S’il faut suivre les règles communes élaborées de manière légitime, s’il faut obéir aux principes fondamentaux, s’il faut s’astreindre à une certaine discipline pour construire un monde plus juste (lire “Obéir”, en p. 4), cette construction passe aussi par la remise en question de toutes les sources d’injustice, par la capacité de révolte et la désobéissance à certains ordres dangereux, absurdes ou obsolètes.

En démocratie, les règles qui régissent la vie en société ne sont point éternelles ni immuables. Elles évoluent avec l’histoire et l’histoire est écrite à mille mains, souvent dans la cacophonie et les bras de fer, par l’ensemble des humains qui compose la société. La dynamique démocratique est censée permettre cette adaptation et une réécriture régulière du contrat social en fonction des circonstances qui se modifient (contexte international, transformation de l’environnement, conditions matérielles…) mais également de la population dont la composition, les mœurs et les attentes évoluent. On sait cependant que l’inertie des institutions penche vers leur perpétuation et que les détenteurs du pouvoir ont tendance à tout faire pour s’y maintenir voire pour accroître leurs prérogatives en oubliant le mandat qui les légitiment. C’est pourquoi cette dynamique a souvent besoin d’être stimulée, voire réveillée, par des empêcheurs de penser en rond, des innovateurs sociaux, des contestataires, des leveurs de tabous… bref des désobéissants.[1]

LES VERTUS DE LA DÉSOBÉISSANCE

D’Antigone à Mandela, de tous temps, des désobéissants ont fait progresser la démocratie et les droits humains. La désobéissance fait partie des fondements de l’éthique dès lors que celle-ci n’existerait pas sans la capacité humaine de dire non à l’inacceptable, de refuser ce qui bafoue la dignité. L’homme pourrait-il être défini comme un être conscient et libre s’il ne possédait cette puissance de refus ? Dans nombre de mythes fondateurs comme ceux de Prométhée ou d’Adam et Eve, l’histoire humaine commence d’ailleurs par un acte de désobéissance.

La capacité de désobéissance est également essentielle à la démarche de la pensée. Selon la célèbre définition du libre examen par Henri Poincaré, la “pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être”. La science, la philosophie et la pensée en général ont fait des bonds en avant grâce à ceux qui ont eu l’audace de désobéir aux préceptes, aux paradigmes et à la pensée unique de leur époque. Aujourd’hui plus que jamais, face aux nombreuses impasses (écologiques, économiques, démocratiques, sanitaires…) dans lesquelles se fourvoie le monde contemporain, il s’avère indispensable de sortir des autoroutes de pensée, de réfléchir à contre-courant et d’ouvrir les imaginaires pour inventer de nouvelles réponses aux défis qui nous assaillent.

Dès lors que la politique ne se réduit pas à la gestion et au maintien de l’ordre établi, le refus inconditionnel de l’injustice peut aussi être posé comme point de départ, premier pas, de toute politique. Une politique qui se définit alors comme l’action organisée pour engendrer l’égalité et l’émancipation là où la nature ou la force des choses avaient établi l’inégalité et l’aliénation.

LES CONDITIONS DE LA DÉSOBÉISSANCE

Toute désobéissance n’est pas pour autant éthique, heuristique ou politique, loin de là… On peut désobéir gratuitement, vénalement, par incivisme, par provocation ou dénigrement à l’égard de l’autorité, par perversion ou goût de la transgression… Il convient donc de cerner les différentes formes de désobéissance et de favoriser celles qui contribuent au progrès de l’éthique et de la justice, de la pensée et de la science, des libertés et de l’égalité.

Pour ce faire, une série de questions et de critères sont à poser. Tout d’abord, on spécifiera à quoi désobéit-on : à la déclaration des droits de l’Homme, à une loi, à un ordre émis par une autorité publique, aux exigences des institutions financières, à un contrat de travail ou de mariage, à un supérieur hiérarchique, à un professeur, à ses parents, à la bienséance, à sa conscience… Ensuite, on se demandera au nom de quoi désobéit-on, autrement dit à quoi obéit-on quand on désobéit : par intérêt personnel, au nom de valeurs éthiques ou religieuses, en raison de principes ou d’un projet politiques, voire au nom de la loi… De fait, certains actes de désobéissance ne visent qu’à réaffirmer l’esprit de la loi contre sa lettre qui le pervertit et parfois même sans remettre en question la lettre de la loi mais seulement son application dans une situation précise (brûler un feu rouge pour éviter un accident). On mesurera aussi jusqu’où va la désobéissance, quel est son degré de radicalité. Est-elle négative (refuser de faire ce qui est obligatoire) ou positive (faire ce qui est interdit) ? Est-elle directe (désobéir à la règle qui pose problème) ou indirecte (entraver la circulation pour contester une législation autre que le code de la route) ? On dira qu’elle est passive dès lors qu’elle se limite au refus de coopérer ou de servir ; sournoise là où elle ruse avec la règle sans s’assumer comme désobéissance ; active quand elle conteste ouvertement l’autorité ; provocatrice si elle pousse l’oppresseur à commettre des actes violents au grand jour afin d’alerter les médias et la population[2] ;subversive lorsqu’elle sabote les ordres en vue de l’effondrement de l’autorité.[3] L’attention se portera encore sur les modalités de la désobéissance : individuelle ou collective, spontanée ou préméditée et organisée, ponctuelle ou systématique, violente ou pacifique, secrète, discrète ou publique, annoncée ou revendiquée après coup, assumée uniquement pour soi-même ou avec une volonté de prosélytisme, conséquente en cas de poursuite ou non ? Enfin, il importe de savoir en vue de quoi désobéit-on : pour maximiser son intérêt ou son plaisir, pour éviter les cas de conscience, pour se faire entendre, pour témoigner et alerter, pour protester et dénoncer, pour empêcher une injustice ponctuelle, pour défendre une cause individuelle ou collective (corporatiste ou d’intérêt général), pour faire évoluer la loi, pour faire la révolution…

Tous ces critères doivent évidemment s’articuler de manière cohérente. Le degré de radicalité et les modalités de la désobéissance dépendent des motifs invoqués et des finalités poursuivies. Si un acte de désobéissance se veut éthique, ses modalités doivent respecter les valeurs défendues. S’il se dit politique, il doit forcément avoir une visée collective et être revendiqué. S’il se pratique au nom de la justice, il doit veiller à la proportionnalité entre les conséquences de la désobéissance et la gravité de l’injustice dénoncée. Si l’on adhère au cadre démocratique, la désobéissance doit être choisie comme solution de dernier recours, lorsqu’ont été épuisées toutes les autres voies de contestation, de dénonciation des injustices ou de modification de la loi.

C’est en croisant ces critères que se définissent les trois formes les plus connues de la désobéissance politique, sans que cela ne nous empêche d’en inventer d’autres. L’objection de conscience est individuelle, motivée par des valeurs éthiques ou religieuses fortes, négative, directe, passive et non violente, discrète si elle vise à éviter un cas de conscience ou publique si elle cherche à affirmer ces valeurs. La désobéissance civile répond à des principes politiques et démocratiques, est souvent positive, directe ou indirecte, active ou provocatrice, revendiquée et conséquente en vue de faire évoluer la loi au nom de l’intérêt général. L’insurrection se justifie lorsque les pouvoirs en place ne respectent pas les principes pour lesquels ils ont été institués, elle est collective, positive, subversive, spontanée, souvent violente, revendiquée après coup, en vue d’instaurer un nouveau système politique plus respectueux de l’intérêt général.

Bien qu’aujourd’hui, il y ait matière à désobéir sur de nombreux terrains, la désobéissance doit demeurer exceptionnelle dans un État de droit démocratique. L’ériger en principe systématique, permanent, serait un paradoxe : faire de la désobéissance la loi. Elle vise à bousculer la règle pour en faire advenir une autre, plus juste, et non à détruire toute règle. Même les anarchistes n’y prétendent guère : l’anarchie n’est pas la désobéissance généralisée, encore moins la loi de la jungle à laquelle aspire l’élite économique, mais l’abolition de toute obéissance à des autorités illégitimes ou à des règles injustes. Il est tout aussi paradoxal de vouloir légiférer au sujet de la désobéissance afin de définir, sur base des critères évoqués ci-dessus, quelles sont les désobéissances autorisées et celles qui sont condamnables. Il existe cependant une importante doctrine et une jurisprudence en la matière que les juges, les législateurs et la société civile devraient davantage prendre en compte pour permettre à notre société d’évoluer vers toujours plus de justice. Même l’insurrection a été prévue par certains textes constitutifs comme la Déclaration d’Indépendance américaine du 4 juillet 1776, toujours d’application, ou la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793, remplacée depuis par des textes plus timorés. S’il n’est pas cohérent, ni de permettre, ni de souhaiter, ni d’imposer la désobéissance systématique et continuelle, des moments ou processus d’interrogation de la légitimité des règles et des autorités devraient avoir lieu de manière régulière afin d’éviter l’endormissement ou le dévoiement démocratique. En ce sens, la désobéissance fait évoluer la démocratie et en constitue donc une composante, un ressort, un rouage important plutôt qu’un grain de sable dans l’engrenage ou un caillou dans la chaussure.

La désobéissance est souvent l’expression, soit d’une certaine “avant-garde” éclairée, soit des groupes les plus défavorisés ou marginalisés. A ce titre, elle joue donc aussi un rôle d’indicateur social. Elle peut servir de soupape à des gens déçus qui, sans elle, pourraient être portés à se radicaliser au mauvais sens du terme[4], à agir plus violement et moins démocratiquement. Toute la question est de savoir comment passe-t-on de la frustration à l’indignation, de l’indignation au refus, du refus à la désobéissance et de la désobéissance à la justice restaurée ?

LES ENTRAVES À LA DÉSOBÉISSANCE

Dans le monde en crise d’aujourd’hui, se multiplient les motifs de remise en question des systèmes et de désobéissance à certaines lois qui bafouent les droits humains, enveniment la cohésion sociale ou détruisent la planète. Pourtant, nous nageons en pleine épidémie d’obéissance[5], de résignation et de “capitulisme”. Tout indique que notre monde va droit dans le mur et nous semblons y courir tête baissée… Alors qu’une minorité de citoyens se radicalise face à la crise et la répression, conteste de manière de plus en plus active et désobéissante, la majorité semble s’assoupir et abdiquer. Quoique, à bien y regarder, elle n’est peut-être pas totalement soumise et résignée. Critique et consciente des impasses actuelles, elle se situe dans un entre-deux – confortable ou inconfortable, en tout cas un compromis peu fructueux, impuissant – où la soumission n’est pas totale – elle s’accommode de petits arrangements avec la règle, elle triche de temps à autre – mais où la révolte paraît trop risquée et se limite à quelques protestations sans portée.

Pourquoi n’assistons-nous pas à davantage de désobéissance et de rébellion ? C’est que la même logique de crise justifie des pouvoirs spéciaux ou d’exception ne supportant pas la moindre remise en question et habilités, au nom de l’état d’urgence, à réprimer démesurément toute forme de contestation et de désobéissance. Soulignons la manière dont cette main de fer sécuritaire, avec ses retours de répression décomplexée, se couple avec la main invisible du néolibéralisme qui, par ses techniques de séduction et de despotisme doux, amène les individus à faire ce qu’on attend d’eux sans contrainte : au nom de leur liberté, en vue de leur jouissance et parce qu’ils le valent bien… Ces formes insidieuses d’intériorisation des contraintes, de normalisation biopolitique (Foucault) ou de violence symbolique (Bourdieu) ne relèvent pas d’une théorie du complot. Elles procèdent d’enchevêtrements de pouvoirs de domination, de reproduction sociale et d’assujettissement qui ne forment pas forcément une totalité cohérente et concertée. Ces sources de domination hétérogènes fonctionnent aussi bien à l’échelle globale de la finance internationale qu’à l’échelle locale des rapports de pouvoir personnalisés. À travers l’école, les routines professionnelles, les médias, la culture et la consommation de masse, les acteurs sociaux sont amenés à intérioriser les valeurs et les aspirations au nom desquelles ils sont aliénés et ainsi à soutenir les systèmes qui bafouent leurs droits. Si l’étymologie latine dérive “obéir” de “prêter l’oreille à”, il vaut la peine de se demander à qui prêtons-nous davantage l’oreille dans notre quotidien ?

D’autres facteurs favorisent encore la soumission des citoyens : l’inertie des individus et des sociétés, la tendance au conformisme, les effets de modes, le poids des habitudes, la peur du changement et de l’inconnu, le dogme néolibéral selon lequel il n’y aurait pas d’alternative… “Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume”, déplorait déjà La Boétie au XVIe siècle, dans son célèbre discours sur La servitude volontaire. Il se demandait comment les plus faibles qui sont les plus nombreux acceptent si passivement un pouvoir et des lois qui ne les favorisent pas et que seule une infime minorité est prête à défendre. Il estimait que le pouvoir du Prince ne s’imposait qu’en raison de la soumission de la population. Il suffirait, pensait La Boétie, aux milliers de sujets du Prince (aujourd’hui les 99%) de ne plus servir, de refuser d’obéir sans pour autant faire la révolution, pour que le pouvoir d’“un seul” (aujourd’hui des 1%) s’effondre de lui-même.[6] Les choses sont un peu plus complexes, en raison du pouvoir de répression des tyrans et de leurs ruses pour abêtir ou endormir leurs sujets évoqués ici et que pointait déjà l’ami de Montaigne, mais ses réflexions méritent d’être remises au goût et aux enjeux du jour.


[1] Cf. le dossier de Bruxelles Laïque Echos n°84 :“Contester est un droit” (1er trimestre2014.)

[2] Telle que la pratiquait Martin Luther King.

[3] Cf. Comité invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.

[4] Dans le vrai sens du terme, être radical ou se radicaliser signifie aller à la racine, s’occuper du principe premier des choses, avoir une action décisive sur les causes profondes d’un phénomène, aller jusqu’au bout de chacune des conséquences impliquées par un choix, être complet et cohérent.

[5] Cf. Pierangelo Di Vittorio, conférence multimédia : Libres de ne pas être libres, pourquoi sommes-nous devenus si obéissants ? Venez également découvrir la nouvelle performance du collectif Action30 auquel participe Di Vittorio : “Nage, nage petit poisson”, le 18 octobre au Festival des Libertés.

[6] Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ni l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même s’effondrer et se rompre.” (Etienne de La Boétie, La servitude volontaire, Arlea (poche), 2007, p. 20)

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