BENASAYAG, NOUVEAU GUIDE SUPRÊME ?

par | BLE, SEPT 2012

Entretien avec Daniel CAUCHY

Daniel Cauchy, formateur en éducation au développement et à l’environnement, travaille actuellement à la mise en place d’un outil pédagogique visant à aborder les alternatives citoyennes au système dominant. Dans ce but, il a mis en place une soirée de réflexion collective sur la pensée de Miguel Benasayag. Ils seront, tous deux, côte à côte, lors d’une conférence au prochain Festival des Libertés. Daniel Cauchy partage ici son regard sur cet auteur qui est une de ses principales sources d’inspiration dans ses projets pédagogiques.

Amaury GHIJSELINGS (AM) : Benasayag semble être devenu un incontournable au sein des mouvements alternatifs et des collectifs citoyens. Comment expliquer ce vif intérêt ?

Daniel CAUCHY (DC) : Certains ont compris que notre époque est celle de l’effondrement d’un grand rêve : celui des lendemains qui chantent. Plus précisément la faillite du développement “à l’occidentale” : notre modèle de vie, parce qu’il crée un désastre environnemental et des inégalités de plus en plus insupportables, n’est ni généralisable, ni souhaitable. Les anciens repères ne fonctionnent plus. Nous sommes entrés dans une période d’incertitude et les crises s’accumulent : environnementale, sociale, financière, économique, climatique… la question se pose de comprendre les interactions de ces crises ou plutôt la crise du modèle.

Le capitalisme (la modernité occidentale) n’est pas réductible à un mode de production et de distribution de la richesse, il est une culture, une conception du monde, un esprit, un projet. Nos dirigeants semblent bien perdus et tentent de gérer la crise avec les mêmes recettes que celles qui l’ont produite. Dès lors, quand il n’y a plus de modèle, que faire ? Comment repenser l’action dans cette incertitude ?

Des associations citoyennes tentent d’expérimenter d’autres voies : un changement par la base, par le quotidien ; un changement de culture. Miguel Benasayag s’intéresse depuis longtemps à ces laboratoires, à ces lieux d’expériences de nouvelles solidarités entre les humains et des humains avec leur environnement. Il propose une réflexion alimentant nos pratiques, mais aussi et surtout nous permettant de donner sens à nos actions. Bertolt Brecht nous disait déjà : “Si tu ne peux changer le monde, change ta rue !”. Miguel Benasayag nous explique la validité de cette proposition ! Depuis des années, il observe l’émergence des nouvelles radicalités. Il se définit comme un militant chercheur, il tente d’apprendre avec l’aide de nombreux groupes à articuler la rationalité scientifique et l’engagement existentiel. Il nous aide à sortir de la civilisation de la Promesse et de la Consolation en construisant un sens à l’action en situation, en rencontrant la joie de l’engagement comme mouvement ici et maintenant et non “pour demain”. Il formule très bien les réflexions qui animent de nombreux projets[1] : agir pour plus de justice, solidarité, respect tout en sachant qu’il s’agit d’un combat jamais achevé : justice, solidarité et respect sont toujours à construire, jamais atteints. Paulo Freire écrivait : “le monde n’est pas, le monde devient”.

AG : Pour Miguel Benasayag, le changement social passera avant tout par une révolution anthropologique. Qu’entend-il par là ? Est-ce lié au courant éco-systémique auquel vous vous référez dans tes approches pédagogiques ?

DC : Pour Miguel Benasayag, la question de l’alternative est anthropologique mais pas politique (il dit que la politique vient toujours plus tard). Il nous faut construire des formes de vie différentes de celles que le système nous propose, créer des noyaux de résistance dans notre vie au quotidien. Le pôle alternatif ne peut être qu’un pôle de vie, un pôle de création. Le monde politique n’a pas la possibilité de résoudre les grands problèmes car son domaine c’est la gestion : il gère ce qui existe au présent.

Je vous propose une petite histoire pour éclairer cette question. Elle nous vient d’un des fondateurs de l’approche systémique. Il était une fois un roi de Prusse qui aimait les cerises. Ayant assisté, outré, au spectacle d’oiseaux mangeant les cerises sur les arbres, il commanda à tout le peuple de Prusse d’exterminer les oiseaux. Tout le monde se mit à l’ouvrage, les Prussiens aimaient sans doute aussi les cerises ou alors étaient obéissants, on ne sait. Les oiseaux furent donc exterminés. L’année suivante il n’y eut pas de cerise au royaume de Prusse.

Notre ami Benasayag dirait “Il y a de l’épistémologie dans cette histoire”. Bateson aurait dit : cette histoire nous révèle “une façon de penser”, c’est-à-dire de créer une boucle entre un “pâtir”, un modèle du monde et une façon d’agir. En clair : si les oiseaux mangent les cerises (cause), en les éliminant, j’aurai des cerises (effet). Notre drame actuel est clairement exprimé dans cette petite histoire. Nous coupons la réalité en morceaux, isolons ces morceaux de leur contexte et de leurs rétroactions, nous nous croyons maîtres du monde, indépendants et supérieurs du reste de la vie. Depuis lors, les rois de Prusse se sont multipliés et les oiseaux massacrés aussi ! Notre culture a oublié les liens. Cette manière de penser, nous séparant du vivant, nous instaurant comme maîtres d’une réalité prévisible et contrôlable s’est avérée désastreuse. Elle a certes permis de fabriquer de belles locomotives mais, maintenant, elle montre ses limites.

Le mouvement que l’on a appelé “systémique” a principalement porté une attention à cette “façon de penser” et à son dépassement. Chaque époque, mais aussi chaque culture, a construit une façon de se représenter le monde ou plutôt de le fabriquer. Ce courant appelle “épistémologies” ces façons singulières de fabriquer le monde. Les grands pères fondateurs de cette révolution ont, chacun à leur manière, montré que la façon de penser des Occidentaux (c’est ainsi que Gregory Bateson synthétisait la pensée analytique et linéaire actuelle) avait certes permis de construire d’admirables machines, mais nous avait amenés à tout considérer comme des machines, y compris le vivant et nous-mêmes ! Ceci nous a conduits à l’impasse : le vivant relève d’autres fonctionnements que celui des machines triviales ; il est auto-organisé et complexe.

Bateson écrivait : “La plupart de nos problèmes proviennent de l’écart entre notre mode de pensée et le mode de fonctionnement de la nature”. Considérant le vivant comme une machine prévisible, la modernité a cru devenir maître de la vie et maître de son destin.

Pour les systémiciens, la crise est donc dans notre façon de penser, c’est une crise épistémologique avant d’être une crise économique, sociale ou climatique. Si l’on parle d’un indispensable changement de paradigme, c’est en ce sens : changer les bases, ou plutôt les prémisses de notre façon de concevoir le monde et notre place en son sein. Dire que la crise est paradigmatique, épistémologique, anthropologique sont différentes manières d’attirer l’attention sur notre façon de concevoir le monde, le vivant, l’homme.

Exprimé plus simplement, nous pourrions dire qu’une des grandes caractéristiques de l’homme est sa capacité à se raconter des histoires et de vivre “dans” les histoires qu’il se raconte. Nous vivons dans une maison de mots disait Michel Tournier ! Et l’histoire que nous nous racontons en Occident, disons notre grand récit, est assez spéciale et nous l’avons pas mal exportée. Sa forme contemporaine s’est élaborée progressivement sur quelques grandes inventions qui datent du XVIIe siècle. Nous avons inventé le réel objectif et il convenait que ce réel ait une forme particulière, qu’il soit mesurable, quantifiable, maîtrisable. Pour ce faire, l’observateur et l’esprit furent séparés de l’objet observé. Il fallait découper les objets d’étude en petits morceaux. Les lois de la nature étaient découvertes et le fonctionnement de la grande horloge dévoilé. L’homme rationnel allait devenir maître de son destin, la médecine allait éradiquer la maladie, l’économie, créer l’abondance pour tous… La figure du progrès et la promesse du paradis sur terre s’installèrent dans notre imaginaire collectif.

Personnellement, je comprends Miguel Benasayag comme un héritier et un continuateur de cette révolution “systémique”, mais ce mouvement systémique a ceci d’inconfortable : on ne sait où il commence ni où il se termine ! Les grands thèmes de la systémique sont développés

par Benasayag : questionner notre représentation du réel, la place de l’observateur dans l’observation, le lien entre la pensée, le sentir (le pâtir) et l’action, le rapport entre le tout et la partie ; considérer le vivant comme auto-organisé, comme étant un mouvement, un processus plutôt qu’un état… Miguel Benasayag nous invite à repenser l’engagement en fonction de cette “nouvelle” façon de concevoir le monde.[2] Il nous invite à articuler notre engagement et notre action à cette épistémologie.

AG : Benasayag n’a pas le monopole des idées qu’il développe. Quels sont les autres auteurs dont la pensée s’articule à la sienne ?

DC : Je me méfierais fort d’un prophète isolé ! L‘épistémologie de Benasayag est dans la continuité, est l’héritière des travaux de Bateson, de Von Foerster, de Maturana et de Varela, de Von Bertalanffy… et de tous les auteurs et mouvements sociaux qu’il cite. C’est passionnant de se rendre compte qu’un peu partout dans le monde des groupes de recherche vont formuler des idées très proches : Paulo Freire et le mouvement de l’éducation populaire au Brésil, Edgar Morin en France, les systé- miciens aux Etats-Unis… Les idées de système, de rétroaction, de boucles de l’action et de la pensée, de complexité se formulent différemment mais émergent dans différentes disciplines et dans différents endroits du monde simultanément.

Quant à l’engagement, les mouvements sociaux indiens et l’expérience du Chiapas seront importants pour Miguel Benasayag. Il souligne le pas de côté décisif de ces mouvements par rapport au politique. À ses yeux, les plus intéressants de ces mouvements se placent dans un “au-delà” de la logique du pouvoir et tentent, sans modèle, sans attendre le grand soir et ses lendemains qui chantent, de changer la société, de transformer la vie en partant des situations concrètes.

Des mouvements variés apparaissent un peu partout et ont des similitudes. Pour synthétiser très fort, ce sont des mouvements qui savent que le changement ne viendra pas d’“en haut”, que cette fois-ci c’est un changement de culture, de valeurs, de façon de vivre, de concevoir la vie qui est nécessaire. Un changement “anthropologique”… Le changement viendra “d’en bas, à gauche” écrit le sous-commandant Marcos.

Pour expliciter cela, je voudrais citer Bruno Latour, qui écrivait dans un article paru dans Le Monde : “Jusqu’ici, la radicalité en politique voulait dire qu’on allait révolutionner, renverser le système économique. Ce que nous avons à mettre en œuvre est d’un tout autre ordre : la crise écologique nous oblige à une transformation si profonde qu’elle fait pâlir, par comparaison, tous les rêves de changer de société. La prise du pouvoir est une fioriture à côté de la modification radicale de notre train de vie. Que peut vouloir dire aujourd’hui “l’appropriation collective des moyens de production” quand il s’agit de modifier tous les moyens de production de tous les ingrédients de notre existence terrestre ? D’autant qu’il ne s’agit pas de les changer “en gros”, d’un coup, totalement, mais justement en détails par une transformation minutieuse de chaque mode de vie, chaque culture, chaque plante, chaque animal, chaque rivière, chaque maison, chaque moyen de transport, chaque produit, chaque entreprise, chaque marché, chaque geste”.[3]

Des mouvements donc, non plus seulement de lutte pour la distribution équitable du gâteau, mais pour changer sa recette, comme le dit si bien Serge Latouche. Ces mouvements savent que nous ne connaissons pas la réponse avant d’avoir posé la question ! C’est à la création de quelque chose de neuf que nous assistons, c’est à la création de quelque chose de neuf que nous participons. Ces mouvements ont intégré les idées d’interdépendance, d’écologie, de limites de notre biosphère, de solidarité comme indispensable balance à la compétition. Ils tentent de répondre aux défis de notre temps et savent que si nous pouvons nous inspirer des expériences antérieures, c’est pourtant quelque chose de neuf qui est à construire.

AG : Miguel Benasayag a beaucoup écrit et nous en tirons déjà plusieurs citations. Selon vous, laquelle résume le mieux sa pensée ?

DC : Résumer la pensée de cet auteur serait plutôt difficile ! Je choisis une citation qui exprime notre interdépendance avec le vivant. Notre association tente de s’enrichir d’autres cultures, et l’idée que nous appartenons au vivant et non l’inverse traverse les traditions. Nous recevons notre identité de nos appartenances. Miguel écrit : “Nous ne sommes que liens. Avec nos amis, notre famille, notre environnement… Tout ce réseau forme le soubassement dont nous sommes la résultante. La question “à qui vais-je me lier ?” n’a aucun sens.


[1] Citons notamment : Les villes en transition, la pédagogie de Recherche Action pour la Résolution de Problèmes Communautaires de Claude Poudrier (Québec), les AMAP… qui œuvrent “en situation” sans attendre que le changement ne vienne d’en haut.


[2] Tout en sachant que cette façon de concevoir le monde est très ancienne ! Tchouang-tseu a dit : “On ne peut pas chosifier le monde sans préalablement se chosifier soi même.”


[3] Bruno Latour, “L’avenir de la terre impose un changement radical des mentalités”, Le Monde, 4 mai 2007.

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