AVANT C’ÉTAIT MIEUX : C’ÉTAIT QUAND AVANT ? DÉCONSTRUCTION DE LA VIOLENCE

par | BLE, DEC 2013, Social

Depuis quelques temps, une tendance émerge chez certains analystes, intellectuels, journalistes, écrivains, citoyens autour du thème “du déclin” de la société (perte des valeurs, laxisme, fin de l’autoritarisme, etc.). Les personnes visées sont souvent les “jeunes”. La focalisation sur cette classe dangereuse – qui mettrait nos sociétés en péril de par leur violence intrinsèque – est loin d’être neuve. Cette ritournelle à l’égard “de ceux qui formeront les adultes de demain et que nous, adultes, avons été un jour” est-elle le symptôme de notre incapacité fondamentale à vivre avec nous-mêmes et à gérer le “vivre ensemble” ? La stigmatisation est plus virulente lorsque les jeunes prennent de surcroit le visage du précaire ou de l’étranger. Le modèle dominant fondé sur la manipulation de la réalité et la terreur de l’autre est-il voué à une vie éternelle ?

Le moins que l’on puisse dire est que ce paradigme de la stigmatisation trouve largement échos ces derniers temps dans nos contrées. Récemment, le patron des patrons bruxellois – Thierry Willemarck – a attisé sans complexe ce type de croyances à propos des situations d’absentéisme scolaire, en évoquant le laxisme, l’insuffisance du pouvoir coercitif à l’égard des jeunes et de leurs parents. Une catégorie de la population y est particulièrement ciblée : “Il ne faut pas tourner autour du pot, on a toute une population d’origine maghrébine. Ces enfants sont nés en Belgique, souvent d’une deuxième génération. On ne peut pas les qualifier comme étant des étrangers. Ce sont des Belges. Mais ils sont issus d’une culture différente et ils sont dans un environnement où – excusez‑moi l’expression – il manque le coup pied au cul”.[1]

Pourtant, Monsieur le patron, sachez que l’ordre s’invite parfois dans les écoles lorsque débarque la police et ses chiens renifleurs pour faire la chasse à la drogue à la demande des directions et de certains parents. Bernard de Vos, Délégué général aux droits de l’enfant, témoigne sur facebook : “la classe a commencé depuis de longues minutes. Soudain la porte s’ouvre avec fracas. Plusieurs po‑ liciers pénètrent sans ménagement et or‑ donnent aux élèves de se lever et de poser leurs mains sur leur bureau. Tour à tour, ils sont fouillés alors qu’un chien renifleur déambule dans ce lieu dédié à l’éducation et au savoir, à la recherche de drogue… policiers et chiens repartiront bredouille. Vous croyez à une plaisanterie ? L’épisode vous fait penser à une période lugubre de notre histoire contemporaine ? La sinistre scène s’est pourtant déroulée dans une école bruxelloise. Et elle se répète, l’année durant, dans de nombreuses écoles, tous réseaux confondus. Principal objectif avoué : rassurer les parents et assurer la réputation de l’établissement. Ce matin, à l’invitation du Conseil d’Arrondissement de l’Aide à la Jeunesse de Namur, je concluais la présentation d’une intéressante étude consacrée à la parole des jeunes à propos de la prévention des assuétudes. Sans surprise, les jeunes demandent dialogue, confiance et à être impliqués dans les actions qui leur sont destinées. Le simple contraire de ces opérations musclées qui humilient, blessent et stigmatisent inutilement. A quand les chars dans les cours d’école ?

Les Sanctions administratives communales (SAC) – dispositif qui permet aux communes de sanctionner directement un comportement jugé néfaste dès l’âge de 14 ans – sont aussi venues enfler les mesures à prendre contre le désordre ambiant (urbain) visant symboliquement à démontrer “qu’on serre les vis” et qu’on y inclut les mineurs. Ce signal censé réconforter les honnêtes gens pose – à nouveau – la question des effets contre- productifs de telles orientations politiques notamment à l’égard des jeunes. Ainsi pour Bernard de Vos, toujours sur facebook, ce projet n’est pas en conformité avec la Convention des droits de l’enfant, parce qu’il usurpe des compétences que les communautés ont du mal à assumer faute de moyens, parce qu’il risque de renforcer le pouvoir répressif des collectivités locales, parce qu’il introduira immanquablement du flou là où les enfants (notamment !) ont besoin de repères clairs, cohérents et constants, et pour plein d’autres raisons encore”.

Dans le même ordre de “signal” à la jeunesse, que penser des techniques de provocation de la VIP, ou “Very Irritating Police”, qui était chargée de harceler les jeunes Français et Wallons, indésirables dans les stations balnéaires belges ? Cet exemple s’inscrit dans une tendance plus générale d’une politique répressive qui semble mener d’ailleurs à une hausse des violences policières (cf. article de Mathieu Beys). Ce climat hostile se distille également dans certaines franges de la population : prenons pour exemple, l’engouement et le défouloir terriblement malsain suscité par l’ouverture d’une page facebook (plus de 900.000 like) créé par un extrémiste pour soutenir le bijoutier de Nice qui a abattu dans le dos un cambrioleur de 18 ans

INVENTION DE LA VIOLENCE

Ces pamphlets, mesures, lois, politiques sont peut être nécessaires pour endiguer la hausse de la violence ? Sauf que la violence n’est pas en augmentation. Ces exemples illustrent surtout un climat délétère qui ne reflète pas les réalités lorsqu’elles sont objectivées. En effet, si on prend un peu de recul en appliquant le principe du libre examen et donc en s’intéressant aux recherches et études scientifiques, la réalité des chiffres contredit les discours alarmistes.

Pour Laurent Mucchielli[2], la violence est bien en baisse et c’est notre intolérance à son égard qui est en hausse.

Laurent Mucchielli démonte le discours tendance et tendancieux sur la violence des jeunes en rappelant qu’il y a de la délinquance chez les mineurs depuis la nuit des temps : les blousons noirs des années 1960 accusés d’être une bande de jeunes brutaux, violeurs et voleurs ou encore les Apaches du début du XXe siècle, considérés comme les sauvages de l’époque… De manière générale, l’auteur rappelle dans son ouvrage qu’on n’a jamais vécu dans une société aussi peu violente. Les recherches et enquêtes sont nombreuses à traiter de l’évolution des comportements violents en termes interpersonnels. Globalement, plus on remonte dans le passé, plus on constate que la société d’autrefois était beaucoup plus violente que celle d’aujourd’hui. Prenons le cas des homicides qui sont statistiquement en diminution : il y a 500 ans, on tuait entre 40 à 50 fois plus qu’aujourd’hui. Et même plus récemment : au milieu des années 80, le taux d’homicides baisse. Depuis le milieu des années 90, le nombre total des homicides en France a été divisé par deux.

Dans la presse et les discours publics, on parle abondamment de “nouveaux phénomènes de violence” décryptés comme des “inventions” par Mucchielli : non pas l’invention des phénomènes de violence, qui existent depuis toujours, mais l’invention de leur mise en scène et de leur récupération politique. L’histoire des “tournantes”, au centre des débats en 2000-2001 en France, est tout à fait emblématique : présenté comme un phénoe nouveau – en pleine augmentation et spécifique aux fameux “jeunes des cités issus de l’immigration” – il apparait pourtant que “ce phénomène de viol collectif” est stable dans le temps et également pratiqué dans d’autres secteurs de la société. Dans le même ordre d’idées, concernant les violences sexuelles en général, l’image dominante de “l’agresseur inconnu qui vous attend sous un pont” est contredite par la réalité puisque les violences sexuelles surviennent principalement dans notre environnement immédiat (inceste, viol conjugal…). Ce type d’exemples illustre une contradiction totale entre l’imaginaire, la peur, la fiction et la réalité des comportements violents, criminels.

Pour en revenir à la violence des jeunes, la principale transformation n’est donc pas le comportement de nos enfants mais bien l’attitude et le comportement des adultes autour d’eux. Les moteurs de réactivité ont en effet changé : par exemple,  l’apparition du phénomène de “sur‑judiciarisation” démontre notre incapacité grandissante à réguler les violences et les conflits quotidiens liés à la vie sociale. Par ailleurs, la violence est inégalement gérée dans l’espace : on assiste à un traitement banalement discriminatoire de la violence selon qu’elle est cachée dans les beaux quartiers et visibles dans les zones pauvres. Dans les milieux aisés, on sait se protéger de l’incursion de la justice.

Enfin, certaines études sur le sentiment d’insécurité révèlent un décalage entre l’opinion générale sur le problème de la sécurité (“oui je pense que le problème de sécurité est un problème important”) et le vécu personnel (“moi personnellement je ne suis pas concerné”). Et en temps de “crise”, le sentiment du danger que l’autre représente recouvre allègrement les sentiments d’insécurité existentielle, matérielle, psychologique et semble pourtant dans sa suprématie prendre des proportions irraisonnables.

WE ARE NOT DANGEROUS BUT IN DANGER

Ces temps difficiles génèrent des réactions d’une partie de la population et des politiques de plus en plus cyniques, fermées, méprisantes et “inhumaines” à l’égard des personnes les plus précarisées, dont les “migrants” : ces familles et personnes qui tentent de retrouver une vie digne ou tout simplement vivable dans notre pays qui reste, malgré la “crise”, l’un des plus riches au monde.

La violence suffocante ne vient-elle pas de ces politiques cyniques qui s’acharnent sur ceux qui sont déjà dépouillés de presque tout ? Cette violence de l’indifférence n’est-elle pas, entre autres, due à un microcosme de professionnels de la politique formant un système comme fermé sur lui-même ? Lors d’un rendez-vous entre le cabinet du Premier Ministre et une délégation pour les demandeurs d’asile afghans, invitation a été faite au conseiller du Ministre de lui proposer de venir rencontrer les Afghans. En a découlé une réponse négative au motif que “ce serait donner un signal politique”… Quel signal ? Un signal du type “nous nous préoccupons du sort de ces familles car les protéger fait partie de notre Constitution et est exigé par les dispositions des conventions internationales que nous avons signées ? Parce que laisser ces familles à leur sort ce serait de la non assistance à personnes (et enfants) en danger ?” Ces professionnels de la politique se rendent-ils compte du fossé grandissant entre eux et la société civile ? On peut ainsi déplorer que face à une remise en cause grandissante de la démocratie représentative, la voie généralement empruntée par les élus reste une chasse déraisonnable aux voix électorales. Une chasse, de surcroit, menée au détriment des plus démunis et des plus fragilisés sur le plan du lien social.

La violence administrativo-politique fuse de partout. Quel sera le prochain passage à l’acte ? L’expulsion de l’occupation à l’église du Béguinage (où sont réfugiés les Afghans) pour ne pas entacher l’image désastreuse d’un tel étalement de misère pendant la “foire” de Noël ? A l’instar de ce sénateur qui en juillet s’inquiétait soudain de la présence incongrue de plusieurs familles dites “Roms”, sommairement à l’abri sous les porches de la porte d’Anderlecht. “Des gens du voyage ?” s’interroge-t-il finement avant de déplorer lourdement “l’image désastreuse” que donnent “ces matelas ins‑ tallés derrière les colonnes, le linge qui sèche, les enfants jouant en se roulant par terre sur le trottoir”.[3]

Mais un enfant ne peut jamais être illégal. Cette évidence doit malheureusement se rappeler sans cesse à la secrétaire d’Etat Maggie de Block qui, à l’égard des migrants, leur ressasse que : “la loi c’est la loi”. Qu’elle l’applique pour elle, que les autorités soient sans failles, eux qui sont régulièrement condamnés par la Cour européenne des droits de l’Homme et qui sont quotidiennement dans l’illégalité.

Madame la Secrétaire d’Etat, ne faites pas des migrants et de leurs enfants votre bouclier politique en piétinant les droits les plus fondamentaux… Ces enfants un jour deviendront grands…

Comme disait Nietzsche “tout le monde croit que le fruit est l’essentiel de l’arbre quand, en réalité, c’est la graine”. Il est donc peut-être temps, de manière globale, de mettre un holà non pas à l’encontre d’une certaine jeunesse mais plutôt à l’égard des mesures sécuritaires et répressives matinées d’une sorte de pédagogie moralisante et condescendante des “responsables” de la cité et du vivre ensemble de plus en plus insupportable. Avant que le tout ne finisse en compote.


[1] http://www.lesoir.be/342640/article/actualite/regions/ bruxelles/2013‑10‑18/un‑coup‑pied‑au‑cul‑pour‑lutter‑ contre‑l‑absenteisme‑scolaire

[2] L’Invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits, Fayard, 2011

[3] http://www.sans-abris-sdf-exclus.com/article-bruxelles-la-capitale-de-l-europe-donne-le-la-de-la-discrimination-119072414.html

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