DE L’EXCOMMUNICATION À LA SANCTIFICATION DU PLAISIR

par | BLE, JUIN 2009, Laïcité

Au panthéon des valeurs laïques, le plaisir occupe une position fondamentale, même si elle n’est pas la plus ostensible. L’alliance entre plaisir et laïcité s’inscrit à la fois dans une conception humaniste générale et dans une histoire, celle de notre organisation autant que celle de notre civilisation puisque c’est toujours en riposte ou en prise sur le contexte sociétal que se développe le mouvement laïque.

Indice d’humanité

Selon l’humanisme laïque, l’humain est la mesure autant que la finalité de toute chose et le monde terrestre ses seules réalité et perspective. La recherche et surtout la réalisation du bonheur (eudémonisme), hic et nunc, constitue le but de chaque individu et ne dépend que de lui (ou des relations avec ses semblables). C’est au sein de cette philosophie humaniste et eudémoniste que s’inscrit l’hédonisme laïque. Le plaisir y est donc intimement lié à l’autonomie individuelle : chacun a droit au plaisir et à définir lui-même ce qui lui fait plaisir. Un droit fondamental dans la mesure où il en va de l’épanouissement de la personne sans lequel les autres droits et la vie terrestre (dès lors que nous ne connaissons que celle-là) n’auraient pas beaucoup de sens. A ce titre, le plaisir doit, selon nous, non seulement s’émanciper de ce qui pourrait le contraindre, l’interdire ou le formater mais aussi être conçu comme vecteur d’émancipation. Trouver du plaisir dans notre situation et, surtout, nos actions constitue une ressource décisive pour une existence libre, caractérisée par un processus de libération permanente. On sait que les régimes liberticides redoutent et étouffent toute forme de plaisir qu’ils ne contrôlent pas. Une revendication conséquente du droit au plaisir ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les conditions d’accès et moyens de jouir de celui-ci. Par-là, notre approche du plaisir participe à nos questionnements et engagements sociaux, culturels, économiques et politiques. Attachés au principe d’égalité, il nous importe de veiller à ce que le plaisir soit possible pour tous. Autrement dit, notre conception du plaisir renvoie à notre projet de société.

Plus fondamentalement, la propension au plaisir appartient au propre de l’Homme. Le plaisir humain ne se cantonne pas à un mécanisme naturel et physiologique : à une sensation agréable provoquée par un stimulus extérieur ou par la satisfaction d’une pulsion. Il relève de la différence anthropogène (conscience, langage, rire,…) et donc de la culture qui distingue l’humain de l’animal. Contrairement à ce dernier, nous transcendons le donné naturel et lui octroyons du sens. La gastronomie, l’œnologie, l’érotisme, l’art, le jeu sont autant de manifestations de ce dépassement des penchants naturels vers des pratiques culturelles. Bien qu’individuel, le plaisir ne se révèle pas solitaire. Non seulement, son ancrage culturel souligne combien il nous lie aux autres, de surcroît, l’homme n’étant pas un Robinson, il agit toujours en interdépendance, jamais indifférent aux regards de ses contemporains, et ses démarches s’enrichissent du partage ou de la confrontation à l’autre. En tant que vecteurs d’épanouissement, les plaisirs offrent aussi des ressources pour la sociabilité et la citoyenneté active. C’est pourquoi, si le plaisir a d’abord été revendiqué comme subjectif, personnel, intime, dans un contexte contraignant et intrusif où l’individu n’avait pas plus sa place que les joies du corps, la conception du plaisir que nous promouvons ne se veut pas pour autant individualiste, égoïste et poussant au repli sur soi. Tout au contraire…

A ce titre, il est intéressant de revenir sur le cheminement historique, les transformations sociales, les rapports de force et luttes au fil desquels s’est construit le rapport que nous entretenons avec l’exercice du plaisir.

Mise à l’index

C’est un truisme de rappeler que le combat laïque s’est déployé, en Belgique comme ailleurs, dans une société dominée par une religion toute puissante et monopolistique, ici le catholicisme. Sous l’Ancien Régime, l’emprise catholique gouvernait aussi bien l’Etat que l’éducation, les mœurs, les pensées et le rapport au corps des sujets. Certes l’Etat belge fut créé, à partir d’un compromis entre catholiques et libéraux (laïques), à une époque où le processus de laïcisation avait déjà franchi des étapes décisives dans nos régions, notamment suite aux politiques de Joseph II, de la révolution française et de Napoléon. Il n’empêche que la sécularisation progressait plus lentement : au XIXe siècle, la majorité de la population demeurait encore soumise aux préceptes religieux, ceux-ci transpiraient dans le droit (en matière de relation hommes/femmes et de liberté sexuelle notamment) et si des libres penseurs ou libertins s’émancipaient des dogmes dominants, si des associations laïques se structuraient, c’était principalement dans l’ombre, sans droits ni reconnaissance officielle.

Mais le combat laïque et libre penseur n’a pas attendu la naissance de notre pays pour émerger. La chrétienté a joui d’une hégémonie presque bimillénaire en Occident. Or on sait que la religion chrétienne instaure une morale rigoriste, prude et mortifère. Celle-ci nie le corps au profit de l’âme immortelle, fustige les sensations, émotions ou passions et condamne le plaisir à grands renforts de préceptes ascétiques, de proscriptions proliférantes et de discours culpabilisateurs. Coincée entre le péché originel et le jugement dernier, l’existence terrestre du chrétien, titillé par les flammes de l’enfer telle une épée de Damoclès, n’offre pas beaucoup de saveur et ne possède qu’un sens secondaire. En ce bas monde, le croyant doit s’efforcer de racheter la faute d’Adam ou celles qu’il aurait commises par la suite et d’économiser pour son billet de voyage vers l’au-delà au moyen de vertu, de pureté, de renoncement, de remords, de haine de soi, de pénitences, d’“indulgences”, de souffrance, de contrition…

Paul de Tarse incarne le grand prédicateur de cette morale chrétienne qui érige le plaisir en “Mal absolu”. Il ne faudrait cependant ni lui faire endosser toute la responsabilité ni stigmatiser le seul christianisme. La doctrine diffusée par les épîtres de Saint-Paul propose une synthèse, cristallisation ou apogée de la pensée de son temps, où confluent à la fois l’Ancien Testament et la philosophie dominante à la fin de l’Antiquité, le platonisme. De sorte que le dualisme entre le corps méprisé et l’âme célébrée, la condamnation de la chair et du plaisir, la morale ascétique, la misogynie, la crainte de la damnation, la haine de la vie terrestre, etc. se révèlent communs aux trois religions du Livre et à nombre de “grands” philosophes (Pythagore, Platon, Descartes, Kant…). Il convient, à ce propos, de nuancer et relativiser les images d’Epinal que nous nous faisons de l’Antiquité, notamment à travers les banquets helléniques et les orgies romaines. D’abord, tout ce que nous connaissons par les écrits d’époque ne concernait qu’une infime élite d’hommes libres. Ensuite, les conceptions antiques – philosophiques, éthiques, politiques – se révèlent avant tout contemplatives et célèbrent toujours le primat de la raison sur le corps. Excepté peut-être en période de décadence impériale, les plaisirs gréco-romains n’étaient pas libres, Michel Foucault[1] a montré, au contraire, que leur usage était extrêmement codifié (selon des réglementations peut-être plus précises et strictes que les prescrits chrétiens).

Dès l’Antiquité, quelques libres penseurs, ancêtres des laïques que nous sommes, ont opposé à la pensée dominante, une philosophie matérialiste et hédoniste qui refuse le dualisme entre l’âme et le corps (tous deux composés d’atomes), l’inégalité entre hommes célestes et femmes terrestres, les principes idéaux d’explication (tout est matière et s’explique par elle), les arrières-mondes et autres formes d’au-delà. Leur philosophie de vie repose sur l’autonomie, l’écartement de la souffrance et la recherche du plaisir. Citons Leucippe, Démocrite, Epicure et Lucrèce, les cyniques et les cyrénaïques. Ces dissidents demeurèrent néanmoins marginaux pour leurs contemporains.

Après l’Antiquité, le Moyen Age plongea l’Europe dans l’obscurité, la violence féodale et l’empire chrétien. L’ordre naturel, la pression communautaire, le poids des traditions et la chape de plomb religieuse écrasaient l’individu. Certes, entre trois conflits de clocher et deux croisades, les seigneurs se livraient à des débauches orgiaques. Le peuple, lui, tout à sa misère, son labeur, ses maladies, ses souffrances, sa soumission et ses dévotions, ne connaissait pas grand-chose du plaisir. Les philosophes œuvraient pour l’Eglise et les artistes inventaient le chaste amour courtois.

Avec la Renaissance, la Réforme et surtout les Lumières, l’ordre traditionnel commença à vaciller, la raison instaura progressivement son règne contre les croyances irrationnelles et la peur de la nature, l’individu s’affirma pas à pas en revendiquant ses libertés et ses droits. En un mot, le processus de sécularisation s’initiait : des domaines toujours plus nombreux de l’activité humaine se détachèrent des références sacrées au profit d’une compréhension immanente du monde. La recherche du plaisir fraya timidement son chemin. La philosophie utilitariste (Bentham, Stuart Mill), par exemple, vise principalement le bien-être du plus grand nombre et érige la maximisation du plaisir en ultime critère moral. D’autres formes d’aliénation succédèrent ou se juxtaposèrent, cependant, à la domination religieuse et féodale, principalement l’exploitation économique.

La lame de fond favorable à l’autonomie et au plaisir de l’individu atteint son apogée avec l’insurrection de mai 68. Aux côtés de revendications politiques libertaires ou gauchistes, l’envie de jouir de la vie, la libération sexuelle et le droit des femmes font partie des fleurons de cette révolution dont les effets ont chamboulé les mentalités et les structures sociales. A partir de 1968, la plupart des tabous qui étouffaient le plaisir volèrent en éclat. L’Occident entrait dans une société de jouissance. Nombre de valeurs laïques – autonomie, émancipation, solidarité, citoyenneté active, plaisir,… – ont, de fait, été mises à l’honneur par ce printemps et ont progressivement imprégné l’ordre social. Les laïques combattirent aux premières lignes du front pour la contraception, l’avortement, l’amour libre… De leur côté, les croyants se sont aussi sécularisés. Gagnés par l’esprit du temps, ils font maintenant leur “shopping” parmi les dogmes et prescrits religieux.

La vaste et minutieuse enquête de Boltanski et Chiapello[2] montre remarquablement comment des nouvelles stratégies de management et de marketing ont été développées, au cours des années ‘70, pour, d’une part, briser ce qu’ils nomment la “critique sociale” (durcissement gauchiste des conflits syndicaux) et, d’autre part, récupérer ce qu’ils qualifient de “critique artiste” (aspiration à l’autonomie, à l’épanouissement, à la mobilité, à la créativité…). Ainsi, les revendications soixante-huitardes – et indirectement nombre de valeurs laïques – ont été recyclées aussi bien dans la sphère de la production que de la consommation.

Index des ventes

Pour ce qui nous occupe ici, le plaisir est devenu un argument de vente et de motivation au travail et, plus loin, une norme dominante de notre temps. Alors que le labeur représentait une forme de dépossession que les travailleurs cherchaient à se réapproprier par leurs luttes syndicales, l’illusion d’une activité plaisante, épanouissante et autonomisante permet désormais de mieux exploiter la force productive des employés. Le plaisir ne représente plus un enjeu de résistance mais un vecteur d’adhésion.

Ces effets de détournement et de perversion[3] d’une valeur émancipatrice s’avèrent encore plus manifestes sur le plan de la consommation. Le plaisir s’assimile toujours plus à une marchandise. Il joue un rôle central dans la dernière révolution industrielle que certains auteurs caractérisent par la primauté de la production immatérielle (savoir, communication, affect).[4] Son instrumentalisation par les publicistes se montre, quant à elle, flagrante. Les messages dont ils nous bombardent de manière infra-perceptives, en misant énormément sur la sollicitation des sens et la stimulation érotique, nous assènent que nous avons droit au plaisir et que celui-ci est possible dans tous les domaines (y compris les tâches ménagères les plus déplaisantes) pour peu que nous achetions le bon produit. Il en résulte une réelle injonction au plaisir voire une “tyrannie du plaisir” (pour paraphraser Jean-Claude Guillebaud). Il fait désormais partie des valeurs sociales et morales dominantes au même titre que la chasteté et la contrition dans les sociétés religieuses. Notons que “plaisir” est aussi un terme pâtissier qui désigne une espèce d’“oublie” roulée en cornet. Ce sens du mot se généraliserait-il de nos jours où le thème du plaisir est servi à toutes les sauces et devient une notion “tarte à la crème” ?

Outre son côté bonimenteur, cette propagande de masse nous paraît problématique en ce qu’elle véhicule des schémas et définitions du plaisir pour le moins réducteurs et formatés. La jouissance des plaisirs relève de moins en moins d’un acte autonome et créatif pour s’apparenter toujours plus à un geste de conformisme, d’alignement sur les standards édictés par les commerçants, publicitaires et autres grands communicateurs. Avec l’autonomie individuelle, se voit également rabotée la diversité qui, selon nous, fait la richesse d’une société.

Enfin, dans un contexte général qui pourrait paraître désespérant (perte de sens, effritement du lien social, précarisation socioéconomique,…), le plaisir vendu de la sorte prend de plus en plus des allures de paradis artificiel. N’a-t-il pas aussi une fonction de lot de consolation, de refuge, de politique de l’autruche, d’illusion et de compensation afin d’aider à supporter l’insupportable ? N’acquiert-il pas le statut d’opium du peuple que Marx attribuait à la religion ? Combien de personnes, aujourd’hui, subsistant avec des moyens insuffisants pour s’assurer une hygiène de vie élémentaire, ne s’engouffrent-elles pas dans la consommation aveugle de téléphone mobile, de “home cinéma”, de merchandising “star-académicien”, de “PlayStation”, de formules vacancières “all inclusive”,… pour le plaisir et pour l’oubli ? Ce qui n’arrange évidemment guère leur situation et l’aggrave en ce qu’il en va d’une des formes principales de l’aliénation contemporaine.[5]

Tout ceci nous amène à nous demander si le plaisir ne se trouve pas en voie d’occuper, dans notre société, la position dont jouissait jadis la religion. N’assistons-nous pas à l’édification d’une véritable “religion du plaisir” ? C’est pourquoi, en matière de plaisir, l’action laïque nous semble devoir, à la fois, persister à promouvoir un plaisir libre et épanouissant, source d’émancipation, de lien et d’action sociale ; et, à la fois, s’appliquer à déconstruire toutes formes d’aliénation et de déterminisme, aussi bien lorsqu’elles sont religieuses que lorsqu’elles entourent ou instrumentalisent le plaisir.


[1] Michel Foucault, Histoiredelasexualité; Tome II : L’usage des plaisirs, Gallimard (“Tel”), 1984.

[2] Boltanski Luc et Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, 843 pages.

[3] Cette infortune d’un mouvement prometteur ne minimise pas pour autant les nombreux acquis qu’il a générés, tels qu’en matière de libertés individuelles, de sexualité, de distanciation à l’égard des normes traditionnelles et religieuses…

[4] Voir notamment Boltanski, op. cit. ; André Gorz, L’immatériel, éd. Galilée, 2003 ; Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, éd. Exils, 2000.

[5] Cf. Guy Bajoit, “Liberté et aliénation de l’individu contemporain” in Bruxelles Laïque Echos, n°63, 4ème trimestre 2008, pp. 42-45


©photo : http://babibouchette10.romandie.com

Dans la même catégorie

Share This