CHÊNE OU ROSEAU FACE AUX MURS[1] ?

par | BLE, Justice, SEPT 2013

Pour pallier le musèlement institutionnalisé de la prison, les détenus adoptent des pratiques et stratégies clandestines, différentes formes de résistances visibles ou invisibles et des mouvements de révolte collectifs. Autant de façons de combattre l’emprise de la geôle, de se réaffirmer, de se désaliéner, d’être étrangers de l’intérieur pour tenter de se rapprocher de son identité sociale antérieure. Il apparaît pourtant que certaines de ces tentatives participent aussi paradoxalement au maintien de l’ordre quand elles ne paient pas le prix fort. Qu’en est-il alors du soutien, des résistances et des luttes fomentées de l’extérieur des prisons ?

Malgré une certaine ouverture des prisons, l’institution carcérale continue à revêtir des caractéristiques totalitaires : isolement du détenu par rapport au monde extérieur, perte de son identité sociale, restriction de mouvements, état de dépendance quasi-total aux corps surveillants dans un univers discrétionnaire et disciplinaire. Dès son arrivée, l’individu incarcéré est soumis à un processus de dégradation (comme le dépouillement de ses affaires personnelles), une violation de ses domaines intimes (fouilles, censure, contrôles de cellules…), une perte de maîtrise de son environnement social – dont la séparation avec l’univers familier – qui mène à une aliénation. Réduit à l’acte commis, à l’identité de « délinquant détenu », l’être global de l’individu enfermé est nié et, de « dangereux », il faudra en faire un sujet discipliné pour la survie même de l’institution. Soustrait au cours social ordinaire de la visibilité publique, l’individu reclus se trouve destitué de son droit à l’action et à la parole.

Au sein de ce dispositif, les attitudes et lignes de conduites varient de la résignation, de la soumission totale aux prescrits de l’institution, à la rébellion affichée (individuelle ou collective), en passant par des pratiques de résistances clandestines.

Selon Goffman, la réaction la plus fréquente à l’emprisonnement consiste en “un dosage quelque peu opportuniste d’adaptations secondaires, de conversion, d’installation ainsi que de loyauté à l’égard du groupe reclus, de manière à s’assurer le maximum de chances, eu égard aux circonstances, et d’en sortir à la fin du compte indemne physiquement et moralement”.[2] Les adaptations peuvent ainsi être “désintégrantes” (elles visent l’abandon ou la modification de l’organisation) ou “intégrées” (elles constituent la vie clandestine et ne remettent pas les structures institutionnelles en question) : repli sur soi, refus de collaborer, saisie de toutes les opportunités offertes par l’institution, évasion, suicide, campagnes de plainte auprès de la presse ou d’instances officielles, affrontement direct sous forme de révolte (les “émeutes”), etc.

Pour Philippe Mary : “On peut toutefois constater que l’objet de l’adaptation se résumera bien souvent à la recherche de solutions à court terme aux problèmes posés par les conditions de détention et les capacités de résistance, en particulier collective, se réduisent de plus en plus. En témoignent notamment les modifications intervenues dans les revendications portées par les mouvements de détenus, axés aujourd’hui sur ces questions matérielles et non plus, comme dans les années 1970 ou 1980, sur des problèmes de démocratisation et de resocialisation. Mais en témoigne aussi la raréfaction de tels mouvements, contrairement à l’importance prise par les trafics de drogue, les rackets ou les violences”.[3]

DES RÉVOLTES PACIFIQUES À LA DÉPOLITISATION DES DÉTENUS

Les écrits de Philippe Mary retracent d’ailleurs l’histoire des années 1970 où, à l’instar d’autres pays européens, des mouvements de contestation se sont développés de manière spectaculaire dans les prisons belges : “les événements qui eurent lieu à la prison centrale de Louvain en 1976 furent particulièrement révélateurs du type de revendications formulées à cette époque. Trois mois durant, quelques 250 détenus y appuyèrent, sans la moindre violence, des revendications relatives non seulement aux conditions matérielles de détention (hygiène, nourriture, loisirs, …) mais aussi, et surtout, à la démocratisation de l’établissement (reconnaissance de droits aux détenus, délégation élue de détenus, …), à la resocialisation (contacts avec l’extérieur, formations, ..) et à la libération”.[4] Ces mouvements sont à replacer dans le contexte des événements de “mai 68” facilitant notamment une certaine politisation des détenus.

Si dans un premier temps, les négociations entre détenus et administration pénitentiaire laissaient espérer un processus de réforme de l’ensemble du système, “après trois mois, le mouvement fut subitement réprimé de manière particulièrement brutale. Rien ne subsista de ce qui se mettait en place telle la reconnaissance des droits aux détenus”. On a ainsi pu constater “le faible impact d’un mouvement aussi important sur l’institution et ce, en dépit du recours à des moyens d’expression exclusivement pacifiques et de la convergence de vue quant aux revendications entre détenus et autorités pénitentiaires”.[5] Quelques années plus tard, en 1987, éclate à la prison de Forest une révolte, cette fois d’une rare violence, qui contamina le lendemain la prison de Saint-Gilles et plus tard celle de Lantin. Dans les trois cas, ce sont les conditions de détention qui ont mis le feu aux poudres. Louvain ne sera pas épargnée par des troubles – dont une grève du travail – occasionnés pour réclamer une réforme de la loi sur la libération conditionnelle. En octobre 1988 à Lantin, une révolte dévasta la prison sur base de revendications fondamentalement identiques à celles des détenus de la prison de Louvain en 1976. Le cahier de revendications sera ignoré par la direction (une non reconnaissance à l’origine des émeutes) mais il sera rendu public par la Ligue des droits de l’Homme. Toutefois, cette publicité et ces mouvements – en continuité de ceux des années 1970 – n’auront à nouveau aucune influence sur l’amélioration du système carcéral. Au contraire, rappellera Philippe Mary : “faute de véritable politique, le système s’est ainsi installé dans un “rétributionisme” de fait où la dimension de punition a pris une importance particulière lorsque l’on considère la détérioration des conditions de vie imposées aux détenus”.

Pour Dan Kaminski et Gilles Chantraine, “les besoins primaires de la (sur)vie l’emportent toujours sur les conditions de la constitution du sujet politique (un luxe néfaste pour l’administration et un luxe – non prioritaire, bien que revendiqué dans les révoltes carcérales – pour le détenu)”. La révolte est, quels qu’en soient les résultats, un acte éminemment politique au regard de l’institution totale. Il aboutit cependant “à l’endogénéisation de la revendication, soit sa réinscription dans la logique pérenne de la prison, ou au recyclage de la révolte dans un changement de surface (l’amélioration relative des conditions de vie au détriment de la reconnaissance d’un nouveau sujet politique) […] Probablement faut-il reconnaître ici même le sort dialectique commun (et non spécifique à la prison) du rapport établi par J. Rancière, entre politique et police, soit la capacité infinie de l’institution à endogénéiser les effets de la révolte comme la capacité infinie de la politique (illustrée ici par la révolte) à troubler la police et à l’obliger à se réaménager fût-ce partiellement. Ainsi, il semble incontestable que la poussée du droit en prison et, surtout, l’ouverture de canaux de plaintes externes et le renforcement d’instances de contrôle externe, constituent progressivement un outil de protection contre les abus de pouvoir d’une administration désormais moins souveraine, et c’est là une réelle nouveauté. Mais cette poussée n’a pas tant, comme l’espéraient les abolitionnistes pragmatiques, contribué à mettre en œuvre des réformes qui, tout en améliorant les conditions de détention, mettraient l’institution face à son impossibilité démocratique et participeraient ainsi à son démantèlement progressif.”[6]

A côté du renforcement d’instances de contrôles extérieurs, des associations militantes, des collectifs, des personnes s’engagent face à la prison. Avec des objectifs (réformistes versus abolitionnistes, par exemple) et des actions différentes, parfois complémentaires, parfois antagonistes. Quels impacts ont-ils ? Sont-ils des vecteurs de démantèlement de l’institution ou participent-ils aussi à renforcer la logique pérenne de la prison ?


[1] “Dans ce monde de roseaux, quoi qu’en dise la fable, il est mieux d’être un chêne et risquer de se rompre, que ployer à la moindre brise et survivre courbé”. (Serge Livrozet, “De la prison à la révolte. Essai-témoignage”, Mercure de France, 1973, p. 220).

[2] E. Goffman, Asiles, Paris, Ed. Minuit, 1968, p. 47.

[3] Fr. Bartholeyns, J. Beghin, Ph. Mary, “La prison en Belgique: de l’institution totale aux droits des détenus?”, Déviance et Société, Genève, Editions Médecine et Hygiène, 2006, vol. 30, n° 3, pp. 389-404.

[4] Philippe Mary, “Prison et droits de l’homme : resocialisation des détenus ou resocialisation de la Justice pénale”, La privation de liberté dans le système pénal et les droits de l’homme, Athènes, bibliothèque juridique, 1991. ; cf. aussi : Philippe Mary, Révolte carcérale. Changements et logique pérenne de la prison, Bruxelles, Ed. Scientia, 1988.

[5] Ibidem

[6] Gilles Chantraine et Dan Kaminski, “La politique des droits en prison”, Champ pénal/Penal field [En ligne], Séminaire Innovations Pénales, mis en ligne le 27 septembre 2007, consulté le 23 août 2013. URL : http://champpenal.revues. org/2581 ; DOI : 10.4000/champpenal.2581

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