La Révolution française, née du mouvement philosophique des Lumières, eut deux enfants : la fille “Laïcité” et le fils “Mouvement ouvrier”. En Belgique, peut-être plus encore qu’en France, ces deux enfants auront un long parcours commun unis dans le combat contre l’emprise du cléricalisme sur la société. Dans cette lutte, le suffrage universel apparaît comme une revendication unificatrice. Près de 60 ans après la conquête du droit de vote par les hommes et les femmes, l’émancipation de l’être humain n’est-elle pas incomplète en l’absence de volets économiques et sociaux venant compléter le volet politique ? La laïcité en général, et sa forme institutionnalisée en particulier, n’a-t-elle donc pas en ce début de XXIe siècle un rôle important à jouer ? Le discours économique actuel considérant le capitalisme comme naturel et comme un horizon indépassable n’est-il pas le dogme absolu que défend une cléricature aussi puissante que variée ? Et la laïcité n’a-t-elle pas, pour fonction, depuis son origine de lutter contre tous les cléricalismes ?[3]

Vive la sociale !


[1] Par “délocalisation sur place” Emmanuel Terray désigne la pratique qui consiste à employer illégalement, sur place, une main-d’oeuvre qui échappe aux législations sur le travail, sans contrat, à ne la(lui) payer qu’un salaire journalier dérisoire, ne leur octroyant aucun droit social. D’autres appellent cette pratique “l’esclavage moderne”. C’est le sort, notamment, d’une majorité de travailleurs sans-papiers.

[2] The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order est le titre d’un essai du Professeur d’Harvard Samuel Huntington dans lequel en 1996, il propose un nouveau modèle explicatif des relations internationales après l’effon- drement de l’Union Soviétique.

[3] Cet extrait est le texte de présentation du livre Vive la sociale ! édité par le Centre d’Action Laïque en 2011, dans la collection “Liberté, j’écris ton nom”.


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