AUTONOMIE ET RESPONSABILITÉ À L’ÈRE DE L’ÉTAT SOCIAL SÉCURITAIRE

par | BLE, Justice, MARS 2010

Alors que, comme l’a décrit l’article précédent, le fordisme et son orga nisation disciplinaire cherchaient à intégrer les masses dont les forces productives leur étaient nécessaires, aujourd’hui de plus en plus d’individus se èlent de trop ou problématiques pour le capitalisme mondial intégré. Population en voie d’expansion qu’avec Robert Castel nous appelons les “surnuméraires”. Il s’agit d’individus ou de groupes d’individus jugés inutiles pour le système de production et/ou – l’un entraînant souvent l’autre – indésirables pour l’ordre social.

Déqualifiés économiquement, civiquement et politiquement, dispersés, impuissants, ne disposant pas de la moindre conscience collective ni possibilité d’organisation, il ne leur reste que la résignation ou la rage, souvent autodestructrice.[1]

Une aubaine pour un État en perte de crédit ?

C’est pourquoi les dispositifs (socio)-sécuritaires, chargés de protéger la population intégrée, cherchent à contenir les surnuméraires soit en les occupant malgré leur inutilité (passage du “Welfare” au “Workfare State”, activation, substitution de la responsabilité à la solidarité) soit, pour les irrécupérables, en les casant dans des zones d’exception ou de non-droit telles que les quartiers-ghettos, les prisons, les centres fermés pour mineurs ou pour étrangers…

Si l’on comprend que le néolibéralisme doit s’atteler à gérer et contenir le nombre croissant des exclus du post-fordisme, de la dérégulation et des solidarités privatisées (les inflexibles, inadaptables, inutiles, indésirables ou simplement excédentaires), ces derniers sont aussi en même temps une sorte d’aubaine pour un pouvoir étatique en perte de légitimité. Ne pouvant plus affirmer son autonomie sur la scène internationale ni sa toute puissance dans les champs de la politique économique ou sociale, le pouvoir étatique semble se rabattre avec d’autant plus de fermeté sur les individus les plus vulnérables (étrangers, marginaux, désaffiliés, clandestins,…) et dans les domaines où il en a encore la possibilité, c’est-à-dire autour de ses fonctions policières de gestion du territoire et des populations ou de maintien de l’ordre public.[2] C’est, dans les termes de Balibar, le syndrome de “l’impuissance du Tout-puissant”[3], dans ceux de Wacquant, le passage de l’État social à l’État pénal[4] ou encore à l’État social-sécuritaire dans les termes de Cartuyvels, Mary et Rea.[5]

Une remise en question de l’Etat social qui n’empêche pas son déploiement au niveau local – davantage selon les préceptes de l’activation que de la solidarité – de sorte à assurer un contrôle plus serré des individus marginalisés et à instaurer une certaine confusion entre les fonctions d’aide et de police (cf. les “contrats de sécurité”). Cette réduction d’échelle incite, par ailleurs, à focaliser l’attention et les politiques sur les problèmes ponctuels et de proximité (notamment “le sentiment d’insécurité” et la petite délinquance) au détriment d’une vision plus large des problèmes structuraux et du modèle de société qui se met en place.

Le management des risques

Un modèle de société – loin du projet d’émancipation ou de transformation des conditions sociales[6] – basé sur le paradigme de la gestion des risques qui devient le nouveau cadre régulateur de l’action publique : “Il est moins question […] de créer un sens collectif que de résorber au moindre mal les perturbations d’un système dont il importe de réguler les déséquilibres. Ce néofonctionnalisme de la régulation traduit une dérive gestionnaire dans laquelle contrôle et management, gestion des stocks et désengorgement de la machine (judiciaire, par exemple) l’emportent sur les préoccupations de sens et d’institution, de projet et de transformation.”[7]

Des dispositifs sont donc développés sur base d’une idéologie managériale et sur des velléités de contrôle pour neutraliser les risques engendrés par nos sociétés dérégulées. Cette gestion des risques “décollectivisée” permet d’estomper la visibilité des divisions et des inégalités en faisant porter le chapeau du malaise sociétal sur les individus : “alors que le projet politique est normalement une projection risquée, il s’immunise aujourd’hui dans la protection contre les risques. Quand un problème ne peut pas être traité, il n’a plus qu’à être conçu comme un risque ou alors on le renvoie à la responsabilité et à l’autonomie du “porteur” du problème”.[8]

On assiste donc à une modification du type de pilotage qu’adopte l’État : l’attention est davantage mise sur les effets et efforts individuels que sur les causes structurelles des processus de disqualification sociale. En conséquence, concernant par exemple les politiques publiques d’aide sociale, “on passe d’une politique d’égalité, fondée sur l’assistance et la protection, à une autre qui prétend rechercher l’équité, et qui pour cela voudrait promouvoir l’activation, la responsabilisation, l’autonomisation des bénéficiaires et la sécurisation des citoyens. Pour justifier ce changement d’orientation, les concepteurs de telles politiques invoquent le droit des bénéficiaires à la dignité : l’assistance et la protection seraient des principes contraires à la dignité, parce qu’elles auraient pour effet d’enfoncer les ayants droit dans la dépendance, n’exigeant pas d’eux un effort personnel pour sortir de leur besoin, et en fabriquant ainsi, au mieux, des apathiques, au pire des profiteurs. A l’inverse, la nouvelle politique, en associant étroitement les aidés au travail social, en les responsabilisant, en exigeant d’eux un engagement civique, en ferait des sujets autonomes”.[9]

Mais, comme Robert Castel, nous pensons qu’il “peut y avoir une dérive redoutable dans le fait de transférer à l’individu lui-même une responsabilité exagérée dans la mise en œuvre des politiques publiques. C’est oublier le fait que les individus sont inégalement armés pour entrer dans une logique de la contrepartie. En la leur imposant, on demande souvent davantage à ceux qui ont le moins de ressources qu’à ceux qui en ont le plus. Le beau mot d’ordre d’avoir à se comporter comme un individu responsable risque alors de se retourner en son contraire pour rendre responsables, mais afin de les condamner et de les culpabiliser, tous ceux qui restent en deçà de cette exigence, simplement parce qu’ils sont incapables de l’assumer, sans pour autant mériter le mépris dont on les affuble”.[10]

Les détenus, un exemple flagrant

L’analyse de cette idéologie du risque – empreinte de moralisme – dans le champ du contrôle du crime est particulièrement parlante. D’autant plus, au niveau carcéral, dernier chaînon de la pénalité et lieu de réception des déchets “hors la loi” de la société. Les surnuméraires par excellence seront à la fois traités dans une perspective serrée de gestion des risques mais sans se départir d’injonctions de responsabilisation malgré l’échec des sphères de socialisation en amont. En témoigne,[11] la réforme de la libération conditionnelle intervenue en 1998 qui a introduit un système mêlant responsabilisation et gestion des risques. Responsabilisation du détenu – tout d’abord – qui, en vue de sa libération, doit fournir un plan de reclassement par lequel, selon les termes de la loi, il doit montrer sa volonté et son effort de réinsertion dans la société. Gestion des risques, ensuite, par les instances de décision qui examinent ce plan de reclassement à l’aune d’une liste exhaustive de “contre-indications” prévues par la loi et qui ne sont en fin de compte rien d’autre que des indicateurs de risque : possibilités de reclassement, personnalité, comportement durant la détention, attitude à l’égard des victimes et risque de récidive, ce dernier étant le critère central de décision. Les principales garanties examinées par les instances de décisions dans le plan de reclassement sont d’ailleurs : un lieu d’accueil sûr (logement), un entourage stable et solide (famille, amis), des revenus réguliers, un emploi du temps structuré et une guidance ou un traitement complémentaire adapté concrètement à la problématique sous-jacente”. Or, à cette demande d’intégration, correspond bien souvent la situation de désaffiliation : le détenu ne dispose dès lors que rarement des capitaux nécessaires (économique, social, culturel…) pour, au-delà de la gestion de son quotidien, envisager son reclassement, a fortiori, au vu des carences de l’aide psychosociale en prison, réduite, en ce qui concerne l’administration pénitentiaire, à des missions d’expertise et, en ce qui concerne le secteur associatif, à des initiatives locales désargentées. Cela explique pourquoi certains détenus en arrivent à préférer aller “à fond de peine” plutôt que de subir un tel contrôle.

De manière générale, ce sont donc ceux qui disposent le moins de ressources pour se prendre en mains qui sont le plus soumis à une telle injonction mais, en outre, faute de pouvoir y répondre, ils en viennent à être considérés comme des personnes “à risque”, qui, “n’y comprennent rien” ou sont de mauvaise foi, devenant alors d’incessants objets de soupçons. Une telle instrumentalisation et renversement des priorités en termes de valeurs à assumer témoignent d’un climat sociétal inquiétant. Dépolitiser la responsabilité (ne l’envisager qu’au niveau individuel et non plus collectif), miser sur l’idéologie du risque et de la peur, c’est mettre fin à la solidarité. Or nous sommes convaincus que l’autonomie de l’individu ne reçoit son essor qu’à partir du filet de la solidarité. La responsabilité fondamentale est celle de la volonté collective de faire face aux multiples incertitudes qui nous traversent et encerclent afin de réduire les causes profondes – et non les symptômes – de l’insécurité d’existence.


[1] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Librairie Arthème Fayard (Gallimard, “folio essais”), 1995, pp. 665-667.

[2] Ce recentrement de l’État sur les fonctions de maintien de l’ordre n’empêche pas pour autant une tendance à la privatisation des fonctions de police, voire de justice.

[3] Etienne Balibar, “Le droit de cité ou l’apartheid ?”, Balibar E., Chemillier-Gendreau M., Costa-Lascoux J., Terray E., Sans papiers : l’archaïsme fatal, Paris, éd. La Découverte, coll. “Sur le vif”, 1999, pp. 96-97

[4] Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Paris, éd. Raisons d’agir, 1999.

[5] Cartuyvels Y., Mary P. et Rea A., “L’Etat social-sécuritaire”, Van Campenhoudt Luc et al., Réponses à l’insécurité – des discours aux pratiques, Bruxelles, Labor (“La Noria”), 2000.

[6] Cf. Beck Ulrich, La société du risque, trad. de l’allemand par Laure Bernardi, Paris, Flammarion (“Champs”), 2001 (1986).

[7] Cartuyvels Y, Mary P. et Rea A., “L’Etat social-sécuritaire”, op. cit., p. 422.

[8] Dan Kaminski, “L’insécurité : plainte sociale et solution politique”, Revue Politique, hors-série : “Insécurité : travailler à l’être ensemble”, n°9, septembre 2008.

[9] Guy Bajoit, “La place de la violence dans le travail social”, Pensée Plurielle, n° 10, 2005/2, p. 122 (c’est nous qui soulignons). Lire aussi Abraham Franssen, “Etat social actif et métamorphoses des identités professionnelles. Essai de typologie des logiques de reconstruction identitaire des travailleurs sociaux”, Pensée Plurielle, op. cit., pp. 137-147. Voir aussi les articles de Jean Blairon et Quentin Mortier sur le plan d’activation des chômeurs : www.intermag.be

[10] Robert Castel, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Paris, Seuil, 2009, p. 45.

[11] Cette partie reprend in extenso des extraits de l’article suivant : Ph. Mary, Fr. Bartholeyns, J. Béghin, “La prison en Belgique : de l’institution totale aux droits des détenus ?”, Déviance et Société, 2006, Vol. 30, N°3, pp. 399-400.

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