DÉFINIR CE QUI NOUS REDÉFINIT SANS CESSE

par | BLE, Culture, MARS 2015

Pour définir la culture, il faut partir de la nature. La plupart des dictionnaires mentionnent comme première signification du mot la culture des sols. La culture désigne l’ensemble des opérations destinées à tirer plus de la terre que ce qu’elle ne produit naturellement. Et ce, en vue de satisfaire des besoins humains. Par extension, la culture renvoie à tout ce qui est déployé par l’humain pour s’extraire de la nature, s’élever au-dessus de sa condition initiale, faire fructifier ses facultés.

Aux origines de la culture

“Culture” vient du latin colere qui signifie à la fois habiter, cultiver et honorer. L’origine latine de “nature”, natura est le participe de nascor, naître. La culture s’oppose donc à la nature comme l’acquis à l’inné. Est naturel, tout ce qui provient de la naissance et de l’hérédité, est donné une fois pour toute et n’évolue pas : les comportements des animaux, même sociaux, sont innés et invariables au cours de l’histoire. Est culturel, tout ce qui relève de l’acquisition ou de l’héritage : chez l’humain, la majorité des comportements sont acquis, il est donc bien plus démuni que l’animal à la naissance mais ses potentiels sont immenses et ses mœurs changement d’une époque à l’autre ou d’une région à l’autre.

La culture est le propre de l’humain, tout ce par quoi il se distingue et s’émancipe des règnes végétaux et animaux. Alors que la bête ne se sert que de ses membres pour attraper de quoi s’alimenter, les premiers hominidés, chasseurs-cueilleurs, se sont équipés d’armes et d’outils. Ensuite, ils ont organisé l’élevage et l’agriculture. L’homo sapiens a pris conscience de lui-même et de sa finitude, a conçu des sépultures pour ses morts, honoré des dieux et établi des rituels. Il a inventé le langage, l’art et les artifices. Il a transcendé la satisfaction de ses instincts vitaux – se nourrir et se reproduire – vers les plaisirs de la gastronomie et la jouissance érotique. Il est devenu pudique et poli, s’est vêtu d’ornements toujours plus subtils et a codifié ses modes de socialisation. Il a appris à contenir certaines de ses pulsions et a promulgué l’interdit du meurtre et de l’inceste.[1] Cette première loi en a engendré d’autres jusqu’à régir l’ensemble des aspects de la vie commune. L’animal est devenu politique, cherchant à instaurer l’égalité et promouvoir l’émancipation là où la nature avait créé l’inégalité et assis la loi du plus fort. Ses savoirs (devenus sciences), ses techniques et ses règles de vie n’ont cessé de se développer et il a transmis l’ensemble de ses acquis aux générations suivantes à travers l’éducation, l’enseignement et les médias.

Dans son sens originel et le plus général, la culture englobe tout ce que l’homme invente et transmet. Dans cette perspective, les machines, l’organisation sociale et l’économie appartiennent à la culture au même titre que la couture, le théâtre et les sports de combat. L’individualisme est une culture, le communisme en est une autre, tout comme le machisme et le féminisme… Autant dire qu’un tel concept fourre-tout qui a démarqué l’humain ne permet plus de rien distinguer et n’est donc plus d’une grande utilité symbolique.

Pour parler aujourd’hui de culture, il convient de spécifier un tant soit peu. Et c’est d’ailleurs ce qu’a fait l’histoire de l’humanité. Au fur et à mesure de leurs développements, les sociétés se sont différenciées et les fonctions se sont spécialisées. La culture est devenue un champ parmi d’autres de l’activité humaine, à côté de la politique, l’économie, le social, le militaire, etc. Elle a pu comme les autres secteurs s’instituer à travers des lieux, des professions, des œuvres, des produits, des prix… Sans pour autant aboutir à une définition univoque et des clôtures bien gardées entre ces champs. En 1952, les anthropologues Kroeber, Kluckhohn et Untereiner ont recensé 150 définitions du terme. Par ailleurs, la culture refait son apparition au sein de chaque domaine qui s’en est séparé (culture d’entreprise, culture de parti…).

Nous ne prétendons pas trancher ces difficultés sémantiques par une solution universelle. Nous essayons de montrer comment la culture passe d’un sens à l’autre pour dégager les lignes de forces mais aussi les dangers que la notion peut charrier. De cette première apparition, nous retiendrons que la culture renvoie, dès l’origine, à la liberté et au symbolique.

Avec quelques amis philosophes, nous définissons l’être humain par sa liberté en ce précisément qu’il ne s’en tient à aucune définition donnée une fois pour toute. Il ne cesse de se définir, de se former, de se construire en s’émancipant des définitions qui lui sont imposées. Pour ce faire, il apprend à maîtriser son environnement, sa nature et son histoire afin de les transformer. Tout cela ne se fait pas sans se heurter à des obstacles et s’engluer dans des aliénations mais c’est toujours en s’y confrontant, en rejouant la partie, qu’il se fait Homme et être de culture.

Avec les anthropologues, les linguistes et les psychanalystes, nous voyons dans le registre symbolique le propre de l’homme et l’origine de la culture. Les animaux ne peuvent communiquer qu’à propos d’une chose présente. La capacité de symbolisation établit un lien entre une chose présente (un son, une image, un vêtement, une danse) et quelque chose qui n’est pas là pour le rendre présent (un être disparu, un objet désiré, une idée). Cela engendre, d’une part, un rapport moins immédiat au monde, une possibilité de prise de distance, donc d’émancipation. D’autre part, un ordre symbolique, c’est-à- dire une grille de lecture à travers laquelle les humains décryptent la réalité : un ensemble de signifiants et de signifiés associés de manière arbitraire mais rigide, des relations entre signifiants indépendantes de leur rapport à la chose signifiée, une grammaire, des représentations, des lois… La symbolisation est une capacité commune à tous les êtres humains. Mais elle donne lieu à plusieurs ordres symboliques qui se constituent et se consolident au point de ressembler à une seconde nature… Selon l’époque et la contrée où nous naissons, nous ne choisissons pas l’ordre symbolique qui détermine notre rapport au monde.

La confiture individuelle

Actuellement, en français, le terme culture renvoie à la fois à une notion individuelle (Bildung en allemand) et à une notion collective (Kultur en allemand). La culture d’un individu concerne l’ensemble de ses connaissances et compétences. Tout ce qu’il a acquis depuis sa naissance pour se développer, se construire, s’émanciper, s’affirmer. Nous sommes ici proches du premier sens de la culture extraite du sol naturel et du terme allemand Bildung dont le romantiques ont fait un genre littéraire : Bildungsroman ou roman de formation.[2] C’est ici que font sens des expressions courantes telles que culture générale, culture physique, capital culturel… Avec ce dernier concept, Bourdieu a montré que les individus non seulement se définissent mais se distinguent par leur capital culturel qu’ils cherchent à maximiser comme n’importe quel capital. De sorte qu’outil d’émancipation et de construction, la culture individuelle peut aussi servir d’arme de rivalité et de domination.[3] On retiendra encore de Bourdieu qu’une partie de la culture individuelle est incorporée inconsciemment et détermine, elle aussi, notre rapport au monde et aux autres : l’habitus.

Cette culture de l’individu ne cesse d’évoluer, de s’enrichir, de se redéfinir et ne s’achève qu’avec la mort (pour éventuellement laisser des traces dans la culture collective). Elle ne part pas de rien, ce n’est pas une création ex nihilo. Elle pousse, se développe et parfois s’arrache à partie d’un terreau composé de nature et de cultures au sens collectif. Tout en étant animé par cette négativité qui, pour Hegel, Sartre ou Blanchot, caractérise à la fois la liberté et le symbolique, nous ne pouvons tout rejeter ni de la nature, ni de la culture d’où nous venons, ni de celle qui nous accueille. Même envisagée au niveau strictement individuel, la culture implique toujours une part d’héritage, d’interdépendance, de transmission et de création de liens. Elle est toujours déjà collective.

La mayonnaise sociale

La culture collective peut s’aborder à différents niveaux. Au niveau le plus général de l’humanité, la culture est ce qui différencie l’espèce humaine des autres espèces, nous en avons parlé.[4] Au niveau de la civilisation, comme on parle de civilisation inca, judéo-chrétienne, viking ou orientale, la culture évoque les différents ordres symboliques. Nous pouvons ici nous référer à la définition de l’Unesco : “La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.” La culture qui a commencé par démarquer l’Homme de l’animal en arrive vite à différencier les groupes d’humains entre eux. A l’intérieur des civilisations ou grands ensembles culturels, nous pouvons repérer des évolutions et des changements d’époque. Nous dirons alors avec Hegel que la culture exprime l’esprit du temps. Cette culture d’une époque et d’une zone géographique n’est pas exempte de divisions et de conflits. Nous parlerons alors de culture de classe, de culture ethnique, de culture masculine, de culture adolescente, etc. Réduisant encore un peu l’échelle collective, nous pourrons circonscrire la culture d’une équipe de foot, d’une bande de malfrats, d’une entreprise ou d’un bistrot.

A chaque fois, il s’agit d’une totalité dynamique dont les éléments, aussi disparates que des coutumes alimentaires, des règles morales, des productions artistiques et des manières de se saluer, sont interdépendants. La culture se transmet à travers la socialisation, soutient la cohésion sociale et façonne l’intégration des individus. Elle imprègne toutes les activités humaines et exprime la cohérence et l’esprit d’un ensemble de pratiques propre à une collectivité, avec ses explicites et ses implicites, ses contradictions et ses tensions. Les contradictions se manifestent notamment lorsqu’on observe que dans chacun de ces ensembles, il existe une culture dominante, des sous-cultures et des contre-cultures.

Entre la culture individuelle et une ou des cultures collectives, tout comme entre les différentes cultures collectives, les rapports peuvent prendre la forme de l’évitement, de la confrontation, de la fécondation mutuelle, de l’intégration, de la colonisation, de l’acculturation ou de la contre-acculturation.

Des plats surgelés aux plats de résistance

À tous les degrés, de l’individu à la civilisation en passant par le quartier, la culture dont le premier mouvement était extraction, invention, dépassement[5], tend à se figer en tradition, patrimoine ou habitus qu’il s’agit de respecter et d’honorer. Les œuvres ou les codes créés se sédimentent en un corpus culturel qui prend le dessus sur la démarche créative. D’une certaine manière, la culture se naturalise, compose une seconde nature… dont il importe de pouvoir s’extraire pour réaffirmer la liberté. Dans les rapports interculturels, nous devons également veiller à émanciper et féconder plutôt que naturaliser et figer et la culture de l’autre et la nôtre.

Nous relèverons deux grandes orientations contemporaines de cette fixation de la culture.

Premièrement, ce que Gramsci a appelé la “hégémonie culturelle”. Il s’agit d’une culture dominante imposée dogmatiquement par le pouvoir à l’ensemble de la société, soutenue et contrôlée par des appareils, répressifs ou idéologiques, d’État (Althusser). La démarche initiale de la culture se trouve complètement pervertie : d’émancipatrice elle devient aliénante, d’inventrice, elle devient normalisatrice. Cette instrumentalisation de la culture au service du pouvoir s’avère manifeste dans les régimes totalitaires mais il n’y a pas que là qu’elle règne, soyons-y attentifs.

Deuxièmement, en se figeant, la culture peut se transformer en objet de consommation et être récupérée par le marché et l’utilitarisme dominant. C’est ce qu’on appelle la culture de masse. Son “utilité” est au moins double. D’abord, elle génère des profits non négligeables. Ensuite, elle divertit, assoupit et abrutit les populations. Pascal se méfiait déjà du divertissement qui nous détourne des vraies questions et de nos possibilités d’action. Avec cette culture industrielle qui conduit des troupes de moutons et de larves écervelées, nous revenons à l’animalité dont la culture nous avait libérés… Ce dévoiement culturel s’avère plus efficace que le précédent en ce qu’il récupère ses opposants sans devoir les combattre ou les faire taire. Les contre-cultures hippies et hip hop ne sont-elles pas devenues valeurs marchandes ?

Dans sa célèbre théorie de La Société du Spectacle, Guy Debord a articulé ces deux formes de “congélation” culturelle. A ses yeux, le Spectacle ne loge pas seulement dans l’industrie du divertissement et les médias de masse. Il désigne le stade actuel de l’accumulation capitaliste et de l’aliénation qui en découle : la marchandise dominante, la principale source de plus-value, ne se trouve plus dans les produits concrets mais dans les représentations. Les représentations, le Spectacle, se substituent à toute réalité, à tout rapport social. Nous sommes coupés de notre vécu et séparés des autres par le Spectacle dont la culture incarne la marchandise vedette. Le Spectacle a pour fonction “de faire oublier l’histoire dans la culture”, de récupérer toutes les critiques, “d’afficher une réconciliation avec l’état dominant des choses” et de le reproduire.[6] Alors que le symbolique nous permettait de rendre l’absence présente, le Spectacle rend la présence absente, nous rend absent à la présence. Alors que la culture reliait et différait, le Spectacle isole et répète.

Nous conclurons par une invitation à ne jamais céder sur notre spécificité, à sans cesse réaffirmer la puissance créative, connective et émancipatrice de ce qui fait le propre de l’humain : la culture. Comme à l’époque de la guerre d’Espagne, associons la défense de la culture à la lutte contre tous les fascismes et au renouvellement des avant-gardes artistiques ou révolutionnaires. “‘Transformer le monde’, a dit Marx ; ‘Change la vie’, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un.” (André Breton).


[1] Selon Levi-Strauss, la prohibition de l’inceste est commune à toutes les civilisations ou cultures humaines. Elle n’est ni une donnée naturelle ni un produit culturel mais le point de jonction, le passage de la nature à la culture. Elle donne une portée sociale à l’instinct de reproduction et empêche la répétition du même. (Les Structures élémentaires de la Parenté, éd. Mouton, 1967).

[2] Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, Henri D’Ofterdingen de Novalis, La Montagne magique de Thomas Mann, Le Rouge et le Noir de Stendhal, L’éducation sentimentale de Flaubert…

[3] Ce qu’avait également pointé Hannah Arendt : “Le philistin méprisa d’abord les objets culturels comme inutiles, jusqu’à ce que le philistin cultivé s’en saisisse comme d’une monnaie avec laquelle il acheta une position supérieure dans la société, ou acquit un niveau supérieur dans sa propre estime.” (“La crise de la culture : sa portée sociale et politique” in La Crise de la culture, Gallimard (“Folio”), 1972, p. 261)

[4] Depuis quelques temps les théories antispécistes et des débats philosophiques très en vogue remettent en question cette distinction si nette entre l’espèce humaine et les autres. Des groupes activistes comme Gaïa en tirent des conclusions éthiques et politiques parfois proches du délire. Votre serviteur, en tout cas, est loin d’être convaincu et persiste et signe humaniste et anthropocentriste.

[5] Même au niveau le plus général de l’espèce humaine, les Hommes cherchent aujourd’hui à dépasser l’humanité vers le transhumanisme (amélioration des potentiels de l’humain via des prothèses, des substances, des microprocesseurs, des nanotechnologies…).

[6] Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard (“Folio”), 1992 (1967), thèses 192 et 193, pp. 186-187.

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