Il y a au nord de notre ville-région une friche vierge de 25 hectares environ. Les quelques herbes qui la recouvrent n’arrivent pas à voiler la page blanche de nos désirs urbains qui s’y projettent. Des habitants de cette ville ont décidé d’occuper virtuellement cette terre, en lançant un Appel à idées fondé sur le principe du “commun”, afin d’agiter l’espace public en y faisant débat sur le devenir de la friche et sur la question des communs dans la ville.

La friche Josaphat est l’une des dernières réserves foncières de cette importance à Bruxelles. La Région est en passe de formuler pour ce bout de terre nue un projet d’avenir. Il est question de faire émerger là un nouveau quartier de 1800 logements, dont 45 % resteraient dans le giron du public et 55 % dans celui du privé. Sur cette part publique, 60 % seraient des logements sociaux. Ne discutons pas ici du contenu de ce programme, pas plus du schéma directeur en gestation. Plus fondamentalement, attardons-nous sur les principes et le procès.

Lors d’une récente brocante organisée dans le quartier de Terdelt, qui jouxte le site, nous tenions un stand présentant l’Appel à idées. A l’évidence, aucun des riverains n’était au courant des projets régionaux pour ce qui va sûrement ‘impacter’ leur vie. C’est là une culture politique de fond qui peine à évoluer : certes, si l’information est publique, il s’agit surtout de ne pas trop communiquer car cela pourrait donner des idées. Comment s’y retrouverait-on si chacun commençait à donner son avis ? Mieux vaut se fier aux seuls experts pour définir la ville, la confiance du citoyen suffira, et tout ira bien. Comme dit l’adage anglais, “Old habits die hard”.

Et bien justement, si, certains se font des idées et notamment sur la possibilité de penser la production d’un morceau de ville sur d’autres bases. Car il est une autre habitude qui peine à être remise en question : la mise en vente des biens publics, notamment pour financer le logement social. Dans cette logique, le social est contre le commun : pour du logement équitable, on doit se défaire du patrimoine collectif et prolonger l’accaparement par le capital de ce qui pourrait être commun. Nous ne pouvons pas nous résoudre à cette alternative infernale. L’Histoire n’est pas finie. Le sol de cette friche mise à nu, cette surface lisse non encore parcellisée nous permet de penser de nouvelles fondations au quartier à venir. Fondons ce quartier, non pas sur un principe d’attraction des capitaux internationaux, mais sur le principe du commun avec ceux qui sont là, concernés, intéressés. Avec un tel principe, ce n’est pas le droit de propriété qui prévaut, c’est le droit d’usage.

C’est une erreur récurrente autour de la notion des communs que de s’intéresser essentiellement à la substance des choses, à voir dans les biens une essence qui aurait le caractère du commun, tel qu’on l’imagine parfois pour le sol, l’eau, l’air, le climat, etc. Le commun n’est pas plus une chose transcendante qui se placerait au-dessus de la vie des hommes, à inscrire au fronton des assemblées mondiales, comme une aspiration placée dans le lointain. Le commun est un principe politique a priori, mais qui doit trouver pour chaque situation abordée l’issue pragmatique de son expression. Le commun est le produit de l’activité des hommes. On peut décider des choses à mettre en commun, on peut produire, gérer une ressource, émettre des idées en commun et penser la ville que nous voulons. Pourvu, ceci dit, que le commun se fasse en proposant aux personnes que l’on n’appelle jamais pour ce type d’exercice d’y participer.

Ce qui est proposé avec l’Appel à idées, c’est une occupation imaginaire de la friche.

Faire œuvre collective pour imaginer la ville de demain ou tout au moins d’en prendre pleinement conscience. Nous n’appelons pas seulement à concevoir des objets – places publiques et rues, jardins, logements, salles collectives, le quartier, l’eau, etc. – qui rendent possible leurs usages multiples, partageables, inappropriables, mais il s’agit également d’envisager les agencements humains qui permettront l’institution du commun pour ceux qui seront amenés à user de ces biens. C’est, dès lors, comme un vaste exercice pratique, telle une mise en condition culturelle : nous avons tellement perdu la capacité d’agir en commun ! Avec cet exercice, nous avons certes l’espoir d’influencer le futur du quartier – même modestement – mais surtout de résolument placer le principe du commun dans l’espace public régional et de le mettre à l’agenda du politique. Car le développement urbain est toujours un moyen, jamais une fin en soi.

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