Dans l’Apocalypse de Saint-Jean comme dans les hadiths islamiques, les Antéchrists ou al-Dajjâl annoncent la fin des temps et l’ouverture d’une ère nouvelle lorsqu’ils auront été combattus. Etymologiquement, l’apocalypse est une mise à nu, l’enlèvement du voile qui nous plonge dans l’illusion. Nietzsche a intitulé L’Antéchrist un de ses ouvrages où il dénonce l’hypocrisie chrétienne et le mensonge idéaliste, où il réduit en miettes toute philosophie du ressentiment, de la soumission, de la glorification de ce qui nous écrase et nous affaiblit. Il invite à la transvaluation de toutes les valeurs, à renverser et démultiplier les perspectives. Dans son livre suivant, Ecce Homo, il en appelle à ne pas seulement détruire et dénoncer mais à affirmer la vraie vie, à faire croître les énergies vitales, à prendre la place du créateur.

CRISES A N’EN PLUS FINIR

Cela en devient lassant, désolant et ennuyeux : notre actualité est à la crise. On ne parle presque plus que de cela. On serait tenté de n’en vouloir plus rien savoir. Néanmoins, au lieu de la subir, nous aurions intérêt à interroger le concept de crise, ses usages sociaux et politiques, ce qu’il voile ou ce qu’il révèle…

Historiquement, le premier emploi du mot crise, en latin et en français, est médical. Aujourd’hui, il est avant tout associé à l’économie : crise industrielle depuis les années 1970, crise économique depuis les années 1980, crise financière avec ses soubresauts de plus en plus réguliers depuis les années 1990 dont la crise des subprimes en 2008-2009 et la crise de la dette et de l’euro en 2011-2012… Alors qu’une crise désigne en général une manifestation soudaine et temporaire, sur le plan économique, le discours de crise, avec l’austérité qu’elle implique, s’est installé dans la durée depuis quarante ans. Il se répète, non pas cycliquement mais continuellement. S’agit-il encore d’une crise ? Le discours se perpétue mais la crise ne concerne pas tout le monde de la même manière et dissimule souvent les profits des plus riches. Il s’agit peut-être moins d’une crise économique que d’une crise de la répartition des richesses, une crise sociale.

Et de fait l’ambiance de crise déborde l’économique : crise sociale, crise de l’emploi, crise gouvernementale, crise environnementale, Europe en crise, crise humanitaire, crise immobilière, crise sanitaire, crise identitaire, crise des valeurs, crise de civilisation… Toutes ces crises n’ont évidemment pas le même sens ni la même portée mais l’on peut observer une certaine logique de la crise et des réactions similaires qu’elle a tendance à provoquer dans chacun des domaines pris séparément.

PANIQUES ET CRISPATIONS

La réaction la plus courante face à une situation de crise consiste à paniquer ou angoisser. D’un point de vue psychologique, la crise décrit ici une réaction émotionnelle de perte de moyens pouvant aller jusqu’à la crise d’apoplexie.

Peurs et angoisses dominent de plus en plus les rapports sociaux. Panique sociale, perte de pouvoir d’achat, menace nucléaire, affolement financier, alarme écologique, tsunami, terreur islamiste, épuisement du pétrole, grippe porcine, nocivité du tabac, nouveau millénarisme, malbouffe, accidents d’autocar, angoisse existentielle… On a peur de tout ! Plus que jamais la peur est un mode de gouvernement de la société et un mode de fonctionnement des individus.

On peut comprendre que la plupart des gens paniquent face aux grandes crises que traverse notre société. Certains de leurs avoirs ou acquis sociaux sont menacés, leurs droits et libertés remis en question, leur environnement et leur santé en détérioration continue… Plus profondément, le sentiment général d’angoisse et de nervosité ambiante est alimenté par l’absence de perspectives au sein d’une société qui elle-même perd son assurance et la confiance de ses citoyens, tant elle s’avère de plus en plus incapable de convaincre de sa propre cohérence et d’une maîtrise réelle de son destin.

Même si elles sont légitimes, les réactions émotionnelles à brûle-pourpoint ne conduisent pas à la plus juste et sereine des réponses. La peur, mauvaise conseillère, dérègle le jugement, paralyse, pousse au repli et amène à accepter, voire à réclamer, la mise en place d’un pouvoir fort et de mesures liberticides censés assurer la protection. La peur pousse à la crispation. Chacun redoutant de perdre quelque chose, se raccroche au peu qu’il possède. Les patrons se crispent sur leurs prérogatives, les syndicats sur leurs acquis sociaux, les employés sur leurs emplois, les hommes politiques sur leur pouvoir, les Etats sur leurs frontières, les “civilisations” sur leur culture… On assiste à un mélange ou une alternance de frilosité et de rigidité, voire de radicalisation. Les positions se figent, les rapports se tendent, les oppositions s’exacerbent et personne ne voit comment sortir de l’impasse.

Cette tendance à la crispation, au repli, à la position défensive n’est évidement pas favorable à la réflexion, au dialogue, à l’esprit critique… bref à la culture démocratique. Elle s’avère en revanche de plus en plus propice à l’entretien des rancœurs, au déchaînement des haines et à des explosions de violence. Elle fait le lit des politiques sécuritaires qui, pour répondre à des menaces, souvent exacerbées, parfois inventées, rognent sur les droits et libertés, dissuadent la contestation et stigmatisent des boucs émissaires.

Se crispant sur ce qu’on connaît et ce qui reste, on répond à la crise d’un système par le renforcement de celui-ci. La crise financière occasionne la prise de mesures fortes pour sauver la finance et les banques. La crise économique souligne qu’il faut relancer la croissance, intensifier la compétitivité et réduire les coûts du travail. La crise de l’emploi justifie une injonction à travailler plus et gagner moins. L’ébranlement des frontières territoriales et politiques par l’accélération de la mondialisation s’accompagne de nostalgies nationalistes ou régionalistes. Face à la crise des valeurs, on observe une réaffirmation des valeurs avec plus de fermeté voire de fermeture d’esprit. Au lieu de prendre conscience, en cas de crise identitaire, que nos identités sont toujours plus multiples, mouvantes et mélangées, on assiste à la revendication d’identités figées aussi bien minoritaires que majoritaires.

Ainsi, la crise d’un système, au lieu de mettre à jour ce qui défaille, entraîne la réaffirmation de ce qui précisément a généré la crise. La faillite d’un système se voit récupérée en motif de sa pérennisation. Au nom de la gravité de la crise, il faut se serrer les coudes et la ceinture. Il n’y plus de place pour la réflexion, pour la nuance, pour la souplesse, pour la prise de recul, il faut foncer tête baissée dans les solutions simplistes que nous inspirent nos certitudes ou nos croyances bien ancrées.

Enfin, la convocation de la crise, en permanence et à tout propos, reflète une dépolitisation des questions, un abandon de la politique entendue comme déploiement d’action transformatrice au profit d’une naturalisation des processus humains. Les crises sont subies comme des catastrophes naturelles de sorte que personne n’en est responsable mais qu’elles requièrent la responsabilisation de tous… Aux réponses politiques, on substitue des réponses catastrophistes, fatalistes, policières, sanitaires qui poussent à la soumission et au sacrifice, ainsi qu’à la restriction des droits et des libertés. C’est au nom de la crise de l’emploi qu’on rogne sur le droit du travail, au nom de la crise de la sécurité sociale qu’on restreint les allocations et les pensions, au nom de la crise de l’intégration qu’on précarise les migrants.

ESSOUFFLEMENTS ET FINS DE RÈGNE

Loin du catastrophisme et de la défensive, au lieu de vouloir dissimuler les failles voire la faillite des systèmes en crise et de s’accrocher à ce que nous connaissons, ne gagnerions-nous pas à creuser les brèches pour découvrir que ce monde, déjà ancien, auquel nous nous référons est en train de se craqueler et de vaciller ?

A bien y regarder, toutes ces crises et crispations ressemblent à des symptômes de fin de règne. Les systèmes, les modèles ou les configurations (économiques, politiques, sociaux, culturels, identitaires…) s’essoufflent, sentent qu’ils touchent à leur fin et s’acharnent – parfois thérapeutiquement – à survivre coûte que coûte. La crise persistante indiquerait alors qu’ils ont fait leur temps. L’histoire nous apprend qu’aucun système ou modèle n’est éternel, pas plus qu’une série de notions qui nous semblent évidentes mais qui ne sont que des constructions historiques telles que l’argent, le marché, le travail salarié, l’État, l’impôt, la laïcité…

La plupart de nos paradigmes actuels remontent plus ou moins à la modernité ou s’inscrivent dans son sillage : l’économie industrielle et de marché, l’État-nation et sa prolongation dans l’Organisation des Nations Unies, la démocratie parlementaire, la domestication de la nature, l’État social… Ils se sont mis en place suite à la faillite des paradigmes du Moyen-Âge, remis en question par des évolutions démographiques, technologiques, économiques, géopolitiques, culturelles… Dans un premier temps, le Moyen-Âge s’est crispé sur ses repères et sur ses fiefs, inapte qu’il était à intégrer ces évolutions. Ensuite, le changement de paradigmes et d’époque s’est inscrit dans la durée et n’eut pas lieu sans passer par des crises, des épidémies, des guerres, des luttes, des négociations, des changements de rapports de force, des révolutions…

OPPORTUNITÉS ET DÉCISIONS

Peut-être traversons-nous aujourd’hui une période de transition historique d’un ordre similaire. Nous ne savons pas où nous allons mais nous devons prendre conscience que le monde n’est plus habitable avec les repères, les aménagements et les habitudes d’hier. Au lieu de vouloir sauver les meubles à tout prix, ne serait-il pas temps d’anticiper, d’accompagner, voire d’organiser le déménagement ?

Dans sa connotation naturaliste et médicale, la crise est quelque chose que l’on subit. Mais en grec, crise signifie d’abord distinguer, trier, décider ; le terme “critique” en est d’ailleurs dérivé. Même le sens médical renvoie au moment décisif d’une maladie. Si la crise est un moment critique, il importe d’en faire également le moment de la critique. Un moment où il faut décider, faire des choix. En chinois, “crise” résulte du couplage de deux idéogrammes, l’un signifiant “danger”, l’autre “opportunité”. Leur association souligne le caractère ambigu, conflictuel et protéiforme de toute crise.

A nous de voir alors dans les multiples crises qui nous assaillent des opportunités de sortir des réactions primaires et crispées, de se détacher de systèmes en faillite, de changer de grilles de lecture pour décider de prendre d’autres directions, d’inventer d’autres réponses aux dangers qui guettent, de penser et d’expérimenter d’autres modes de gestion des ressources et des libertés.

DÉCRISPATIONS ET OUVERTURES

Il s’agit donc de substituer aux diverses crispations, une attitude de décrispation ; de troquer les œillères contre l’ouverture d’esprit ; de remplacer la rigidité et les simplifications par l’humilité et la nuance ; de sortir du repli pour s’ouvrir à l’altérité et à la nouveauté. La décrispation implique un lâcher prise, une certaine détente pour prendre du recul mais il ne faudrait pas qu’elle aboutisse à la nonchalance et à l’apathie qui seraient une autre version du fatalisme que nous refusons.

Nous aurions tout à gagner si nous commencions par détendre nos relations avec autrui et avec le monde. Détendre ensuite notre rapport au temps. Sortir des urgences, relever le nez du guidon de ce camion fou qui court à sa perte. Prendre le temps de la réflexion, de l’échange, de l’imagination, de l’exploration et de l’expérimentation.

Prendre du recul pour élargir le champ de vision et les visions trop souvent particulières, partielles et partiales. Prendre le temps de faire le ménage, de dépoussiérer nos regards et d’opérer un certain tri entre les urgences qui nous assaillent. Prendre le temps d’interroger nos paradigmes, nos catégories de décryptage du monde, nos principes d’action. S’il faut reconnaître qu’une bonne part de nos repères sont obsolètes et ne sont plus aptes à penser et transformer le monde de demain, tout n’est pas à jeter… Des principes ou projets comme les droits de l’Homme, la démocratie ou la laïcité ne nous paraissent pas dépassés mais leurs modalités d’exercice et de déploiement, les instances et systèmes chargés de les garantir sont sans doute à revoir, d’autant plus qu’ils ne sont plus en mesure d’en assurer l’effectivité. Faire le tri entre ce qui est à abandonner, ce qui est à raviver, ce qui est à actualiser et ce qui est à réinventer. Comparer ces repères connus à de nouveaux paradigmes, de nouvelles manières de penser et d’agir. S’ouvrir à d’autres modalités d’organisation de la démocratie, à d’autres manières d’habiter la terre et d’aménager l’environnement, à d’autres liens entre économie et politique, à d’autres répartitions des territoires, à d’autres définitions de la propriété, à d’autres mécanismes de solidarité, à d’autres structures institutionnelles, à d’autres formes de socialisation, à d’autres rapports au corps…

ENGAGEMENTS ET PRISES DE RISQUE

Il s’agit donc de prendre du temps et de la distance sans pour autant s’extraire du monde d’aujourd’hui et des réalités sociales. Ces réflexions doivent s’ancrer dans la pratique afin de tenter de faire prise sur un monde en changement. Interroger l’histoire d’où nous venons et que nous vivons tout en se faisant acteur de l’histoire en cours.

Nous sommes aussi en période de crise dans le sens où c’est une période de troubles, où la situation est trouble. Nous ne maîtrisons pas tous les paramètres puisque ceux-ci sont en train de changer. Il n’y a pas d’horizon clair, plus de modèle de référence, pas encore de voie à suivre. Il nous faut sauter dans l’inconnu, avancer à tâtons et travailler sans filet. Assumer l’incertitude. Une telle démarche implique une prise de risque. Il faut être prêt à perdre certaines choses pour en découvrir d’autres. Il faut savoir que le cheminement sera long, que nous ne trouverons pas tout de suite le ou les bons chemins, que nous passerons sans doute par quelques égarements.

Mais nous devons déjà commencer à marcher en progressant par essais et erreurs. S’engager dans des recherches-actions. Il n’y aura pas de solution miracle ni unique mais il existe déjà des projets novateurs, des idées qui s’essaient, des pratiques qui se confrontent à la réalité. Les esquisses d’expérimentations vont un peu dans tous les sens. Il nous faut accepter cette multiplicité, l’interroger. Confronter les initiatives et en débattre. Prendre le risque de la confrontation, du débat et des pratiques contradictoires. Assumer la conflictualité inhérente à tout changement, à toute crise. Fertiliser les conflits pour en faire des vecteurs de rassemblement non consensuel et de progrès humain.

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