DETTE : DE L’ARTEFACT SOCIAL À L’OUTIL DE DOMINATION

par | BLE, Economie, JUIN 2014, Politique, Social

DETTE – latin debita 1. Obligation pour une personne (débiteur) à l’égard d’une autre personne (créancier) de faire ou de ne pas faire quelque chose et de payer une somme d’argent. “Elle avait plus de dettes qu’il n’y a de trou dans un crible” (Sand) […] 2. Dette publique : ensemble des engagements financiers contractés par l’Etat. Dette perpétuelle, dette remboursable, dette flottante, dette consolidée, dette nette […] 3. Devoir qu’impose une obligation contractée envers quelqu’un. Quitter une dette de reconnaissance. Payer sa dette à la justice, à la société : purger sa peine[1]

La notion de dette, on le voit en révisant son Petit Robert, est loin de n’évoquer que les très actuelles dettes publiques et leurs défauts de paiement. Cette terminologie recouvre des aspects économiques mais aussi politiques, anthropologiques, éthiques… très diversifiés et pourtant intimement interconnectés. Parmi le nombre particulièrement élevé d’ouvrages consacrés à la dette et publiés ces dernières années – preuve d’un intérêt particulier pour cette thématique – on retiendra l’excellent ouvrage de David Graeber, professeur d’anthropologie et économiste, militant proche du mouvement Occupy Wall Street : Dette, 5000 ans d’histoire.[2] Une approche complète dont ce dossier thématique tend à s’inspirer.

LA DETTE, UN “FAIRE SOCIÉTÉ” AVEC LES ANCIENS

“Tout être naissant naît comme une dette due aux dieux, aux saints, aux Pères, aux hommes.”[3] Cette citation indienne ayurvédique qui entame le chapitre consacré aux dettes primordiales dans l’ouvrage de Graeber met en évidence que “le sentiment d’être en dette s’est d’abord exprimé à travers les religions et non au sein d’un marché économique”. Cette interprétation anthropologique, dénommée “théorie de la dette primordiale”, tend à élargir la notion de dette à toutes les responsabilités sociales. Pour Geoffrey Ingham, sociologue britannique, la dette primordiale est “celle que doit l’être vivant à la continuité et à la durabilité de la société qui protège son existence individuelle”.[4] On pourrait presque distinguer ici les prémices d’une logique assurantielle étatique si l’on interprète les premiers impôts comme une prise en charge administrative de la dite dette.

Or, si la dette aujourd’hui se présente surtout à la conscience comme un instrument économique, sa réalité anthropologique et symbolique n’en est pas moins toujours actuelle, mais aussi en défaut symbolique. Si la dette relationnelle s’exprimait autrefois à travers des rituels extrêmement codifiés, elle appartient aujourd’hui au domaine du bon sens populaire, voire à la sphère psychothérapeutique. Elle se retrouve dans les formules telles que “purger une peine de prison pour payer sa dette à la société”. On peut aussi identifier cette logique dans les politiques d’activation comme un contre-don à l’aide sociale “accordée” (bien que due). Qui, enfin, après avoir reçu une aide précieuse dans un moment sensible, ne s’est jamais senti “en dette” envers cette personne pourvoyeuse du précieux coup de main ?

Ainsi donc, la dette, bien avant la monnaie et encore aujourd’hui, est un média relationnel interpersonnel, de pouvoir et de rapport entre l’individu et la collectivité.

LE MYTHE DU TROC COMME MONNAIE PRIMALE

S’il y a bien une contre-vérité que David Graeber tient à déconstruire, c’est l’idée largement partagée selon laquelle la monnaie a été créée pour simplifier les échanges de type “troc”. Elle prend la forme d’un petit village où, un jour, on aurait compris qu’échanger des saucissons contre des nouvelles chaussures alors qu’en fait, on a besoin d’une ceinture était bien trop complexe. On aurait donc inventé, en une fois, un système permettant d’échanger ce que l’on désire contre du sonnant et trébuchant. Cette théorie serait parfaitement fausse. Répandue par la plupart des économistes anglo-saxons, cette image de village fondé sur le troc ne correspond en aucun point aux sociétés primitives décrites par les anthropologues. Si certains échanges donnant-donnant pouvaient avoir lieu très exceptionnellement et dans le cadre de rituels “inter-tribaux”, il semblerait que les communautés s’organisaient plutôt au moyen de dons et de dettes. Concrètement, si Marcel avait besoin d’une ceinture et si Micheline en avait une, elle la lui donnait. Cependant, et de manière très claire, Marcel avait une dette envers Micheline. C’est bien dans cette logique que la monnaie est apparue.

Si l’on suit cette logique anthropologique, on voit que le crédit est une pratique humaine de loin antécédente à la monnaie. La monnaie a donc été inventée comme un moyen de mesurer la dette. Il y a donc là un tournant important pour l’humanité. En effet, si la dette est quantifiée, chiffrée et froide, cela implique qu’elle est un instrument impersonnel. Et dans ce cas, elle peut se racheter et se revendre sans que la personne du créancier ou sa relation avec le débiteur n’ait plus aucune importance. La dette ne fait plus lien social. Elle est une marchandise comme une autre. On peut légitimement voir pointer le potentiel de violence et de domination que représente ce tournant de l’histoire. Il ne s’agit pas ici de faire un plaidoyer pour un retour à l’âge de pierre et de bétail ni de nier la violence qui traversait les sociétés tribales. Cependant, il faut mesurer l’ampleur de l’écart entre les dettes morale et matérielle qui liaient de manière indistincte les communautés mésopotamiennes et celles qui font trembler notre modernité. Aujourd’hui, les dettes économiques sont soumises à des institutions internationales dominantes, à des phénomènes de “titrisation”, de spéculation et d’assurance pour risque, à des intérêts variables souvent déraisonnables, etc. Si l’on regarde le phénomène depuis la hauteur que propose David Graeber, on est nécessairement forcé de convenir de la portée politique de la question de la dette dans notre société humaine.

DETTE ARITHMÉTIQUE VERSUS DETTE POLITIQUE

Le tableau est éloquent. Parler de dette publique comme de surendettement privé ou d’endettement du Tiers monde mène immanquablement dans le débat public à pointer des défaillances de gestion budgétaire. Après tout, la Grèce a vécu au-dessus de ses moyens et les personnes en situation de précarité doivent résister plus que les autres à la société de consommation. Tout cela n’est qu’une question de chiffres. L’économie moderne de manière générale se soumet au fantasme qu’elle a d’être une science objective et fiable sous le prétexte qu’elle parle de chiffres. Raccourci pour le moins malhonnête. De la même manière, être en dette financière relève d’un déséquilibre entre les dépenses et les recettes du budget. Or, si l’affirmation paraît raisonnable, elle gomme de manière nette les rapports de force qui traversent les relations économiques, qu’elles aient cours entre un Etat et des banques spéculatives ou entre une personne privée et son créancier Maurice Noël.

Face aux préceptes dogmatiques qui entourent l’endettement et ses conditions de remboursement, le monde associatif et citoyen entame une prise de conscience et un mouvement de mobilisation se déploie. Au-delà de la nécessité de dénoncer les dettes contractées de manière illégale ou frauduleuse, des notions plus politiques telles que dette odieuse, dette illégitime, crime économique contre l’humanité, etc. font leur apparition. Ces catégories de pensée sont essentielles pour rendre une portée politique à cette thématique. En effet, elles permettent de poser sans transiger les questions morales et éthiques de la pratique économique mondiale. Qui doit quoi à qui et en quel nom ? L’obligation de remboursement des dettes est-elle plus ou moins importante que la garantie de la dignité humaine ? Où en sommes-nous dans notre idéal de mutualisation des risques sociaux ? Sur le dos de qui créons-nous notre richesse occidentale et à quel prix humanitaire ? Et dans cette perspective, qui est en dette vis- à-vis de qui ?

Approfondir la question de la dette met donc en lumière très directement nos choix de société et l’organisation de la justice sociale. Questions auxquelles il semble par ailleurs de plus en plus nécessaire (voire urgent) d’élaborer une réponse collective. De manière plus indirecte, nos relations aux autres, à nos proches et à notre environnement se trouvent tout autant imprégnées par le don, la dette, la gratuité, le temps offert, le temps donné… Si ces divers aspects semblent se jouer à des échelles très éloignées, on peut pourtant faire le pari qu’un changement radical de société n’aura lieu que dans la recherche d’une certaine cohérence entre nos modes du vivre ensemble et les enjeux macro-économico-sociaux qui nous traversent.


[1] Dictionnaire Le Petit Robert, 2002

[2] David Graeber, Dette. 5000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, 2013

[3] Satapatha Brahamana, I,7,7,1-6 (livre sacré de rituels védistes, écrit 300 ans avant J-C), in Ibidem, p.55

[4] Goeffrey Ingham, in Ibidem, p. 75

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