CITOYENNETÉ, IDENTITÉ ET APPARTENANCE

par | BLE, Education, JUIN 2011, Social

L’équipe socioéducative de Bruxelles Laïque asbl travaille depuis 2005 sur la dimension horizontale de la citoyenneté (concitoyenneté), dans le cadre d’un programme de sensibilisation intitulé “Citoyenneté-Identité-Appartenance”, destiné aux écoles de la région bruxelloise. La mise en place de ce programme fait suite à une série de constats et d’observations relevés par nos animateurs lors des débats avec des élèves, mais aussi des adultes, sur la question de la citoyenneté et de l’appartenance.

Il en ressort, premièrement, qu’il existe un amalgame entre citoyenneté, nationalité et identité culturelle. Etre citoyen, c’est être belge, autrement dit, renier ses origines et ses appartenances. Ainsi, bien que presque tous nés en Belgique, la plupart des enfants rejetait farouchement la nationalité belge, se considérant avant tout comme Italien, Marocain, Congolais, Rwandais ou Tunisien, privilégiant l’origine, la communauté, la religion au détriment d’une appartenance globale. Deuxièmement, qu’ils sont tous imprégnés de conceptions et de valeurs très souvent en opposition avec la culture sociale, et source de tensions et parfois de conflits ouverts rendant les débats difficiles et infructueux, face à la radicalité des positions, opinions et croyances.

Ce qu’il est surtout alarmant de constater, c’est combien il leur est difficile, voire presque impossible, d’entrer dans une vision individualiste de la citoyenneté et de pouvoir l’envisager symboliquement comme un acte personnel de séparation d’avec des appartenances singulières. Et ce, quand leur fidélité et leur attachement vont prioritairement à leurs communautés d’origine, si ce n’est pour certains d’entre eux, exclusivement à la religion comme vecteur identitaire ou levier de démarcation sociale et culturelle.

Ces enfants, pourrait-on dire, sont à l’image des liens problématiques répandus dans les représentations collectives entre citoyenneté, identité et appartenances communautaires, les définitions et les valeurs associées pouvant être multiples et variables. Dans notre société, suite au fait migratoire notamment, cohabitent plusieurs modèles, conceptions et références en citoyenneté, incarnés par les individus en fonction de trajectoires tout aussi divers que variés.

La Citoyenneté n’est pas seulement un statut juridique, ni même un ensemble de normes civiques, c’est aussi une construction sociale, politique et culturelle. Un processus d’homogénéisation des cultures particulières des individus citoyens dans une vision de société et d’Etat. Elle est présente dans toutes les sociétés, sans avoir nécessairement le même sens, ni les mêmes fondements et références.

L’amalgame, dans les mentalités, entre citoyenneté et identité nationale est loin d’être un phénomène anodin. Il résulte d’un discours politique et d’une vision sociale entretenant implicitement l’existence d’un lien entre elles. Ce que l’on constate dans les faits, c’est le contraste entre les représentations de l’appartenance nationale promues par la société et celles, par ailleurs, revendiquées de façon sous-jacente par les ressortissants des minorités sociales et culturelles.

Il reste toutefois que l’accès à la citoyenneté impose nécessairement une rupture. La séparation entre l’appartenance citoyenne et l’appartenance à des groupes sociaux est une donnée essentielle de la citoyenneté. Elle permet à l’individu de s’exprimer dans la sphère publique en tant que sujet politique, abstraction faite de tout lien social, culturel ou religieux.

Malheureusement, dans les représentations collectives, la nécessité de cette rupture ne semble pas pertinente ou intégrée dans les considérations du plus grand nombre. Très peu la perçoivent comme préalable incontournable à toute définition et engagement citoyen. Ce qui pose problème.

En outre, la concitoyenneté demeure tout aussi problématique que les représentations liées à la citoyenneté elle-même. La dimension projective de la citoyenneté est ainsi persistante dans les relations entre citoyens. Elle “met en jeu la façon dont la société se présente à elle-même, de façon réflexive, une image dans laquelle elle a choisi de se reconnaître”. Par ces processus de reconnaissance, “l’individu est reconnu “malgré” (l’adoption par ailleurs d’autres références) ou n’est pas reconnu “bien que” (qu’il fasse valoir des signes de reconnaissance considérés comme usurpés…)”.[1] Parallèlement à la citoyenneté juridique, existe plus effectivement une citoyenneté de reconnaissance. Car être citoyen, c’est en effet, non seulement être dans une relation avec un Etat, mais c’est aussi être membre d’une collectivité, juridiquement constituée, socialement et culturellement construite. C’est une chose d’être reconnu par un Etat, mais c’en est une autre d’être accepté et reconnu dans la communauté des citoyens en dépit d’une appartenance légale et légitime.

Je me souviens avoir été traité de “Belge d’Outre-mer”. Cette assignation identitaire m’avait paru si drôle que je ne me suis pas senti vexé sur le coup. Néanmoins, cela ne m’avait pas empêché de retenir que, pour mon interlocuteur, il existait bel et bien une antynomie entre mon identité culturelle et le statut dont je me réclamais.

En tant que “vrai citoyen”, il se faisait ainsi un devoir de me rappeler à la réalité d’un distinguo qui semblait lui tenir particulièrement à cœur !

Personnellement le fait d’être citoyen belge et africain ne m’incommode nullement. Pourtant, je dois admettre que je n’échappe pas à une vision ethnicisante de ma citoyenneté et à l’enfermement dans les représentations qu’elle génère. Comme si ma qualité de citoyen pouvait être tributaire de mes origines et antécédents.

Ce qui me paraît évident au regard de toutes ces considérations sur les relations entre citoyenneté, identité et appartenance, c’est que les propos entendus fréquemment sur la citoyenneté n’intègrent pas forcément la complexité des réalités sociales et culturelles. Ce qui explique, peut-être, nos difficultés à nous définir une identité citoyenne commune. Et, dans ce cas, la citoyenneté ne devrait-elle pas s’envisager comme une perspective à construire et non comme un construit à s’approprier ou à assimiler ? En nous rappelant, que ce qui fait un citoyen, “ce n’est pas l’expression d’une identité mais d’une hétérologie”[2] et qu’en conséquence, la communauté politique ne saurait être faite uniquement du rassemblement de tous ceux qui ont la même couleur, la même religion, la même histoire, la même culture et la même langue.


[1] Catherine Neveu, Communauté, nationalité, citoyenneté, Paris, Editions Karthala, 1993.

[2] Jacques Rancière, “Citoyenneté, culture et politique”, in M. Elbaz et D. Helly (éds), Mondialisation, citoyenneté et multiculturalisme, Paris, L’Harmattan–Presses Universitaires de Laval, 2000

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