DE LA PENSÉE UNIQUE DANS UN MONDE MULTIPLE

par | BLE, Démocratie, SEPT 2010, Social

La mise au pas, l’uniformisation et la normalisation idéologique ne sont pas le propre des régimes autoritaires ou des systèmes moraux rigides et fermés sur eux-mêmes. On en découvre des manifestations même là où la différence, la liberté et la multiplicité sont exaltées. Qu’en est-il des ces formes de conditionnement et d’enfermement à l’air libre ?

Tout est possible

Nous vivons dans un monde globalisé et dans une société métissée. Les nouvelles technologies ont sensiblement réduit les échelles spatiotemporelles et multiplié les sources d’information. Tout circule toujours plus. Nous pouvons entrer en contact avec de nombreuses réalités, au plus près de nous ou aux quatre coins de la planète. Toutes les connexions sont possibles. Les choix et les possibilités se démultiplient.

Nous ne vivons pas dans un régime autoritaire qui homogénéise tout violemment par la propagande, la discipline et la répression. De nombreuses dictatures ont été renversées. Nos régimes politiques se disent démocratiques. Nous avons le choix entre de nombreuses listes à chaque scrutin et, pour peu qu’il récolte les signatures nécessaires, chacun peut en déposer une. Nous ne vivons plus dans une société écrasée par une morale dominante et omniprésente comme a pu l’être le catholicisme en d’autres temps.

Les privatisations et le jeu de la libre-concurrence sont censés étendre la gamme des produits ou services qui nous sont proposés. Nous pouvons désormais choisir la poudre à lessiver, le fournisseur d’électricité, le téléphone, la voiture, les vacances, etc. qui nous conviennent le mieux.

Cette démultiplication des possibles et cette mise en connexion des différences peut créer des heurts et donne parfois l’impression d’un monde de plus en plus éclaté dans lequel il devient difficile de “vivre ensemble” et de participer à un projet commun de société.

Tout est pareil

Et pourtant, parallèlement à l’émiettement de la société, on peut observer des tendances à l’uniformisation, l’homogénéisation, la standardisation ou la normalisation. Et ce, dans des domaines aussi variés que les comportements dits normaux, la morale, les goûts, les modes et les consommations, les procédés de fabrication des biens, les modèles de gestion, la production culturelle et les loisirs, les médias, les réponses uniques et simplistes données à des questions complexes…

En effet, dans des régions parfois très éloignées et des contextes ou milieux sociaux très différents, énormément de gens mangent les mêmes hamburgers et boivent les mêmes sodas, suivent les mêmes modes vestimentaires, adulent les mêmes stars du top 50 ou de la téléréalité, désirent le même nouveau téléphone mobile, tiennent le coup avec les mêmes antidépresseurs, se nourrissent des mêmes sources d’information principale et, par là, adhèrent à une même vision du monde ou des événements, s’émeuvent des mêmes drames (faits divers sordides ou catastrophes naturelles), s’inquiètent de l’augmentation de l’insécurité et du terrorisme, estiment qu’on a raison d’enfermer les mineurs et qu’il faudrait castrer les pédophiles, reconnaissent que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde et qu’il est légitime d’expulser les Roms, considèrent que nous vivons dans le moins pire des systèmes et qu’il n’y a pas de meilleure alternative…

Si la face positive de la mondialisation réside dans l’ouverture à d’autres mondes et la mise en relation de réalités multiples, sa face négative se situe dans son pouvoir d’imposer un système, des points de vue et des pratiques à l’ensemble du globe. Il faut se rappeler que cette mondialisation s’est développée au terme de la guerre froide lorsque le monde occidental pensait avoir gagné la bataille et pouvoir imposer sa “pensée unique” à la planète entière. N’a-t-on pas pu lire à ce moment des théories de la fin de l’histoire et des idéologies, dans un monde enfin unifié[1] qui avait atteint son maximum de perfection dans la généralisation de l’économie de marché et de la démocratie libérale ?

Puisqu’il est désormais le seul et unique système d’organisation de la vie à l’échelle planétaire, le capitalisme n’a plus de nom ; parce qu’il occupe toute la réalité, il ne peut être distingué de lui-même, ne peut plus être nommé. C’est ce qui le rend de plus en plus difficile à penser. Cette unité sans contraire du Capitalisme-monde pose en termes nouveaux la question du totalitarisme.[2]

Rien n’est choisi

Les moyens de communication décuplés par la mondialisation sont davantage déployés pour amener la majorité silencieuse sur une longueur d’onde unique que pour organiser le débat, la polyphonie et la confrontation des points de vue. Contrairement aux apparences, la profusion de l’offre – dans les rayons d’un supermarché ou lors d’une campagne électorale – ne mène pas à une diversité de choix possibles.

Soit que le choix s’avère illusoire dès lors que sous des emballages différents se présentent des produits ou des propositions qui ont, en réalité, été moulés par la même multinationale, par le même mode de production ou le même schéma de pensée dominant. Ainsi, en matière de biens de consommation, de service ou de médias, les politiques de libéralisation et de concurrence conduisent souvent, via actionnariat, rachat et fusion, à des monopoles déguisés par la multiplicité des marques : un même groupe est propriétaire de la plupart des journaux d’un pays ou de la plupart des marques de poudre à lessiver. Même entre grands groupes concurrents, on assiste à la standardisation des procédés de fabrication les plus compétitifs, donc à la standardisation des produits. Sur le plan politique, sous couvert de débat démocratique, la compétition entre les différents partis aboutit souvent à l’uniformisation des propositions politiques. Ces propositions politiques sont celles qui correspondent à l’air du temps, celles qui sont gages de succès électoraux, celles qui sont développées par des experts placés au-dessus de la démocratie et celles qui rencontrent les intérêts des lobbys les plus puissants (à nouveau les multinationales). Il y a certes des questions qui divisent le monde politique mais un consensus flagrant autour des grandes tendances : dérégulation et tout au marché, politiques d’austérité, focalisation sur les questions sécuritaires et inflation des politiques de contrôle ou de répression,… En outre, ce qu’on appelle le “politiquement correct” et une communication toujours plus aseptisée laissent peu de place à des discours ou visions politiques qui sortent des sentiers battus.

Soit que le choix se révèle téléguidé par la publicité, le bourrage de crâne scolaire, le lavage de cerveau médiatique, les œillères de pensée ou la pression sociale (invitation à faire comme tout le monde…). Un des ressorts les plus retors de cette technique de manipulation des choix réside dans le fait qu’elle mise, aujourd’hui, énormément sur l’individualisme, la singularité et la différence : “parce que vous êtes unique, faites tel choix”, “pour être vous-même, adhérer à telle nouvelle mode”, “soyez différents, prenez telle option”. Et chacun est invité, pour être différent, à faire comme tout le monde… Nous avons ainsi l’impression d’avoir toujours plus de choix mais l’initiative et la décision nous échappent in fine.

La puissance d’endoctrinement et de domination s’avère donc moins explicite, moins flagrante, moins brutale qu’au temps de l’Inquisition ou dans les dictatures. Mais elle est plus insidieuse ou sournoise, puisqu’elle se fait sous couvert de liberté et de démocratie. Et elle possède des moyens techniques ou stratégiques bien plus efficaces (c’est dans le domaine de la publicité que les recherches psychologiques sont actuellement les plus poussées). La normalisation idéologique, le conditionnement des attitudes attendues et le contrôle social paraissent toujours plus intériorisés par une majorité de citoyens qui se surveillent eux-mêmes et redoutent de quitter les sentiers battus.

Rien n’est permis

Dans les années soixante, en pleine croissance et société d’abondance, Marcuse a développé la thèse de l’homme et de la société unidimensionnels. Il y voyait une structure subtile et perfectionnée de totalitarisme intégré à la démocratie, reposant sur des formes de répression passive acceptées par tous dès lors que les droits et libertés avaient été acquis une fois pour toutes et que les progrès technologiques étaient à même de combler tous les besoins, voire de gaver les ouailles. “Mieux que jamais auparavant les individus et les classes reproduisent la répression subie. Car le processus d’intégration se déroule, pour l’essentiel, sans terreur ouverte : la démocratie consolide la domination plus fermement que l’absolutisme.[3] Cette thèse s’est amplifiée avec les années, les mécanismes de répression passive et d’intégration de la norme se sont perfectionnés mais dans un contexte de crise socioéconomique où les besoins ne sont plus satisfaits et où toutes les populations ne sont plus absorbables par le système. Et il arrive que les “déchets” se rebiffent…

Dès qu’une réelle différence, qui n’a pas été prévue ou promue, s’exprime, elle est mal accueillie. Les débats houleux relatifs à la diversité culturelle en témoignent incontestablement. Dès qu’une dissidence s’affirme, elle se heurte au déni, à la disqualification et finalement à la répression. A travers ses caméras de surveillance, ses législations antiterroristes, ses contrats de sécurité ou sa chasse aux chômeurs, notre société, qui se prétend citoyenne et démocratique, se méfie de ses citoyens, considérés comme potentiellement dangereux et immatures, dont il faut orienter les pensées et les conduites, surveiller les faits et gestes, circonscrire et restreindre les droits et les libertés de crainte qu’ils n’en abusent ou n’en fassent un usage non approprié.

Une société uniformisée, faite d’une population homogénéisée, de politiques monotones, de comportements normalisés, de productions standardisées, de choix téléguidés, d’idées conformées et de dissidences neutralisées, est une société sans débat, sans créativité, sans progrès, sans liberté et finalement sans vie.

A nous de, non seulement dénoncer les pouvoirs normalisateurs, mais de revendiquer notre droit à la différence, de tracer nos chemins en dehors des autoroutes, de célébrer la richesse de la diversité et d’expérimenter la fertilité de l’altérité. Faisons entendre nos voix dissidentes et soyons solidaires face à ceux qui voudraient les étouffer. Et n’oublions pas qu’“on a raison de se révolter”.


[1] Certes, l’Occident triomphant ne rencontrait plus l’opposition du “bloc communiste” mais l’altérité n’a pas tardé à s’exprimer, en venant cette fois-ci du Sud et de l’Orient ; déplaçant, au passage, l’antagonisme du plan politique ou économique au plan culturel ou civilisationnel alors que ces régions du monde interrogent clairement notre modèle politique et économique.

[2] Jean-Paul Curnier, “Un monde en guerre”, Lignes, n°9, pp. 70-71

[3] Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, éd. de Minuit, 1964, p.7

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