AUTONOMIE ET RESPONSABILITÉ À L’ÈRE DU NÉOLIBÉRALISME

par | BLE, Economie, MARS 2010, Social

Au ciel des idées, principes et valeurs peuvent avoir un sens universel. Mais loin de notre sol, ils n’ont aucune portée ou effectivité. Ils doivent s’incarner ou se mettre en œuvre, par des pratiques et si nécessaire des dispositifs contraignants. Or, trop souvent, ceux qui les revendiquent authentiquement ne disposent pas suffisamment de marges de manœuvre, de force d’action et encore moins de contrainte pour y parvenir. Ils se heurtent à la loi du plus fort. Et dans notre monde, la force se situe du côté de la puissance économique et, ensuite, étatique. Nous montrerons dans cet article et le suivant comment les transformations récentes de l’organisation du travail et les reconfigurations de l’action publique qui les accompagnent ont formaté une série de valeurs ou principes dans un sens contraire à leur vocation initiale. En effet, des revendications d’autonomie, d’émancipation, d’épanouissement ou de responsabilisation se sont vues, ces dernières décennies, récupérées pour mieux asseoir l’exploitation économique ou l’oppression étatique qu’elles étaient censées réfréner.

Transformations

Juste après la seconde guerre mondiale, l’organisation fordiste de la production industrielle, la régulation publique de l’économie par des politiques keynésiennes et la prise en charge de la solidarité par un État social fort étaient à leur apogée. Entre la fin des golden sixties et les années ’80, ces trois dimensions de la société furent ébranlées de toutes parts, en particulier par le phénomène de mondialisation.

Avec la troisième révolution technologique, la production est devenue post-industrielle et se déploie désormais selon un modèle post-fordiste. Celui-ci se caractérise par la tertiairisation de l’économie (prédominance du secteur tertiaire et tertiairisation des deux autres), le pouvoir absolu de la sphère financière internationale, la production immatérielle (production et échange d’informations et d’affects) et l’économie en réseau (production déterritorialisée qui dispense de contacts physiques entre producteurs, vendeurs et acheteurs). Au cœur de l’entreprise – l’industrie automobile servant d’étalon – le “toyotisme” a succédé au “fordisme”. Il organise la production “à flux tendus” ou “just in time” avec ses cinq zéros : zéro stock, zéro délai, zéro défaut, zéro panne, zéro papier. Avec pour conséquences, la segmentation, la flexibilité et la précarité du travail ; la déterritorialisation des travailleurs qui doivent désormais être polyvalents et infiniment modulables en fonction des besoins du marché.

Ces transformations se sont accompagnées de la montée en puissance de l’idéologie néolibérale. Réactivant les principes fondateurs d’Adam Smith contre la théorie de Keynes, ce discours fait l’apologie du tout au marché. Ni l’État, ni les conventions collectives, ni la concertation sociale n’ont plus à intervenir sur le marché régi par la seule loi de l’offre et de la demande. C’est ce qu’on appelle la dérégulation économique. Au nom d’un liberté individuelle absolue et de la nécessité d’assainir les finances publiques, l’État doit également réduire ses interventions et investissements dans le social. Les services publics doivent être confiés à l’initiative privée et stimulés par la concurrence. Il est de la responsabilité de chaque individu d’être prévoyant, d’épargner et de souscrire à des assurances privées pour faire face aux aléas de l’existence. Ce travail de sape du rôle de l’État s’est trouvé renforcé par la mondialisation et le pouvoir croissant des instances internationales, d’un côté, par la recrudescence des régionalismes, l’effritement des sentiments nationaux et la déception ou la méfiance des citoyens à l’égard du politique. Ces transformations des missions de l’État et leurs conséquences sont développées dans l’article suivant (p.17).

Contestations

Dans Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Eve Chiapello ont prolongé la démarche de Max Weber au sujet de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Leur thèse commune part d’une définition du capitalisme comme un système qui exige une accumulation illimitée du capital mais qui, ne pouvant la stimuler uniquement par lui-même, doit trouver des moyens formellement pacifiques pour y parvenir. Autrement dit, il doit trouver en dehors de lui-même des incitants, notamment des motifs éthiques, des raisons individuelles et des justifications collectives, susceptibles d’inspirer les entrepreneurs dans leurs actions favorables à cette accumulation. C’est l’ensemble de ces motifs éthiques (dont la finalité est étrangère à la logique capitaliste) que Weber nomme l’esprit du capitalisme.

Lors de l’émergence du capitalisme familial au XIXe siècle, l’idée d’accumulation et de profit – de travailler plus pour gagner plus – n’était pas dans l’air du temps. C’est, selon Weber, avec le concours de la Réforme qu’elle a pu acquérir ses lettres de noblesse. L’éthique protestante repose, entre autres, sur le fait que seuls certains sont élus pour le salut éternel. Et la marque de cette élection se manifeste par la réussite terrestre. Du coup, “le devoir s’accomplit d’abord par l’exercice d’un métier dans le monde, dans les activités temporelles, par opposition à la vie religieuse hors du monde, que privilégiait l’ethos catholique”1. Luthéranisme et capitalisme convergèrent ainsi dans la promotion de la méritocratie. Dans les années 1930, avec le développement de la grande industrie, un deuxième esprit du capitalisme, que nous ne détaillerons pas ici, vit le jour, fait de croyances au progrès technique, à la rationalisation, à la planification et au rôle social de l’entreprise.

A la fin des années ’60, le besoin d’un nouvel esprit s’est fait ressentir, à la fois parce que les modalités de développement du capitalisme s’était transformées et parce que les valeurs ou l’éthique dominantes avaient également changé. C’est, en grande partie, dans les revendications issues de mai 68, que les penseurs du capitalisme – et plus précisément du management des entreprises – ont puisé des motifs éthiques susceptibles de justifier l’engagement des travailleurs, en priorité des cadres, dans le capitalisme post-industriel. Toujours selon les auteurs, le capitalisme se heurtait à cette époque à deux types de critiques.

Une critique sociale s’opposait à l’exploitation et était constituée par les revendications salariales des syndicats et, plus radicalement, par les programmes révolutionnaires des partis ou groupuscules d’extrême gauche. Elle réclamait plus d’égalité et de sécurité économiques. Cette critique fut clairement “cassée”, réduite presque à néant, par la production à flux tendus qui empêche désormais toute organisation collective des travailleurs (du moins dans ses formes habituelles) et, au besoin, par la répression brutale.

Une critique artiste s’en prenait, elle, à l’aliénation et dénonçait le désenchantement d’un monde ultra-matérialiste, la misère de la vie quotidienne, la standardisation de la consommation de masse, la déshumanisation technologique, l’inauthenticité des relations, l’absence de créativité, la morale patriarcale, l’autoritarisme et la bureaucratie. Elle proclamait l’imagination au pouvoir et voulait libérer toutes les dimensions de l’existence. Dans le monde laborieux, ses partisans souhaitaient sortir de la routine et de la division taylorienne du travail, jouir de plus d’autonomie et de mobilité dans leur carrière, être plus créatifs, s’épanouir et se réaliser à travers leurs tâches, ne plus être des numéros, réduire l’autoritarisme et le paternalisme du patron pour une organisation plus horizontale et autogérée… A partir d’une analyse fouillée et comparée de toute la littérature managériale des années ’60 et ’90, Boltanski et Chiapello ont pu montrer que les patrons, leurs conseillers en ressources humaines et les idéologues du néolibéralisme ont pris ces revendications très au sérieux et y ont vu des ressources pour relancer l’accumulation capitaliste tout en réduisant encore les coûts qu’engendraient l’organisation fordiste de la production et le contrôle hiérarchique des travailleurs. “L’intérêt porté aux conditions de travail, la critique du travail à la chaîne, la conscience de la relation entre la satisfaction au travail et l’accomplissement de tâches plus complexes, réalisées de façon plus autonome, constituent autant de thèmes qui sont apparus dès 1970-1971 dans la littérature patronale comme des pistes à explorer pour faire face à la contestation de l’autorité et surtout pour prévenir des révoltes à venir.[2]

Récupérations

Sans reprendre les 800 pages de démonstration, nous résumerons la thèse de l’ouvrage en affirmant que le nouvel esprit du capitalisme s’est déployé à travers la mise en place d’un néo-management dont les maîtres mots sont le réseau et le projet. Dans la sphère professionnelle, ce management repose sur l’organisation du travail en réseau, fondée sur l’initiative des acteurs et leur relative autonomie, la définition des tâches par projet et non plus à l’heure ou à la pièce, la substitution du rapport contractuel à la relation hiérarchique, la responsabilisation des salariés et leur intéressement aux résultats de l’entreprise, la flexibilité et la mobilité des employés… Au niveau commercial, le management a réorienté ses stratégies vers l’immatériel et l’imaginaire en développant les dimensions identitaires, récréatives et culturelles des produits, le marketing “éthique” et “écologique”, le profilage des consommateurs et les offres promotionnelles individualisées…

Les soixante-huitards entendaient se libérer du travail. Le nouvel esprit du capitalisme leur a imposé des formes de libération au sein de l’entreprise et de son organisation jadis figée et bureaucratique. La plupart des exigences de libération ont été vidées de leur contenu par leur subordination aux impératifs de profit. Les employés ont obtenu plus d’autonomie et de mobilité dans leur carrière mais dans un monde complètement éclaté, au prix d’une perte d’emprise sur leur environnement, d’une difficulté à se projeter dans l’avenir (seul compte le court terme), d’une précarisation des conditions d’existence et d’une insécurité professionnelle qui entraînent une dévalorisation de soi. La demande initiale visait une autonomie qui permet de se réaliser, de s’épanouir, d’améliorer le bien-être et l’estime de soi, dans le travail comme en dehors. Le nouveau management exige des compétences relationnelles (où se superposent leurs réseaux professionnels et privés) et une implication personnelle dans le projet qui amènent les employés à se dévouer corps et âme pour leur entreprise – de peur d’être supplantés par un concurrent – en négligeant leurs aspirations personnelles et leur vie privée. La frontière entre sphère privée et professionnelle devenant toujours plus floue, ceux qui voulaient réduire l’aliénation du travail pour jouir sans entrave se retrouvent à coloniser leur temps libre par leurs exigences professionnelles. Ils voulaient plus d’autogestion et de démocratie dans l’entreprise, ils les ont obtenues mais leur relation contractuelle les oblige à intérioriser les normes de leur employeur. La substitution d’un contrat commercial au contrat de travail, notamment via des employés qui travaillent dans l’entreprise avec un statut d’indépendant, permet aussi de contourner le droit du travail et de réduire les protections sociales. La hiérarchie a été remplacée par l’autocontrôle (auquel s’ajoute le contrôle informatique en temps réel) et le travail en petites équipes pluridisciplinaires dont chaque membre est coresponsable de l’aboutissement du projet et donc surveille les autres. Ils contestaient la division du travail entre

tâche de conception et d’exécution. Les voilà devenus polyvalents, adaptables à toutes les situations, aptes à prendre des risques, responsables du projet de son début à sa fin et éjectés de celui-ci si les résultats ne sont pas satisfaisants pour les actionnaires. De telle sorte que leurs aspirations émancipatrices se révèlent synonymes pour les salariés d’un accroissement considérable de la pression qu’ils subissent dans la mesure où le risque inhérent à toute entreprise commerciale est transféré sur leurs épaules.

Au refus de la consommation de masse et de ses comportements standardisés, le néolibéralisme a répondu par une diversification des produits et des services. Autrement dit, une commercialisation des différences qui passe par la marchandisation de biens (tels que les loisirs) et de qualités humaines (l’émotion, la communication) demeurés jusque là en dehors de la sphère marchande. Elle suppose en outre la prospection de nouveaux gisements d’authenticité (un Quick halal, par exemple) pour les transformer en produits de vente et donc contrôler leur circulation et codifier leur “différence” pour en faire une plus-value. De manière plus générale, pour ceux qui en ont le droit et les moyens, les principales libertés que valorise le néolibéralisme sont la liberté d’entreprendre et d’investir (dans une entreprise ou en bourse), la liberté de consommer et de jouir (de plaisirs commercialisés) et la liberté de circuler pour que l’argent circule toujours plus. D’autres libertés plus politiques ou sociales, les premières qui animaient la mouvance de mai 68, connaissent de leur côté des restrictions de plus en plus inquiétantes.

Le cadre parfait doit être flexible mais authentique, être adaptable mais développer sa propre spécificité, être lui-même mais entièrement dévoué au projet,… Une série d’injonctions paradoxales résultent ainsi du nouvel esprit du capitalisme. Elles s’avèrent encore plus violentes quand elles ne s’adressent plus aux employés privilégiés qui sont encore inscrits dans des projets mais, d’une part, à l’armée de réserve des travailleurs précaires ou intérimaires qui remplissent les rangs des chaînes de sous-traitance, d’autre part, aux “surnuméraires” qui ne trouvent plus leur place dans ce système et qui font l’objet de l’article suivant (de Juliette Béghin).

Car ce nouvel esprit du capitalisme entraîne une différenciation et une segmentation accrue des populations. La “classe laborieuse” se désintègre, son homogénéité cède la place à des cloisonnements entre un “noyau stable”, formé par les travailleurs polyvalents, adaptables, continuellement formés par l’entreprise ; une “main-d’œuvre périphérique” peu qualifiée, composée du personnel d’entretien, de surveillance et de bureau, éventuellement complétée, si la conjoncture l’exige, par une main-d’œuvre d’appoint engagée de manière précaire ; et la “main-d’œuvre externe” de la sous-traitance. Segmentation qui joue en duo avec la flexibilité : flexibilité fonctionnelle pour le noyau, flexibilité numérique pour la périphérie et flexibilité externe pour la sous-traitance. Quant aux inutiles dont cette nouvelle organisation du travail n’a plus besoin, c’est la flexibilité de l’échine, de la soumission absolue que voudraient leur imposer les appareils répressifs du système.


[1] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard (“Essais”), Paris, 1999, p. 43

[2] Ibidem, p. 266

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