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par | BLE, Démocratie, JUIN 2015

De quoi parle-t-on lorsque l’on évoque, le plus souvent avec dépit, la prolifération massive des “théories du complot” ? Force est de constater que ce concept est à la fois vague et galvaudé, et qu’il est par-delà complexe d’en dire des généralités. Le sujet revenu au-devant de la scène depuis le 7 janvier a suscité des réactions “à chaud” plutôt indignées. Loin de prétendre à une analyse exhaustive, cet article propose d’en baliser quelques clés de compréhension.

Pensée magique

Les historiens situent l’arrivée des théories du complot à la fin du XVIIe siècle. Dans les années suivant la Révolution française, on voit apparaître pour la première fois l’idée d’un  complot  judéo-maçonnique qui aurait en fait mené une conspiration anti-chrétienne en bonne  et  due  forme. A partir de cette période, les récits d’un monde tenu par la main souterraine des sociétés secrètes (Francs-maçons, Illuminatis, Jésuites…) deviennent une caractéristique principale de ce que l’on appelle communément aujourd’hui “les théories du complot”. On y ajoutera au XXe siècle les sociétés secrètes étatiques telles que la NSA, le Mossad, le MI6, etc.

Une des hypothèses pour comprendre l’apparition de ces récits est celle d’une recherche de sens pour expliquer l’inexplicable. Le XVIIe siècle est celui de la raison. La science et la connaissance prennent le dessus sur les explications théologiques. Ces avancées humaines sont fondamentales en termes d’émancipation civilisationnelle, mais elles font défaut sur la scène du sens et de l’ordre du symbolique. Or, les grandes tragédies, les événements violents de la vie sociale appellent à des réponses sur ces aspects. Les explications du monde par  la conspiration donnent du sens  à  ce  qui n’a pas été désiré par une société et apporte de surcroît des réponses simples. De ce fait, elles nous aident à assimiler des événements complexes et soudains. La construction complotiste aurait donc remplacé les croyances religieuses dans une de ses fonctions sécurisantes, celle de la pensée magique.

Par ailleurs, la culture du doute apparaît comme un progrès pour l’humanité. Les adeptes de ces théories s’en revendiquent, ils “savent” plus, ils ne prennent pas le discours dominant pour argent comptant, ils cherchent “au-delà”. On peut donc supposer qu’il réside un vrai potentiel de renforcement narcissique, essentiel à la psyché humaine, dans la posture conspirationniste. Voilà pourquoi nous y sommes tous plus ou moins perméables.

Le XXe siècle voit émerger de nouveaux récits. Si les hypothèses d’un Elvis Presley encore vivant, d’un alunage en studio hollywoodien ou de lézards géants vivants au centre de la Terre peuvent faire sourire, le phénomène prend une tournure inquiétante pour la société civile dans les années 2000. Et pour cause : plus les événements sont brutaux et médiatiques, plus les thèses sont radicales. La publication et l’énorme relai médiatique de l’ouvrage de Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, destiné à rendre la vérité sur les attaques terroristes du 11 septembre 2001, signe l’arrivée d’une nouvelle vague conspirationniste. Les explications des attentats qui ont eu lieu le 7 janvier dernier à Paris par une commande des services secrets français, israéliens et américains en sont la prolongation. Lignée que l’on peut peut-être circonscrire sous ces caractéristiques communes : le doute, la dénonciation de l’ostracisme et la formidable connectivité à Internet.

“Si nous sommes les seuls à le dire, c’est forcément vrai”

Le doute comme preuve. C’est par ce truchement de la pensée que s’établit toute bonne théorie conspirationniste. Après tout, comment les frères Kouachi auraient-ils eu la stupidité de laisser leur carte d’identité dans une voiture ? De même, on peut clairement voir sur la photo du Pentagone qu’un avion n’a pas pu s’y écraser. La démonstration est faite et l’argument peut s’arrêter là, pour être suivi par des explications les plus diverses. A partir du moment où la thèse majoritaire a été “démontée”, il suffit alors d’y coller un récit qui, en général, vient appuyer une explication du monde préexistante. Le doute fait donc fonction de preuve “supplémentaire” de la portée mondiale, globale, d’un pouvoir secret.

Il faut bien le dire, et on peut le regretter, ces déclarations suscitent des réactions plutôt épidermiques et très émotives. Les constellations Soral et Dieudonné sont montrées du doigt et discréditées sans autre forme de procès. Or, cette mise au banc peut être instrumentalisée au titre d’une “vérité qui dérange”. Si personne ne veut les entendre ou leur répondre sérieusement, voire que d’aucuns  font  tout pour les faire taire, c’est bien une autre démonstration de la validité des raisonnements qu’ils propagent. C’est un des arguments les plus difficile à contrecarrer : ne pas adhérer aux explications conspirationnistes relèverait soit de la naïveté soit de la complicité… L’ostracisme dont ces idées sont objectivement victimes, même s’il relève de la volonté de laisser ces propos à la marge, semble plutôt raviver sa légitimité. Dont acte.

La “face sombre” d’Internet

On met souvent en cause la responsabilité d’Internet (notez l’ineptie dans ce blâme) dans la propagation de ces thèses. En effet, pour reprendre le cas de Dieudonné et Soral, le moins que l’on  puisse  dire  est qu’ils se sont formidablement appropriés ce mode de communication. Sur la forme, les deux protagonistes empruntent tout aux codes des “vlogueurs”[1] et autres commentateurs du web. Face caméra, ton décontracté, l’exercice consiste à donner des informations jugées pertinentes, des révélations ou une opinion sur l’actualité. Un ton résolument populaire, ancré dans son époque.

Mais ce n’est pas l’unique point de force de leur succès. Les sites Internet d’Egalité et réconciliation (dirigé par Alain Soral) et de Quenel+ (fondé par Dieudonné) sont fortement visibles sur Internet, et pour cause. L’algorithme qui constitue la base de la recherche de Google se calcule sur des critères précis. Parmi ceux-ci, le nombre de référencements extérieurs à un site vers ce dernier en est un important. Autrement dit, plus votre site est référencé par d’autres sites, plus vous apparaissez au top du résultat sur le moteur de recherche. Les professionnels du e-marketing l’ont bien compris. La constellation “dieudosoralienne” a donc créé de multiples petits sites internet sur des sujets variés étiquetés “alternatifs” ou “antisystèmes”. Ces sites satellites renvoient de multiples liens vers les sites principaux. Voilà comment, aujourd’hui, si vous introduisez le simple mot “Egalité” dans le moteur de recherche qui domine internet, le tout premier résultat qui s’affiche est celui d’Egalité et réconciliation. C’est donc une véritable stratégie – qui requiert des compétences techniques et promotionnelles particulières – qui est brillamment mise en place ici.

Par ailleurs, visiter ces sites peut comporter quelques surprises car ils sont loin de ne contenir que des informations sur un complot juif ou les considérations politiques de ces principaux contributeurs. En effet, on y trouve également des articles et documentaires sur le monopole agroalimentaire, sur les conflits au Moyen-Orient, sur la dette publique, sur les présidences sud-américaines… autant de sujets susceptibles d’intéresser des personnes à la recherche d’informations divergentes de celles répandues dans les médias de masse. La plupart du temps, il s’agit d’un contenu venant de sites militants qui sont relayés en dépit de leur accord, mais de manière légale.

Internet est le lieu d’expression privilégié des dominés. Une légitimité à la parole publique ne s’accorde pas en amont, comme dans les médias traditionnels.  Elle se donne au fur et à mesure de la reconnaissance des lecteurs.  D’aucuns  le déplorent, pensant alors qu’il s’agirait de “civiliser” l’outil, de prendre le contrôle sur ce qui doit y être dit. C’est oublier une des deux faces de la médaille : si tout le monde peut s’y exprimer, on y trouve donc les meilleurs contradicteurs. La télévision, en bon média vertical et unidirectionnel, ne permet pas cette diversité, d’autant qu’elle est plus soumise encore à ses annonceurs. Benjamin Bayard, spécialiste du web, n’hésite pas à le clamer : “L’imprimerie a permis au peuple de lire. Internet va leur permettre d’écrire”. Les vlogueurs et autres artisans du média numérique sont en effet les contradicteurs les plus actifs et les plus efficaces aux adeptes du conspirationnisme, tout simplement parce qu’ils utilisent les mêmes codes et qu’ils émargent, eux aussi, d’une culture populaire peu audible dans les cercles légitimes de la parole.[2]

Dénoncer sans simplifier

Malgré l’indignation que peuvent susciter certains propos essentialistes et les explications du monde par un ordre mystérieux, il faut bien reconnaître que des complots ont existé dans l’histoire. Il faut aussi souligner que les secrets d’Etat et militaire sont des réalités qui cachent parfois (souvent ?) de sombres pratiques. Qui, il y a dix ans, aurait dénoncé l’existence de programmes de surveillance de masse par la NSA et aurait été pris au sérieux, n’aurait pas été traité de complotiste paranoïde ? L’histoire lui aurait pourtant donné raison, et il a fallu qu’un lanceur d’alerte risque sa vie et s’expatrie ad vitam pour que l’information soit devenue vérité publique.

Une enquête sérieuse et bien argumentée sur les médias français, à travers la réalisation du documentaire “Les nouveaux chiens de garde”[3], a démontré avec brio les convergences d’intérêts  entre les mondes de la finance, de la politique et des médias. Montrant les relations sociales privilégiées que ces professions entretiennent, le film s’attache à démonter la prétendue pluralité des opinions dans la sphère médiatique. Sur le diagnostic de départ, celui de l’uniformité de l’information, il y a une concordance quasi totale avec les propos d’Alain Soral. Mais là où l’un explique ce phénomène par le fait que “de toute façon ce sont tous des juifs, il suffit de se renseigner”, les autres mènent une longue enquête argumentée et une explication bien plus fine et complexe.

Se méfier des explications simplistes n’implique donc pas de nier toute parole divergente. On aurait vite fait de traiter de conspirationniste ou de populiste tout discours accusant l’ordre établi de conserver le statu quo de ses privilèges, et, dès lors, de couper court à toute critique subversive et radicale. Le danger se situe bien de part et d’autre de la médaille…

Alors comment distinguer le vrai du faux, le plausible de l’insolite, le pertinent et le délirant ?

A nouveau, et comme sur beaucoup de thématiques, l’invitation sera celle de l’esprit critique et du libre examen. Les explications simplistes du monde, qu’elles proviennent des médias mainstream ou des recoins d’Internet devraient nous rendre vigilants. Rechercher, confronter, multiplier les sources et les opinions, et inviter nos enfants à faire de même. C’est l’unique, mais combien délicate et de longue haleine, réponse à la propagation des contre-vérités et des constructions intellectuelles essentialistes. Loin de la dénégation ou de l’indignation irrationnelle, c’est en promouvant, encore et inlassablement, une attitude curieuse,  critique  et rationnelle que nous nous libérerons, petit à petit, de notre besoin de pensée magique.


[1] Le terme Vlogueur est une contraction de “vidéo” et “blog”.

[2] A titre d’exemple, l’excellent Usul et sa série “Mes chers contemporains” : http://www.dailymotion.com/zulmastr

[3] “Les nouveaux chiens de garde”, réa. G. Balbastre et Y. Kergoat, 2012.

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