BON POUR LE SERVICE

par | BLE, Culture, MARS 2015

CONFESSIONS D’UN ART LOVER ACCOUDÉ AU ZINC. Il faut commencer par ceci : je suis bien emmerdé. Depuis bientôt vingt ans, je triture – pour le meilleur et pour le pire – une matière qui m’appelle et me révulse, me transporte et m’affaisse, m’exalte et me révolte. Ce qu’il est convenu d’appeler “art contemporain”.

Une matière ? Non, plusieurs. Autant que j’en suis, autant que nous en sommes, autant que nous pourrions en être.

Des corps en bouillie ou en éclats, malaxés au pinceau, à la gouge ou au ciseau. Des paroles dites, écrites ou non dites parce que dire, c’est peut-être impossible. Des horizons : une couleur ou plusieurs, un espace ou plusieurs, un chant ou un grand silence, des foules qui en finissent avec la dépossession. Des images qui s’emportent, des images qui déportent : ce que vous croyez voir n’est pas ce que vous voyez ; toute image est construite, toute image est inscrite. Des images qui scandent, des images qui déchantent. Des corps encore, qui se déplacent, s’agitent ou s’abîment. Des corps qui déplacent des objets, remplacent des objets, se dispensent d’objets. Pas une matière, plusieurs… Et je me contrefous, à dire vrai, qu’elles soient “contemporaines” ou non. Elles sont là, produites par des pairs, avec les moyens du bord, les nôtres.

Tu parles ! T’as vu les tonnes de biftons pour quelques bouts d’chiffons ! La masse de blé pour quelques embardées ! Et où ? Les galeries selectes coincées entre deux boutiques de luxe ? Les musées all inclusive pour foules empressées ? Les usines désaffectées sponsorisées par ceux-là même qui les ont désertées ? Et pour qui ? Les collectionneurs endimanchés ? Les publicitaires débraillés ? Les ministres embarrassés ? Les bobos déclassés ? Et pour quoi ? Dire que le monde va mal depuis longtemps et n’ira pas mieux d’ici peu ? Que le porte-jarretelles sied mieux aux femmes que le voile ? Les pleurs mieux aux hommes que les armes ? Que la solitude n’a d’égal que notre finitude ? Que la paix est intérieure, les médias nous grugent et le spectacle nous aliène… ? So what ? Et nous qui trimons ; et nous, tout près de ceux qui triment, tentons de les libérer, que veux-tu qu’on fasse de cette bouillasse ?

Hors-champ

Stop, n’en jetez plus ! Ce que je veux dire, c’est qu’au cœur de cette mélasse – qui demeure à défaire –, il y a des œuvres, il y a comme des êtres. D’étranges choses, vivantes en somme, qui déploient en nous l’étendue de nos paradoxes et de nos désirs, de nos possibilités et nos impasses, de notre esseulement et de nos connivences. Oui, côtoyer des œuvres, c’est grandir et se tolérer, c’est apprendre, focaliser, s’augmenter. Se complexifier… Non se libérer, non s’émanciper, mais à tout le moins nourrir ce cheminement. Fournir une boîte à outils particulière : ces instruments n’ont pas de fonctionnalité directe. À la limite, leur principal apport est de ne pas fonctionner, de n’avoir d’autre usage que de nous mettre en question, de traduire la complexité de nos émotions, de donner corps à nos larmes, à nos rancœurs, à nos espoirs, à nos fragilités. De mettre en difficulté les cadres que nous devons occuper et qui nous occupent. Au sens d’occuper nos territoires : le temps, l’espace, le regard, la pensée, le désir, les relations (sociales et intimes), les rêves, les fantasmes.

Le principal apport des œuvres d’art est de venir perturber la normalité apparente de nos usages. Comme le dit Pasolini dans l’argument de son colossal documentaire poétique qu’est La Rabbia : “Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme “normal”, privé de l’excitation et de l’émotion des années d’urgence. L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est. C’est alors qu’il faut créer, artificiellement l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. (…)”.[1] Comment ? En réorganisant les images du monde (ses représentations), en crevant leurs fausses évidences, en énonçant leurs contrastes, en les attisant d’une “rage poétique”, en excitant le réel et ses constructions par la médiation des images, du langage, des institutions… En les salissant de lyrisme, d’émotions, d’attente, d’impatience, de désir, de colère. Alors naît pour l’homme, explique Pasolini, ce qui est son “unique couleur” : “la joie de se confronter à sa propre obscurité”. Cette joie est la riposte du poète au venin qui nous sclérose : “la voix qui oppose une ironie méprisante à tout idéal, la voix qui oppose des blagues à la Tragédie, la voie qui oppose le bon sens des assassins aux excès des hommes dociles”.[2] Oui, vous avez bien compris, Pasolini parle là de la télévision, des médias, des cérémoniels officiels et du mol endoctrinement par le divertissement (lire diversion…).

Par monts et par vaux

C’était là, en quelques traits, le sillon brûlant creusé par Pasolini. Mais il est bien d’autres chants, moins exaltés, plus sourds, plus discrets. Clairs, amers, froids ou tièdes. D’autres encore, plus joyeux, voire burlesques. On pourrait parler de Jacques Lizène qui s’évertue depuis 1969 à demeurer dans la “banlieue de l’art”. Fondateur et seul membre de “l’Institut d’art stupide”, le “Petit maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle” empile facéties stériles, remakes et ratages dans la perspective (non avouée) de putréfier toute mystification artistique, toute autorité auto-proclamée des instances de l’art.

On pourrait, à l’opposé de cette posture autistique corrosive, désigner les centaines de Complaint Choirs qui ont fleuri de par le monde, à l’initiative du duo d’artistes finlandais Tellervo Kalleinen et Oliver Kochta-Kalleinen. Chœurs des complaintes donc : de Chicago à Helsinki, de Tokyo à Budapest, des petits groupes se forment, dans un quartier, une école, une entreprise. Ils choisissent un ou plusieurs musiciens. S’assemblent, énoncent leurs difficultés quotidiennes (les horaires, la fréquence des bus, le goût du pain…), puis les orchestrent, composent, interprètent ; en public, sur le lieu même des discordes…[3] Où les êtres sont affectés dans leur présence directe au monde (la vie dite “de tous les jours”), c’est ce qui prend chœur et corps, s’exhorte, amuse et associe…

Et tant d’autres reliefs encore sur ce territoire multiple, contrasté, fertile, paradoxal. N’est-il pas vain et stérile de renoncer à son exploration sous prétexte qu’il serait obscur et périlleux, sous prétexte qu’on ne disposerait pas des cartes et balises nécessaires à son approche, sous prétexte qu’il est quadrillé par les institutions et le marché, clôturé par les cerbères de l’idéologie dominante, pétri de distinction ? Ce renoncement ne signerait-il pas notre dépossession symbolique sous couvert de nous prémunir de douteuses fréquentations ?


[1] Pier Paolo Pasolini, “Traitement”, argumentaire du film La Rabbia (Gastone Ferranti, 1963, 50’) paru pour la première fois dans Vie nuove, n°38, le 20 septembre 1962. Intégralement traduit dans Pier Paolo Pasolini, La rage (texte intégral), Nous, Caen, 2014, pp 15-20

[2] Pier Paolo Pasolini, La rage, op.cit., p 45

[3] http://www.complaintschoir.org/

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