AFFRONTER LA COMPLEXITÉ SANS COMPLEXES

par | BLE, Démocratie, JUIN 2015

Les attaques meurtrières de Charlie Hebdo ont suscité une déferlante de tentatives analytiques cherchant autant à expliquer ce qui avait engendré ou rendu possible l’indicible horreur qu’à mettre en garde contre les mauvaises exégèses. Schématiquement, nous pouvons discerner deux grandes tendances interprétatives : les explications “théologiques” qui imputent les attentats à une certaine  lecture du coran ou aux dysfonctionnements de structures musulmanes ; les explications “sociologiques” qui interrogent la manière dont la société française ou occidentale a engendré les djihadistes aussi bien par sa relégation des musulmans que par son arrogance internationale. Entre les deux écoles, il n’y a pas beaucoup de dialogue. Le débat semble binaire et oblige chacun à choisir son camp.

Dans les milieux progressistes européens, c’est la tendance sociologique qui l’emporte. Ses analyses nous paraissent pertinentes : elles pointent une profonde situation d’inégalité, de domination et de stigmatisation  qui  alimente le ressentiment et l’envie d’en découdre d’une partie du monde musulman. Ses préoccupations nous paraissent légitimes : elles se soucient d’éviter les amalgames et de ne pas envenimer les relations interculturelles. Mais, pour ce faire, elles versent trop souvent dans l’évitement voire le déni des liens existant entre ces attentats et l’islam au sens large. Au sein d’une part de la gauche occidentale, le monde musulman a été, selon Michel Onfray, sacralisé. Il devient tabou d’en parler de manière critique.

Ce refus de “nommer le réel”[1] s’avère, au-delà des bonnes intentions, contre-productif. Si, entre intellectuels, il permet d’aiguiser la critique, de pointer les dangers et de se démarquer de la pensée dominante, au sein du grand public, il entretient le flou ambiant et cultive les clichés. Dès lors qu’on ne parle pas précisément de  certaines tendances ou pratiques, minoritaires mais bien réelles,  dans  l’islam,  on empêche le commun des mortels de mesurer en quoi elles se démarquent de  la majorité des musulmans. Dès lors qu’on esquive systématiquement la question lorsqu’elle est posée, on laisse courir le fantasme qu’il y a quelque chose à cacher, que le problème est à la hauteur du refus d’en parler. N’est-ce pas à force d’entendre que les pratiques qui les choquent n’ont rien à voir avec l’islam ou que les personnes qui dérangent leurs habitudes n’ont rien à voir avec l’immigration puisqu’elles ont la nationalité française ou belge, que nombre de gens se sentent dénigrés et se laissent séduire par l’extrême droite qui parle, sans tabous mais sans nuances, de ces questions. Entre nuance et franchise, le choix est-il si binaire ?

Une telle attitude d’évitement résulte probablement d’une forme de culpabilité postcoloniale. Les torts passés et présents des puissances impérialistes sont tels que leurs victimes passées et présentes auraient toujours, si pas raison, de bonnes raisons de faire ce qu’elles font   et que nous serions encore une fois bien arrogants de le leur reprocher. Au nom du péché originel, il est désormais interdit de critiquer les dominés puisque ce serait une nouvelle manière d’affirmer notre domination. N’observons-nous pas là une autre forme de condescendance post-colonialiste ? N’est-ce pas manquer de considération pour les dominés que de ne les voir qu’en position de victimes ? N’est-ce pas dédaigner l’engagement religieux ou politique de ceux qui ont commis les attentats que de les réduire à des exclus, des paumés, des malades, des fous… alors qu’ils ont réfléchi et préparé leur coup, tant du point vue militaire que politique.

Une telle attitude de réserve peut s’expliquer par la prise de conscience de la complexité du problème et la peur des simplifications imposées par les formats médiatiques ou la peur des récupérations populistes qui ne manquent pas de s’emparer de la moindre critique de l’islam pour la généraliser ou la transformer en arme du guerre.[2] Les simplifications constituent en effet un grave écueil à éviter mais marteler

ou se convaincre que “les attentats n’ont rien à voir avec l’islam” en est une aussi. Si la volonté d’éviter les amalgames conduit à l’évitement des questions qui nourrissent les amalgames, nous ne sommes pas très avancés… Affronter la complexité demande autant de courage que d’intelligence. Ne peut-on tenir un propos qui souligne sans tabou ni complexe postcolonial la complexité de la situation où les torts sont partagés de manière inégalitaire ? Pourquoi ne peut-on pas aborder sans ambages et dans le même discours ce qui pose problème dans la politique occidentale et dans la politique des djihadistes ?

C’est en nommant les choses – en l’occurrence ce qui pose problème au sein   de la nébuleuse islamique – que l’on peut circonscrire les positions extrêmes ou problématiques, à la fois pour les dissocier du reste du monde musulman et pour y faire face. Il ne s’agit pas ici de se positionner sur l’interprétation des textes, d’abord parce que ce n’est pas notre rôle, ensuite parce qu’à l’instar de tout texte sacré, ils se prêtent à des interprétations multiples et contradictoires sans que personne ne puisse avoir le dernier mot. Il s’agit de regarder en face ce qui existe, ce qui se fait dans les méandres complexes des structures de l’islam et en son nom. Interpeller les représentants de l’islam en leur demandant de mettre des choses en place pour éviter que les attaques de Paris ou de Copenhague ne se reproduisent, c’est comme enjoindre l’église catholique de prendre des mesures contre la pédophilie dans ses rangs. Et cela n’induit nullement que tous les musulmans sont terroristes ou que tous les catholiques sont pédophiles, ni que leurs textes de référence les y incitent.

Dans les milieux progressistes arabes, une telle démarche critique et d’interpellation de l’islam existe et paraît nettement moins complexée qu’en Europe. Les intellectuels musulmans n’éprouvent pas de culpabilité postcoloniale et vivent de l’intérieur, bien plus violement que nous, la propagation du terrorisme islamique. Ils prennent la mesure de l’enjeu. Ils font face, avec plus d’audace qu’ici, à la nécessité d’une remise en question. C’est pourquoi, nous avons décidé de réunir quelques extraits d’articles significatifs parus dans la presse du Moyen-Orient à la suite des attentats. Pour illustrer notre propos, nous avons sélectionné les passages les plus critiques de ces textes. Ce petit florilège, volontairement  partiel  et partial, n’est donc pas représentatif de l’ensemble des analyses développées de l’autre côté de la Méditerranée.

“L’ISLAMOPHOBIE COMMENCE AU MOYEN-ORIENT” – Dalal El Bizri, Al Modon, 8 janvier 2015

Après le crime commis contre Charlie hebdo, une des choses les plus étranges qui émane du monde arabe est l’accusation d’islamophobie. Comme après l’attentat qui a touché les tours jumelles de New York le 11 septembre 2001, cette accusation est largement reprise. Or l’islamophobie résulte tout naturellement de tous les assassinats individuels ou collectifs qui ont été commis au nom de “la défense de l’islam”. Ceux qui crient à l’islamophobie en Occident oublient que la source en est l’orient musulman lui-même. L’islamophobie y est extrêmement présente. Daech

l’a ravivée et nous a fait trembler  avec son idée de régner au nom de la charia. Regardons d’un peu plus près ce Moyen-Orient qui sert de générateur du discours religieux. Qu’y voyons-nous ? Que l’Islam est le seul et unique héritage, nous n’en avons pas d’autres. Pas de culture, pas de sacralité, pas d’idées, pas d’idéologie qui pourrait s’y mesurer. Du coup, on craint pour l’islam. Cette crainte est le ciment de nos sociétés depuis trente ans. Elle était le fondement du pouvoir, c’est-à-dire le moyen de légitimation de tous les régimes musulmans, islamistes et même laïque ou pseudo laïque.

“WE ARE ALL ISIS” – Par Nadim Koteich, journaliste et analyste politique libanais. Article initialement publié en Arabe sur le site Now, le treize janvier 2015

Les condamnations ne suffisent plus, surtout quand elles sont suivies de propos stupides indiquant qu’un crime tel que le massacre de Charlie Hebdo ne représente pas le “vrai islam”. Dans un effort pour absoudre l’islam de toute responsabilité pour d’autres crimes, certains ont ajouté que l’État islamique (EI), Jabhat al-Nusra, Asa’ib Ahl al-Haqq, le Hezbollah, Boko Haram, al-Shabab en Somalie, les talibans et des centaines d’autres groupes armés ne représentent pas non plus le vrai islam.

Quel est donc ce vrai islam que ceux qui condamnent les crimes commis au nom de l’islam entendent nous gratifier ? Au-delà des condamnations, comment les partisans du vrai islam ont-ils confronté les criminels depuis la défaite du Mutazilisme – la défaite du rationalisme dans l’islam – il y a 1100 ans ?

Se contenter de condamner n’est pas suffisant. Les musulmans du camp sunnite de l’islam contemporain qui ont perpétré le massacre de Charlie Hebdo, le massacre de l’école pakistanaise, les  massacres  de l’État islamique en Syrie et en Irak, les attentats du 11 Septembre et d’autres atrocités appartiennent tous au vrai islam. La même chose s’applique aux musulmans du camp chiite de l’islam contemporain qui ont enlevé et tué des journalistes étrangers à Beyrouth, et émis et renouvelé la fatwa disant que le sang de l’écrivain britannique Salman Rushdie pouvait être répandu. Ils représentent une partie centrale du vrai islam et de ses nombreuses écoles de jurisprudence.

Les écritures islamiques importent peu, qu’il s’agisse d’un texte coranique ou jurisprudentiel, ou d’un texte relatant les paroles du prophète Mahomet ; les assassins ne tuent pas pour rien, ils tuent au nom de livres, de fatwas, de sourates et de traditions séculaires. Toutes ces choses constituent des parties inséparables de l’islam véritable. Ils resteront musulmans tant qu’ils prononcent la shahada (profession de foi islamique) et aussi longtemps que l’institution religieuse n’osera pas moderniser les critères pour être un musulman.

Ces tueurs sont nous. Ils sont notre religion dans sa forme la plus extrême. Ils sont dans les limites de notre véritable islam, et ils ne dérogent pas aux Écritures. Quand l’Occident déclare d’une seule voix “Nous sommes Charlie”, nous devrions déclarer : “Nous sommes l’EI”.

[…]

Il a été très révélateur que tout de suite après l’annonce du massacre à Charlie Hebdo, les gens ont pensé aux extrémistes islamistes, malgré le fait que la satire de la revue française n’a pas épargné le judaïsme, le christianisme, ni l’establishment politique français. C’est parce que  la relation de l’islam avec le monde d’aujourd’hui est en crise ; tout groupe qui traverse une telle crise est toujours le premier suspect. En fait, l’islam dans son ensemble est accusé à l’avance, et pas seulement sa frange extrémiste. Les textes originaux qui forment une partie inséparable de l’islam véritable et inspirent les crimes continus commis en son nom sont aussi coupables. Ceci sera vrai tant qu’il n’y aura pas d’autorité centrale pour réorganiser la relation entre le texte islamique, en tant que document historique, et les exigences de notre époque, de la même manière que le coran s’est lui-même adapté avec la révélation graduelle des sourates, de nouveaux versets remplaçant les plus anciens.

En vérité, les actes des tueurs de Paris n’ont fait que renforcer les images des dessinateurs de Charlie Hebdo. La seule différence entre les actions des dessinateurs et celles des tueurs, c’est que les personnes qui lisent les caricatures sont bien moins nombreuses que celles qui ont suivi le drame international provoqué par le massacre. Rien ne peut insulter l’islam et les musulmans autant que de tels crimes, et pourtant nous acceptons encore de prétendre qu’ils ne représentent pas le véritable islam, sans fournir une description claire de ce qu’est le vrai Islam, en commençant par nos écoles religieuses, dont certaines sont des fabriques de crime, et nos constitutions équipées avec les mines de la jurisprudence islamique et de la charia.

Rien n’insulte plus l’islam que le massacre de Charlie Hebdo, qui dit, à partir du cœur du véritable islam lui-même : Ceux d’entre nous qui vénèrent le plus le prophète sont nos plus grands criminels.

“IL NOUS FAUT NOTRE VATICAN II” – Par Slim Laghmani, Tunisie, paru le 12 janvier sur le site www.leaders.com.tn

Que l’islamisme, sans qu’il en ait le monopole, génère le terrorisme, cela on le savait déjà : l’Algérie a compté ses victimes par centaine de milliers dans l’indifférence générale de la société internationale à l’époque. Mais que l’islamisme soit l’islam, “voilà l’erreur !”, dit-on.

En Occident comme dans le monde musulman, on peine à montrer en quoi l’islamisme est différent de l’islam. C’est parce que l’on s’y prend très mal. Quitte   à choquer, je dirais que l’islamisme, c’est aussi l’islam, de même que la Sainte inquisition était aussi le christianisme. La question n’est pas de savoir ce qu’est l’islam ou ce qu’est le christianisme, mais comment on les comprend. L’Islam comme foi a pour support un texte. Ce texte comme tout texte, n’est pas univoque il doit être lu, interprété, réinterprété. Si aujourd’hui on confond islam, au nom duquel les pires horreurs sont commises, et l’islamisme, qui les glorifie, c’est parce que rien ne les distingue dans leur compréhension du texte.

Ils adoptent les mêmes paradigmes, les mêmes méthodes, les mêmes techniques d’interprétation. Ce qui les distingue, ce n’est pas leur compréhension du texte, mais les décisions politiques relatives aux attitudes à adopter. Un immense travail reste à faire, ce qui est de notre responsabilité. Depuis la réforme, les protestants ont renoncé à l’interprétation littérale de certains textes. Depuis Vatican II, l’église catholique s’est adaptée à la modernité. Ce travail n’a pas été fait dans le monde arabo-musulman et les rares personnes qui s’y sont aventurées et qui s’y aventurent encore sont, dans le meilleur des cas, superbement ignorées, et dans le pire, exécutées. Tant qu’on ne le fera pas, il sera difficile de convaincre, autrement qu’en recourant à des arguments d’autorité, que l’islamisme est une interprétation maladive de l’islam.


[1] Michel Onfray, “Mercredi 7 janvier 2015 : notre 11 septembre”. Le site http://mo.michelonfray.fr/ reprend l’intégralité du point de vue paru dans Le Point du 10 janvier 2015. “Le succès de Marine Le Pen vient beaucoup du fait que, mises à part ses solutions dont je ne parle pas ici, elle est en matière de constats l’une des rares à dire que le réel a bien eu lieu. Hélas, j’aimerais que cette clarté sémantique soit aussi, et surtout, la richesse de la gauche.

[2] Le site canadien Postedeveille, par exemple, reprend certains extraits de presse que nous citons plus bas pour mener son combat contre la charia et stigmatiser l’ensemble des musulmans.

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