DE LA CONVICTION À LA RESPONSABILITÉ

par | BLE, Culture, MARS 2015

C’est mon devoir d’insolence, Mon devoir d’irrévérence, Mon devoir d’impolitesse, Mon devoir de résistance.” (Zone d’expression populaire)

Liberté

Article 18 : Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article 19 : Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

(Déclaration universelle des droits de l’Homme)

A quelques nuances près, notre propos pourrait s’arrêter ici.

Tout être humain, sans aucune distinction de quelque nature que ce soit, a le droit inaliénable de penser et d’exprimer publiquement absolument tout ce qu’il veut. Et ceci dans la mesure où il ne s’agit pas d’expression que l’on puisse considérer comme une incitation à la haine, en ce compris les propos racistes.

Il découle de ceci que nul ne peut être réprimer d’aucune manière que ce soit au prétexte de ce qu’il pense ou de ce qu’il exprime pour peu qu’il ne s’agisse pas d’incitation à la haine. A l’évidence, on ne peut donc infliger aucune peine aux personnes au titre de ce qu’elles expriment.

Ainsi Louise Michel avait le droit de chanter : “Voici la lutte universelle, Dans l’air plane la Liberté ! A la bataille nous appelle La clameur du déshérité ! L’aurore a chassé l’ombre épaisse, Et le monde nouveau se dresse A l’horizon ensanglanté.” Et les partisans : “Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite ! Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

Les paroles les plus radicales, même appelant à la lutte, à l’insurrection violente, à verser le sang des oppresseurs, ont été validées par l’histoire comme autant d’expressions portant en germe le progrès social et l’émancipation contre la tyrannie.

Notre “A bas la calotte” n’est pas un cri de haine, il est celui qui appelle à se libérer des dogmes et de toute trace d’inquisition. Il n’est même pas blasphématoire, car il s’en prend au pouvoir de l’église et non au sacré des croyants.

Le “Je chie sur dieu” ( “Jainkoaren gainean kaka” ou “me cago en Dios”) des militants basques qui entendent se libérer de l’État espagnol et tancent son ordre moral fortement teinté de religiosité, ne relève pas non plus de la haine, mais de l’affront et du blasphème.

Au contraire, “les Rom sont des voleurs”, “sale juif” ou “les arabes à la mer” sont des propos, des menaces ou des injures racistes qui relèvent de l’incitation à la haine. Il n’y a là ni blasphème, ni subversion, ni insolence.

Et quand un dessinateur représente un mec déguisé en prophète de l’Islam qui s’interroge “t’es sûr que Mahomet avait des relations sexuelles avec une tête de porc ?” auprès d’un cadreur qui lui répond “j’ai pas les moyens de payer une pute de neuf ans, mec.”, de quoi s’agit-il ? Assurément d’un acte de liberté d’expression, d’un droit inaliénable de dire ce que l’on veut et, rien qui ne puisse justifier quelque acte de répression que ce soit. Rien non plus qui puisse justifier qu’un aliéné à qui l’on a fait croire qu’il est un justicier, vienne donner la mort au dessinateur en question. Mais encore ?

Blaspème et subversion

Le blasphème est une injure faite à l’encontre de valeurs sacrées. C’est un acte de liberté d’être qui expose pourtant son auteur au mieux à une certaine désapprobation, au pire à la mort. Ainsi dans certaines régions du monde, l’homosexualité ou l’adultère sont punis par la mort parce qu’ils vont à l’encontre de principes sacrés liés à la religion ou plutôt à une interprétation stricte de textes religieux. Ces actes relèvent du blasphème comme ici jadis le baiser indécent ou le rejet du Christ qui méritaient l’accusation d’hérésie, la torture ou la mort.

Dans des sociétés comme la nôtre, certains actes blasphématoires ont été des moyens de populariser une volonté d’émancipation, de libération des contraintes absurdes et dogmatiques devenues socialement obslètes, mais auxquelles tenaient les institutions religieuses qui, par-là, s’insinuaient au plus intime de nos vies pour asseoir ou tenter de conserver leur pouvoir jadis hégémonique. Ainsi “à bas la calotte” ou les chapelets du Québec qui tenaient lieu de cette volonté libératoire, maintenant sont ancrés dans nos cultures et nos habitudes sans que leur portée subversive ne demeure. Car en effet, les prescrits et les interdits de la religion catholique sont sortis de ce qui, dans nos sociétés, relève du sacré. A leur endroit, l’outrage ne nous expose désormais à aucun danger.

Lorsqu’Aliaa Elmahdy, féministe égyptienne, publie à l’attention de tous dans la société qui est la sienne, une photo sur laquelle elle pose nue avec comme légende “Je suis libre et, oui, j’ai un corps”, elle pose un acte à la fois libératoire, subversif et blasphématoire. Elle prend un risque. De même le peuple du Maroc qui se passait Notre ami le roi[1] sous le manteau alors qu’Hassan II régnait en commandeur des croyants et fermait la société marocaine sous une chape de plomb sacré.

Le risque auquel nous expose le fait de blasphémer est précisément d’être à la fois voué aux gémonies, de ne plus être, parmi les siens, reconnu comme un pair, comme un humain parmi les humains, d’être banni, éliminé. L’acte de blasphème relève d’un courage solitaire qui expose à la mise au ban. Et c’est notamment pour cette raison que nous, laïques, valorisons cet acte et entendons le protéger au titre de la liberté de conscience et de la liberté d’expression.

Ce que nous louons du blasphème et de son insolence, est le fait qu’ils attentent directement à une réalité sacrée qui nous contraint et qui nous opprime. C’est le fait qu’ils s’en prennent aux dogmes qui pèsent sur nos vies et qui, par-là, voudraient nous assujettir à une autorité autre que celle du peuple. Le blasphème est, pour le peuple, un moyen de subvertir les outils symboliques de l’oppression que sont les raisons sacrées, réputées infalsifiables, inviolables. Le blasphème ne peut dès lors être seulement entendu comme une injure faite au sacré, mais aussi et surtout, comme une arme subversive à l’encontre d’un pouvoir particulier, celui qui s’exerce sur le blasphémateur qu’on voudrait contraindre par l’érection de normes voulues sacrées.

Egalité

Qu’en est-il lorsque l’injure se tourne non pas contre le sacré qui nous contraint, non plus contre le pouvoir qui s’exerce sur nous, mais contre le sacré de l’autre ?

Tant les termes sont galvaudés, il en devient complexe de démêler les réalités différentes fourrées dans la notion de blasphème. Afin d’y voir plus clair, décalons un instant notre regard en nous remémorant l’histoire tragique de John Johnston, explorateur des montagnes Rocheuses, dont la compagne enceinte avait été assassinée par des membres du clan des Crows. La légende veut qu’il s’agisse d’une vengeance contre Johnston qui aurait violé la terre sacrée des ancêtres du clan. Dans un ouvrage de reconstitution historique, Jeremiah Johnson le mangeur de foie[2] et avant dans le film Jeremiah Johnson[3], on évoque le mépris radical des colons à l’égard des croyances et des valeurs sacrées inaltérables des peuples indigènes. Cette réalité se retrouve d’ailleurs dans un très grand nombre de témoignages, d’études ethnographiques, de récits dans lesquels les exemples foisonnent. Il s’agit ici, du point de vue du colon, du “sacré des autres”, illégitime, absurde, grotesque. Pour l’indien Crow, le fait que la terre sacrée soit foulée en dehors des rites qui l’autorise est effectivement un blasphème mortel. Pour le colon il s’agit au mieux d’une ignorance naïve, au pire – et c’est ce que les Crow sont réputés reprocher à Johnston – d’une profanation, d’une volonté d’humiliation, d’une annihilation de toute humanité en la per- sonne humiliée. En aucun cas, le colon ne perçoit son acte tel un blasphème ou une atteinte à quoi que ce soit de sacré, il s’agit pour lui de mépriser le grotesque. Lorsqu’il est conscient d’humilier, s’il s’expose au risque d’une vengeance, il ne prend à aucun moment le risque d’être mis au ban de la société à laquelle il appartient. Les récits vont plus loin, montrant que le colon qui répugne- rait à piétiner ainsi le sacré de l’indien prend au contraire le risque d’être stigmatisé au sein de sa propre communauté tel un “blanc indianisé” et de déchoir parmi les hommes de moindre dignité, de moindre humanité.

N’en va-t-il pas de même en France – et par transitivité chez nous – quand il s’agit d’abusivement nommer blasphème l’injure faite au sacré de l’autre ?

Qu’en est-il encore du “droit au blasphème” lorsqu’il s’agit, dans nos “démocraties avancées”, de subvertir le sacré qui s’impose à nous, nous qui prétendons jouir sans entrave de la liberté d’expression ?

La République française, récemment ébranlée par les attentats de janvier s’est rassemblée en une sorte de communion nationale pour affirmer d’une force quasi unanime, du sommet de l’État à la base du peuple, que rien ne saurait mettre en péril le droit à la liberté d’expression et le droit de blasphémer.

Pourtant quelques exemples permettent de voir que cette République n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de faire respecter les valeurs sacrées de la nation. Lorsqu’en 2001, lors d’un match de football, des supporters de l’équipe d’Algérie sifflent la Marseillaise, c’est le tollé. La liberté d’expression n’est évoquée à aucun moment lorsque deux années plus tard, en réponse, une loi interdit sous peine d’amende et d’emprisonnement le fait d’outrager les symboles de la République, en particulier son drapeau et son hymne national.

Dix années plus tard, un chanteur et un sociologue français sont poursuivis en justice pour le titre et le texte de la chanson “Nique la France” du groupe Zone d’expression populaire qui critique vertement l’idéologie républicaine et ses valeurs que les auteurs estiment hypocrites. En particulier un couplet est mis à l’index que nous reproduisons ici, non au titre du “droit au blasphème”, mais parce qu’il illustre tellement bien la confrontation de l’injure que l’opprimé adresse au sacré de l’oppresseur.

Ce que j’en pense

De leur identité nationale,

De leur Marianne, de leur drapeau Et de leur hymne à deux balles ? J’vais pas t’faire un dessin,

Ça risque d’être indécent

De voir comment j’me torche Avec leurs symboles écœurants.

Plus récemment – est-ce un comble ? – lorsqu’une bande de guignols confidentiels décident d’éditer un journal tout aussi confidentiel titré “Charpie hebdo”, c’est la levée de bouclier. L’avocat du journal satirique dont la conférence de rédaction s’est faite décimée en janvier dernier, s’est empressé d’enjoindre aux responsables de cette initiative de ne pas donner suite : “Dans ce contexte, le titre Charpie Hebdo évoque évidemment de manière directe ces événements et les victimes, ce qui nous semble parfaitement indécent, étant précisé qu’il ne saurait revêtir un quelconque caractère humoristique, dépassant largement ‘les lois du genre’ de l’humour satirique acceptable”. L’idée de décence, ici évoquée par Maître Malka, est particulièrement troublante tant elle renvoie à des imageries issues de l’univers des censeurs de la morale puritaine. Si l’on comprend, bien sûr, que le titre puisse mettre mal à l’aise ou choquer ceux qui aimaient les disparus de Charlie Hebdo, il est difficile d’accepter que ceux qui revendiquent – jusqu’à la mort – le droit de choquer, d’injurier, de moquer le sacré des autres, soient aussi ceux qui refusent maintenant que cette moquerie s’adresse à eux-mêmes. De là à penser que les attentats contre le journal aient eu pour conséquence la sacralisation de ceux qui refusaient toute idée de sacré, il n’y a qu’un pas. Cabu aurait peut-être pensé qu’il est dur d’être aimé par des cons…

Responsabilité

Ainsi, nous le voyons, les notions de blasphème et de sacré sont éminemment complexes et elles ne peuvent être traduites de manière univoque. Ces notions, pour s’y référer, imposent qu’on prenne en compte le contexte dans lequel elles s’actualisent et, en particulier, les rapports de forces et les rapports de pouvoir qui les sous-tendent.

Dans le cas qui nous occupe, les rapports sociaux à l’œuvre foisonnent, touchant tout à la fois les univers sacrés de sociétés et de communautés différentes dont certaines sont contenues dans d’autres, les rapports de domination entre communautés, entres classes sociales, entre hommes et femmes, des enjeux politiques et géopolitiques, les questions de migration, de religion, de laïcité, d’intégrations mutuelles, les questions socioéconomiques… la liste est sans fin. Aussi aucune relation binaire de type “droit / interdit” ne peut résoudre intelligemment les questions auxquelles nous faisons face ici. Avant qu’un acte d’injure puisse être qualifié de blasphème ou qu’on lui confère un caractère subversif, il importe de s’interroger quant à savoir qui adresse l’injure à qui, quelles sont les contraintes qui pèsent sur les uns et sur les autres, quelle est la nature des rapports qui lient celui qui fait offense et celui qui est offensé. Et ceci notamment afin de discerner s’il s’agit, dans le chef de celui qui offense, d’un acte de subversion ou au contraire d’un acte d’oppression. Ces éclairages nous permettant de décider s’il est souhaitable ou non de poser l’acte et, par la suite, de mesurer à sa juste valeur l’acte lorsqu’il est posé.

Sur un sujet connexe, dans Libération du 19 janvier, Didier Fassin[4] convoque, tout en nuance, les notions qu’on doit à Max Weber d’éthique de la conviction et d’éthique de la responsabilité. Weber les synthétise respectivement par ces deux phrases : “Le croyant fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu” et “Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes”. Deux notions qui peuvent nous aider à penser les questions qui nous occupent.

Ne sommes-nous pas dans un agencement qui renvoie dos à dos deux éthiques de la conviction ? L’une qui assure le bon droit d’offenser, l’autre qui assure celui de venger l’offense. Alors qu’aucun, parmi les protagonistes, ne reconnaîtrait la légitimité de l’éthique de l’autre. Peut-être qu’une mise à égale dignité de tous, soumis à l’éthique de la responsabilité, permettrait de mettre un terme à l’escalade finalement meurtrière qui prend appui sur la conviction de chacun qu’il est seul dépositaire de ce que Platon désignait comme l’opinion droite (c’est-à-dire l’opinion en accord avec la vérité).

A propos de responsabilité, le poète Adb al Malik nous dit : “Ce n’est pas parce qu’on peut tout faire que l’on doit tout faire.” Toute réponse univoque se révélera fausse, nous devrons faire preuve d’intelligence.


[1] Gilles Perrault, Notre ami le roi, Gallimard, 1992

[2] Raymond W. Thorp, Robert Bunker, éd. Anacharsis, 2014

[3] Sidney Pollack, 1972

[4] http://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/charlie-ethique- de-conviction-contre-ethique-de-responsabilite_1184055

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