BONNES, DOUCES, GENTILLES… PAUVRES FEMMES !

par | BLE, DEC 2010, Féminisme, Social

De la conception d’un statut d’infériorité à l’attribution de qualités d’empathie, de douceur ou de sollicitude, les représentations de la féminité ont des conséquences économiques et sociales. Elles expliquent largement la précarisation croissante des femmes.

Toutes les composantes de la population sont concernées par la pauvreté : les femmes et les hommes, les jeunes et les vieux, les personnes belges et immigrées. En tout, 1,5 millions de personnes subissent la pauvreté en Belgique. En Europe, elles sont 80 millions. Dans le monde, 2,5 milliards.

Dès lors, pourquoi se focaliser sur la pauvreté des femmes ? Car, la malnutrition, les problèmes de santé, le sans-abrisme, le chômage, tout cela concerne autant les hommes que les femmes. Analyser la pauvreté en termes de genre, n’est-ce pas introduire une division superflue ? N’est-ce pas se détourner du problème essentiel, celui de la structure économique et sociale ?

En réalité, comme le dit l’économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, “[…] le sexe en tant que paramètre essentiel de l’analyse économique et sociale est complémentaire – et non concurrent – des variables relatives à la classe sociale, à la propriété, à la profession, aux revenus et au statut familial”.[1]

Prendre en compte la dimension du genre permet de mieux analyser les causes et les conséquences de la pauvreté. Par ce biais, en effet, l’importance des perceptions et des représentations mentales apparaît plus clairement.

Mettre en question le concept de ménage

En oblitérant la dimension du genre, les analyses économiques en restent souvent à une approche de la pauvreté en termes de revenus censés se répartir naturelle- ment au sein de la famille. Mais, en considérant le ménage comme une entité indivisible, cela induit l’hypothèse d’une mise en commun des ressources et d’une cohésion entre les membres. Cela suppose un “chef de ménage” qui, dans un souci altruiste, réparti équitablement les ressources. Or, la réalité est loin d’être aussi simple.

On constate par exemple que les budgets entre hommes et femmes sont souvent séparés et affectés à des postes différents : les femmes consacrent une plus large part de leurs revenus au bien-être de la famille tandis que les hommes les dédient davantage à des dépenses personnelles (alcool, tabac par exemple).

Par ailleurs, la procédure de décision au sein du ménage fait l’objet de processus complexes où les perceptions que la femme a d’elle-même ou que la société projette sur elle tiennent un grand rôle. Amartya Sen a analysé ces processus en termes de “conflits de coopération”. Les conflits d’intérêt entre hommes et femmes ne relèvent en effet pas de la même logique que les conflits de classe car, au contraire d’un ouvrier et de son patron, les femmes et les hommes vivent sous le même toit, partagent les mêmes soucis et les mêmes expériences. Les conflits entre les femmes et les hommes se règlent plutôt selon un mélange de conflit et de coopération. Ainsi, “[…] les membres du ménage sont confrontés simultanément à deux types différents de problèmes, concernant l’un la coopération (ajouter aux disponibilités totales), l’autre le conflit (répartir les disponibilités totales entre les membres du ménage). Les arrangements sociaux qui déterminent qui fait quoi, qui peut consommer quoi et qui prend quelles décisions peuvent être considérés comme des réponses à ce problème combiné de coopération et de conflit”.[2]

La perception des femmes de leur intérêt et de leur contribution au ménage

Les perceptions et les représentations mentales ont alors un poids décisif. Les “intérêts perçus” ainsi que la conception du mérite et de la légitimité, notamment la perception des “contributions productives” de chaque membre à la richesse de la famille, tout cela influence la position dans la négociation.

Ainsi, dans les sociétés traditionnelles (et modernes), la perception de son propre intérêt par la femme est souvent absente et s’associe à un grand souci du bien-être familial. Ce type d’attitude la place en position de faiblesse au sein du ménage et contribue à perpétuer les inégalités traditionnelles.

Par ailleurs, la femme a en général une moindre perception de sa contribution à la richesse du ménage. Pour bien le comprendre, il faut distinguer les “contributions perçues” des contributions réelles. Dans ce cadre, est considéré comme une contribution importante l’apport de monnaie sonnante et trébuchante. C’est la recherche de revenus à l’extérieur qui est valorisée alors que le travail domestique à l’intérieur du ménage, est considéré comme de moindre importance. “La distorsion dans la perception semble se rapporter au volume du gain monétaire direct plutôt qu’à la quantité de temps et d’effort déployés (ou au rôle des activités non marchandes des autres membres de la famille, qui permettent indirectement ces gains)”.[3]

Cette distinction, entre une activité rémunératrice à l’extérieur du ménage assumée par l’homme et une tâche improductive à l’intérieur du foyer prise en charge par la femme, renvoie à la distinction entre travail productif et reproductif.

La division entre travail productif et reproductif

Le travail productif comprend la production de marchandises et de services pour la consommation et le commerce. Le travail reproductif concerne les services liés à l’“entretien” de la force de travail : soins aux enfants et aux personnes âgées, cuisine et ménage destinés à la famille, collecte de l’eau ou des combustibles, achats courants, … Ce type d’activités est massivement féminin et est exclu du calcul économique.

Cette division sexuelle des tâches maintient les femmes dans une situation sociale et économique précaire. Cela entretient leur dépendance vis-à-vis de la famille ou de la communauté. D’autre part, pour les familles monoparentales dirigées par des femmes, la part irrépressible de travail reproductif pèse lourdement sur leur possibilité d’investissement de la sphère productive, génératrice de revenus.

Dans les pays industrialisés, la prise en charge par des services publics (crèches, garderie, homes pour personnes âgées, hôpitaux,…) d’une grande part du secteur reproductif, a eu un impact immense sur l’émancipation des femmes, sur leur possibilité de gagner un revenu propre. Des femmes fortement scolarisées et diplômées ont pu envisager une véritable carrière.

Néanmoins, ce sont massivement les femmes qui travaillent dans les services publics ou privés liés au secteur reproductif. En Belgique, dans les soins de santé et les services sociaux, les femmes représentent 77,1 % du secteur contre 22,9 % d’hommes.[4] Le personnel domestique pour les ménages comprend 84,1 % de femmes contre 15,9 % d’hommes. Les tâches que les femmes accomplissent gratuitement à destination de leur propre famille, ce sont également elles qui, comme salariées, les effectuent pour des personnes étrangères. La division sexuelle du travail assigne dès lors toujours prioritairement aux femmes le travail domestique, salarié ou gratuit.

Certes, la précarisation des femmes est moindre car elles disposent d’un revenu en leur nom propre mais les métiers du secteur reproductif sont sous-payés, mal reconnus et précaires. Comme il s’agit de tâches effectuées gratuitement dans la sphère privée, ces emplois sont considérés comme ne requérant aucune compétence ou formation particulière. Par ailleurs, comme le domaine reproductif n’est pas directement générateur de richesses, c’est en général le premier qui passe à la trappe quand l’heure est à l’austérité budgétaire.

Les femmes précarisées par leur image socialement et culturellement construite

Les qualités de douceur, d’empathie, de générosité et de soin qui sont généralement attribuées aux femmes ont des conséquences sociales et économiques. Elles les confinent dans le foyer ou dans des métiers liés au travail domestique.

Elles les poussent davantage à travailler à temps partiel pour s’occuper des enfants ou d’un membre dépendant de la famille. En Belgique, il existe ainsi une proportion plus importante de femmes travaillant à temps partiel : 43 % des femmes contre 7,8 % des hommes. Par ailleurs, toujours en Belgique, 65 % des aidants proches sont des femmes. La réduction du temps de travail, voire l’arrêt complet de l’activité, qui accompagnent la prise en charge d’une personne dépendante, ont pour conséquence une perte de revenus et de droits sociaux. Pour les femmes qui maintiennent une activité à temps plein, cela se paye par un surcroît de fatigue et d’épuisement.

Lié largement à ces phénomènes, on constate un écart moyen de rémunération entre les femmes et les hommes qui, au niveau européen, est de l’ordre de 17,8 %. Cette différence salariale se répercute au niveau des pensions : en Belgique, 24 % des femmes ont une retraite de moins de 500 euros contre 12,6 % pour les hommes.

Changer nos représentations

On l’aura compris, pour lutter contre l’appauvrissement des femmes, le travail sur les perceptions et les mentalités est essentiel. Le défi, c’est de faire bouger les représentations qui attribuent des rôles déterminés aux femmes et aux hommes ; c’est de dénoncer les discours machistes trop souvent admis car se basant sur la “naturalité” des rôles ; c’est de lutter contre les conceptions culturelles et religieuses qui développent une position inférieure de la femme.

Rendre visible le travail reproductif

Lutter contre l’appauvrissement des femmes, c’est aussi sortir le travail reproductif de sa sphère privée, invisible ; c’est montrer sa contribution à la création de la richesse ; c’est expliquer que, grâce à lui, le travail productif est rendu possible ; c’est l’intégrer dans l’analyse économique qui, sans cela, développe une vision tronquée.

Mettre en valeur ce type de travail, ce n’est pas avaliser un essentialisme des fonctions féminines. C’est, au contraire, le mettre à jour pour qu’il soit davantage réparti entre hommes et femmes.

Individualiser les droits sociaux

Enfin, il conviendrait de rompre avec la conception familialiste et non individuelle des droits sociaux qui a cours en Belgique. En effet, nombre de droits sociaux sont attribués selon un modèle familial traditionnel du père pourvoyeur de revenus et de la mère, femme au foyer.

Alors que les cotisations sont perçues au niveau individuel, les allocations sociales (chômage, invalidité, pension) tiennent compte du ménage et non de l’individu (ex. : allocation diminuée pour les cohabitants, pensions de retraite au taux “ménage”…). Dès lors, des femmes allocataires sociales (au statut “cohabitant”) perçoivent un revenu diminué alors qu’elles ont cotisé au même taux que les autres travailleurs. A l’inverse, les droits dérivés font, par exemple, en sorte que la pension de survie (d’une veuve) est calculée sur la base des salaires perçus au cours de la carrière de son mari. Ainsi, des femmes au foyer se retrouvent souvent avec une pension bien plus élevée que celle de femmes ayant travaillé et cotisé toute leur vie.

Cette logique vaut aussi pour les soins de santé. Outre l’injustice que cela constitue, ces mécanismes obligent nombre de femmes à dépendre de la solidité de leur mariage pour survivre financièrement.

La lutte contre l’appauvrissement des femmes doit donc aussi passer par une telle réforme de notre système de sécurité sociale. Revendication que le mouvement laïque et de nombreuses associations de terrain portent depuis des années.


[1] Amartya Sen, “La distinction entre les sexes et les conflits de coopération” in Ethique et économie, Paris, P.U.F., 1993, p. 229.

[2] Ibidem, pp. 238-239.

[3] Ibidem, p. 254.

[4] L’ensemble des chiffres cités sont issus de “Femmes et hommes en Belgique. Statistiques et indicateurs de genre. Edition 2006” mis au point par l’Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes.


© Kimsooja A Beggar Woman, Lagos, 2001

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