ATELIER D’EXPRESSION CITOYENNE À LA PRISON DE FOREST

par | BLE, Justice, MARS 2010

“Le détenu n’est soumis à aucune limitation de ses droits politiques, civils, sociaux, écoomiques ou culturels autre que les limitations qui découlent de sa condamnation pénale ou de la mesure privative de liberté ; celles qui sont indissociables de la privation de libertés et celles qui sont déterminer par ou en vertu de la loi.
Durant l’exécution de la peine ou mesure privative de liberté, il convient d’empêcher les effets préjudiciables évitables de la détention.”

12-01-2005, Loi de principe concernant l’administration des établissements pénitentiaires ainsi que le statut juridique des détenus. Art. 6

Nous pouvons réfléchir au sens des valeurs et prendre ces valeurs ainsi sensées à témoin, tels des étalons de mesure des actes posés. Vérifier leur actualisation ou leur non actualisation dans des situations que nous pouvons observer. Une autre manière, plus inductive, est d’éprouver le sens des valeurs dans des pratiques mises en œuvre dans des univers où elles semblent particulièrement mises à mal. Et agir pour leur donner un sens effectif. C’est ce que nous essayons de faire dans le milieu carcéral.

Les personnes qui sont incarcérées dans ce que le sociologue canadien Erving Goffman désignait comme des “institutions totalitaires” (ou “totales” selon les traductions) sont en perte des droits qui sont généralement garantis aux citoyens. Au premier titre, l’autonomie de la personne est réduite à néant tant celle-ci est placée dans une situation d’absolue dépendance jusque dans les domaines les plus intimes de l’existence, en particulier l’entretien des fonctions vitales. L’individualité est niée par le mode de gestion sécuritaire jusqu’à priver l’emmuré de la dernière once de sa liberté de conscience et d’expression. A cet égard, le philosophe Michel Foucault met en évidence l’exercice d’un contrôle qui entend “contraindre les corps pour discipliner les âmes”.

Constat

Cette réalité mortifère est inacceptable au regard des valeurs que nous défendons.

Concrètement, les prisons fonctionnent par un système de “faveurs” : chaque nécessité pour le détenu fait l’objet d’une négociation potentiellement tendue avec les agents pénitentiaires, chaque demande, aussi légitime soit-elle, est concrètement soumise au pouvoir discrétionnaire – dans un sens positif ou négatif – laissé aux personnels pénitentiaires.

Par ailleurs, les conditions de détention, caractérisées par une vétusté extrême, une promiscuité insoutenable et une surpopulation croissante qui affecte les capacités d’intervention et de gestion du personnel de la prison, placent les agents, débordés, en situation d’urgence permanente qui ne leur laisse aucunement le temps d’accorder aux détenus l’attention nécessaire à la satisfaction de leurs besoins, même les plus essentiels.

Souvent enfermés vingt-trois heures par jour à plusieurs dans une cellule de neuf mètres carrés, les personnes incarcérées sont maintenues dans des conditions d’existence qui confinent à la survie et ne leur permettent pas de mettre en actes les droits citoyens qui leur sont reconnus, pas plus que de développer pour eux-mêmes les valeurs que nous défendons. Plus particulièrement, leur libération sera conditionnée par l’évaluation de leur capacité à être des “citoyens”, à se montrer “responsables” et “autonomes”.[1] L’injonction qui leur est faite est en complète contradiction avec les conditions effectives auxquelles ils sont soumis en prison. Un détenu libéré nous confiait à cet égard : “Depuis que je suis en dehors je dois apporter tous les quinze jours des preuves de mon intégration. A qui on demande ça ? A personne. Pourtant, j’ai passé sept mois [en prison] où je ne pouvais prendre aucune initiative, où on me disait tout : prends ta douche, fais ci, fais ça… Et maintenant, je n’ai même pas le temps de reprendre confiance en moi et on me dit tous les 15 jours. Et si je ne le fais pas, je retourne en prison.” (Mounir Azzaoui)

L’amour propre, le respect de soi-même et tout ce qui représente les bases sur lesquelles se construit un engagement citoyen sont suspendus ou détruits par la prison. Pour cette raison, Bruxelles Laïque, en collaboration avec la Fondation pour l’assistance morale aux détenus (FAMD), organise un Atelier d’Expression Citoyenne à la prison de Forest.

Atelier d’expression citoyenne

L’objectif principal de l’atelier consiste à favoriser la prise en charge citoyenne d’une participation effective au débat public. Les principes directeurs de l’initiative sont la liberté d’expression et l’autonomie. Il s’agit de mener une expérience qui rencontre l’esprit de la loi de principe selon lequel les détenus sont des citoyens à part entière jouissant des mêmes droits que tout autre citoyen ; d’ouvrir un espace de liberté de conscience et de liberté d’expression au sein de la prison ; de créer un pont entre l’intérieur et l’extérieur de la prison permettant, notamment, aux personnes incarcérées de participer au débat public ; de construire ensemble et d’apprendre à maîtriser des habiletés sociales en vue d’une participation active à la vie citoyenne et à la prise en charge des affaires publiques.

Au titre de la liberté d’expression et de l’autonomie, cet atelier offre deux originalités. La première est que les productions de l’atelier sortent librement de la prison pour être présentées en public sans qu’il n’y ait d’autorité pour exercer le rôle de censeur. L’enjeu est ici que les participants de l’atelier sont acteurs du propos qu’ils diffusent. La seconde est que la direction de la prison, qui entend favoriser notre initiative, offre au collectif de l’atelier un accès particulièrement aisé aux moyens de communication tels que l’audiovisuel.

Après trois mois d’atelier, nous avons eu l’occasion de diffuser une première fois les idées élaborées à l’atelier lors d’un cycle thématique au cinéma Nova. A l’aube de 2010, le collectif d’atelier[2] a décidé de se donner un objectif général qu’il a libellé comme ceci : “Poser des actes de changement réels liés à la situation carcérale, pour l’ensemble des personnes enfermées en prison”. Et plusieurs thématiques spécifiques ont été dégagées, sur lesquelles nous travaillons en vue d’interpellations publiques diverses.

La méthode que nous utilisons pour se mettre au travail est inspirée des expériences de “capacitation citoyenne”.[3] Il s’agit de considérer que tous les participants au collectif d’atelier, qu’ils soient animateurs ou non, ont des compétences à mettre au service du projet commun. Si les animateurs sont dépositaires du cadre de travail et sont en position de transmettre l’information au “travers des murs”, toutes les options sont prises par le collectif d’atelier. Qu’il s’agisse des thématiques à développer, des modalités de communication, des formes d’interpellations ou des outils à mobiliser pour faire aboutir le projet. Nous présupposons que chacun, dans cette expérience, a quelque chose à apprendre de la mise en commun du travail et que chacun peut s’approprier les compétences auxquelles nous faisons appel pour le projet. De la sorte, toutes les actions menées par le collectif d’atelier et toutes les idées qu’il faut faire émerger et structurer à cet effet, sont le fruit d’un travail commun. Notre pratique d’animation de l’atelier repose donc sur les principes d’égalité, de reconnaissance a priori de l’humanité de chacun et de l’absence de jugement. De la sorte, nous nous efforçons de mener l’expérience jusqu’à une relative abolition de la “distance méthodologique” ou de la “distance thérapeutique” qui appartient généralement aux agents sociaux qui exercent dans ce type de milieu. Les animateurs que nous sommes ne sont, effectivement, pas pris dans un rapport de type thérapeutique ou de soutien psychosocial mais ils se situent, à l’égard des autres participants, en tant que “co-citoyens” potentiellement animés d’esprit critique. Ainsi, la distance qui s’installe entre les participants et entre les participants et les animateurs n’est-elle rien d’autre que celle qui s’installe entre des humains qui entrent en interaction.

Nous ne pouvons pas encore mesurer l’impact de notre action. Cependant, quelques conséquences insolites nous incitent à poursuivre. D’abord, le nombre de demandes de participation est sans précédent de mémoire d’animateur d’atelier en prison. Cette initiative bénéficie d’une popularité assez grande dans la prison, qui ne peut venir que du bouche à oreille. Ce qui témoigne vraisemblablement de l’intérêt des usagés de l’atelier. Ensuite, et c’est aussi original, certains participants, lorsqu’ils sont libérés, reviennent nous voir et formulent la demande de rester associés au projet. C’est ainsi que le pont que nous entendons bâtir entre l’intérieur de la prison et le “monde libre” s’affermit encore de la présence, dans l’espace public, de porte-paroles du collectif d’atelier qui ne sont pas les animateurs de l’atelier mais des participants libérés. Enfin, le rapport de confiance qui se tisse avec la direction de la prison de Forest témoigne du fait que notre projet rencontre les préoccupations citoyennes de praticiens parmi les mieux placés pour connaître ce dont les personnes qui vivent en prison ont besoin.

Nous constatons enfin qu’un rapport particulier s’instaure entre les participants au collectif d’atelier. Un rapport basé sur la confiance mutuelle et sur l’effectivité de l’existence d’un collectif. Une dynamique peu commune dans le milieu carcéral qui est structurellement architecturé pour individualiser, isoler les personnes et les réduire à une identité déviante. Depuis le temps que nos associations organisent des ateliers dans les prisons, c’est peut-être la première fois que nous voyons apparaître cette solidarité sans qu’elle soit jouée par des participants qui répondraient à une injonction (même tacite) des animateurs. A partir de l’instant où nous avons pris l’option de nous mettre dans une optique de capacitation citoyenne, connaissant l’univers carcéral, nous avons abandonné l’espoir de cette perspective. Pourtant, nous l’observons et la vivons. Nous ne sommes pas encore en mesure de dire si notre méthode en est un des moteurs ou si elle apparait de façon qui nous échappe complètement, dans les deux groupes successifs que nous avons réunis pour cet atelier. Cependant, les témoignages que nous offrent les participants incarcérés nous confortent sur le bienfondé de nos méthodes : “cela fait dix-huit mois que je suis là, et c’est la première fois que quelqu’un me regarde comme un humain” (Balo) ; “Je venais juste pour voir, parce que moi, après tant d’années, je n’y crois pas aux ateliers, c’est juste pour qu’on se tienne tranquille. Mais ce que vous faites là, c’est pas un atelier, c’est un truc où on existe vraiment. Alors je reviendrai la semaine prochaine” (Houssein) ; “Bien que je ne sois pas de ce monde là, et que je n’avais pas l’intention de garder un contact avec ce monde-là, lorsque je sortirai, vous [le collectif d’atelier] pourrez toujours compter sur moi” (Michel)… Cependant, cet atelier est une expérience pilote qui, en réalité, touche une infime partie des dix mille cinq cents personnes incarcérées en Belgique. Nonobstant la centaine de demandes de participation que nous avons reçues, seule une quarantaine de personnes ont put être associées à la démarche depuis octobre 2009. Mais aussi modeste soit l’expérience, elle ouvre des perspectives intéressantes. Notamment, nous sommes en train d’essayer de formaliser notre méthode et les outils que le collectif d’atelier met en place ou s’approprie à l’occasion du travail. L’intérêt est de permettre à notre initiative d’être reproduite dans d’autres prisons par d’autres animateurs à l’issue de l’expérience pilote. Par ailleurs, nous amorçons une démarche de rencontre avec d’autres associations et régionales laïques afin de transmettre notre expérience et de collecter les diverses initiatives qui partagent nos objectifs afin de coordonner d’éventuelles campagnes de sensibilisation et de capacitation citoyenne.

Certes, si le collectif d’atelier aboutit à une plus grande prise en compte des problématiques qu’il entend médiatiser, il aura rencontré des objectifs importants. Modestement, si l’atelier d’expression citoyenne et par lui, Bruxelles Laïque et la FAMD, parviennent à ce que la parole des personnes incarcérées puisse se libérer dans l’espace public, nous aurons participé à donner un contenu effectif au principe de la liberté d’expression et à atténuer “démocratiquement” l’opacité des murs des prisons.


[1] Voir à ce sujet l’article de Juliette Béghin p.17.

[2] Par “collectif d’atelier”, nous entendons la réunion des participants détenus et des participants animateurs. Bruxelles Laïque et la FAMD ont fixé les objectifs généraux de l’atelier (explicités plus haut) mais le collectif d’atelier définit lui-même ses objectifs en termes de contenus et de moyens.

[3] Capacitation est la traduction approximative du terme anglais “empowerment” qui signifie la prise en charge de l’individu par lui-même, de sa destinée économique, professionnelle, familiale et sociale.

http://www.capacitation-citoyenne.org/

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