DETTE DU SUD : OÙ EN EST-ON ?

par | BLE, Economie, JUIN 2014

Entre 1970 et 2011, les pays du tiers monde ont remboursé près de cent fois le stock initial de leur dette extérieure publique et celle-ci a malgré tout été multipliée par 33 (de 46 milliards de dollars elle est passée à 1.532 milliards, et ils ont depuis remboursé plus de 4.000 milliards…).[1] Leur situation s’est-elle améliorée depuis ? Pas vraiment… Aujourd’hui l’épicentre de la crise de la dette s’est déplacé au Nord, plus particulièrement en Europe, et certains pays du Sud ont considérablement augmenté leur poids économique sur la scène internationale. Toutefois, cela ne s’est pas traduit en une amélioration des conditions de vie de leurs populations ni en une remise en cause du système dette.

DES COLONIES À LA CRISE DE LA DETTE

Durant la période coloniale, les métropoles avaient contracté des dettes envers la Banque mondiale pour financer des projets leur permettant de maximiser l’exploitation de leurs colonies. À l’heure des indépendances, dans les années 1960, en lieu et place de réparations pour la dette historique, écologique, d’esclavage et de sang, certaines puissances coloniales (dont la Belgique) ont transmis ces dettes aux ex-pays colonisés. Et ce, sans leur consentement et de manière tout à fait contraire au droit international alors en vigueur. C’est ce qu’on appelle la dette coloniale.

Les autres sources d’endettement des pays du Tiers monde ont été :

(1) la dette commerciale provenant des eurodollars (les banques européennes ont prêté massivement aux pays du Sud à faible taux d’intérêts pour écouler les liquidités qu’elles avaient en surplus) et des pétrodollars (même processus, avec les liquidités placées par les pays exportateurs de pétrole dont le cours avait augmenté après la crise de 1973) ;

(2) la dette bilatérale constituée d’aides liées (les pays du Nord ont accordé des prêts aux pays du Sud à condition qu’ils utilisent cet argent pour importer leurs propres produits) ;

et enfin (3) la dette multilatérale envers les institutions financières internationales (dans le contexte de guerre froide, la Banque mondiale a multiplié les prêts pour contrer la “contagion communiste”, quitte à soutenir les dictatures de l’époque comme Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, Marcos aux Philippines, Pinochet au Chili, etc.).[2]

L’écrasante majorité de ces prêts a servi à la corruption des élites locales, à l’achat d’armes et de matériel militaire, à la construction d’“éléphants blancs” (expression désignant de grands projets inutiles le plus souvent dommageables pour l’environnement et générateurs d’aucun développement humain) et bien sûr à l’imposition du libéralisme sous couvert de développement (“empruntez sans compter, le tout à l’exportation vous sauvera !”). Au-delà du caractère odieux de cette dette, sa situation très précaire ne tardera pas à exploser.

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Rapport Stock dette – Remboursement dette (1970 – 2011)

DE 1980 À AUJOURD’HUI

20 août 1982, le Mexique est le premier pays à annoncer qu’il n’est plus en mesure de rembourser sa dette. Il est ensuite suivi par de nombreux autres pays, la crise de la dette se répand comme une traînée de poudre. Les déclencheurs ? Une augmentation unilatérale des taux d’intérêts de la part des États-Unis à partir de 1979 qui se répercutera dans le monde entier (les pays du Sud qui payaient du 4-5% ont commencé à payer du 16-18%), conjuguée à une diminution des cours des matières premières sur le marché international (et donc la baisse des revenus d’exportation pour ces pays endettés).

Le FMI et les gouvernements des grandes puissances sont alors intervenus en leur accordant de nouveaux prêts. Pour les sauver ? Non, pour sauver les créanciers. Ces lignes de crédits ont été accordées à condition que les gouvernements du Sud poursuivent le remboursement de leurs dettes et qu’ils appliquent des plans d’austérité : les fameux PAS (plans d’ajustement structurel). La logique des PAS est simple : réduire les dépenses des pays endettés et restructurer leurs économies (ça vous rappelle quelque chose ?).[3] Cela passe par la suppression des subventions aux produits et services de première nécessité, la réduction drastique des budgets sociaux (santé, éducation, sécurité sociale, etc.), le gel des salaires et le licenciement des fonctionnaires, des vagues de privatisations et une ouverture plus grande des marchés, une mise en concurrence accrue des productions locales avec le reste du monde et le renforcement du modèle extractiviste-exportateur extrêmement dépendant, la suppression du contrôle des mouvements de capitaux, l’augmentation de la TVA, etc.

L’application de ces mesures est une condition pour accéder aux financements externes et aux rééchelonnements de dettes opérés par les groupements de créanciers publics (Club de Paris) et privés (Club de Londres). En effet, la dette des pays du Sud s’est poursuivie sous l’effet boule de neige, c’est-à-dire que leurs gouvernements s’endettaient pour rembourser leur dette alors même qu’ils grevaient leurs économies à grands coups d’ajustements structurels. L’austérité ça ne marche pas, et ce n’est un secret pour personne. Voyant l’impasse, les créanciers ont alors opéré des restructurations de dettes. À leur manière… L’initiative d’allègement de dettes pour les pays pauvres très endettés (PPTE), lancée au sommet du G7 de Lyon en 1996 et plébiscitée partout, ne concerne qu’un petit nombre de pays (42 pays, représentant 11% de la population totale des pays en développement) et son but se limite à rendre leur dette extérieure soutenable, à s’assurer qu’ils continueront à rembourser sans à-coups, sans défaut de paiement, mais au maximum de leur capacité financière. Il vaut mieux perdre un peu que risquer de perdre tout… L’initiative ne devait durer que six ans, or seulement 34 pays ont atteint le point d’achèvement et plus de la moitié d’entre eux ne l’ont atteint qu’entre 2005 et 2012.

C’est un échec total. Beaucoup plus grave, les créanciers ont profité de cette initiative qu’ils présentaient comme généreuse pour imposer de nouvelles conditionnalités, de nouveaux plans d’ajustement structurel à ces pays et à leur population. La remise de dettes annoncée par le G8 en 2005 n’a pas plus constitué une solution pour les pays du tiers monde.[4]

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Première évolution notable, la dette publique interne augmente plus vite que la dette externe (qui, dans certains cas, diminue).[5] La première est due en monnaie locale, la seconde en monnaie étrangère. Il s’agit d’une nouvelle manière de se financer (la dette publique interne des pays émergents a, par exemple, plus que quintuplé entre 2000 et 2013) mais qui peut revêtir des caractères tout autant illégitimes qu’avec une source de financement extérieure. Il s’agit donc de s’attaquer également à cette nouvelle montagne de dette publique et de ne pas juste écouter les discours rassurants des gouvernements.

Certains pays du Sud ont récemment vécu une conjoncture favorable, mais cette situation peut se retourner. En effet, les prix des matières premières ont augmenté depuis 2003-2004, et donc les rentrées qu’elles occasionnent, mais il s’agit d’un marché très volatil dont ces pays resteront dépendants s’ils restent dans un modèle économique extractiviste-exportateur. Aujourd’hui, les réserves de change des pays du Sud pris ensemble sont trois fois plus importantes que leurs dettes extérieures. Le Sud est donc un créancier net du Nord. Bien entendu, ils ne sont pas tous logés à la même enseigne, les grandes économies s’en tirent mieux. Le Brésil et la Chine prêtent par exemple aux États-Unis en leur achetant leurs bons du trésor et les détiennent à hauteur de, respectivement, 250 et 1.300 milliards de dollars. L’Algérie, elle, a remboursé anticipativement le FMI en 2006 et lui prête aujourd’hui.

Ce dont il faut s’inquiéter c’est que les pays en situation favorable n’ont pas utilisé leurs réserves pour autre chose que continuer à assurer le service de la dette et le développement de projets qui ne leur permettent pas de sortir du modèle de production capitaliste.

Plus fort encore, c’est le Sud qui finance le Nord et non l’inverse. Entre 1985 et 2011, on considère que le transfert net financier – c’est-à-dire les prêts et les dons moins les remboursements – ont été de 677 milliards de dollars du Sud vers le Nord. C’est l’équivalent de 6,5 plans Marshall qui leur ont été soutirés à travers le remboursement continu de dettes illégitimes (cf. encadré).

Nous restons dans un monde où les 82 % de la population vivant au Sud ne se partagent que 32 % du PIB mondial, et le reste du monde les 68 % restant. Tout en sachant que les 10 % les plus riches au niveau mondial détiennent entre 80 % et 90 % du patrimoine mondial, et le 1 % le plus riche 50 %.[6] Un tiers de la population mondiale vit avec moins de 2$ par jour ; la crise alimentaire de 2008-2009 (entre autres provoquée par la bulle spéculative faisant suite à celle des subprimes) a rajouté 120 millions de personnes aux 900 millions souffrant déjà de la faim ; 70 % de ces personnes sont des femmes et des filles ; les effets des changements climatiques se font chaque année sentir plus fortement au Sud et dans les régions les plus pauvres ; 1 personne sur 6 n’a pas accès à des installations sanitaires élémentaires ; 9 millions d’enfants meurent chaque année avant leur 5e anniversaire ; etc.[7] Dans ce monde, une première étape pour assurer les besoins fondamentaux de toutes les populations et leur émancipation est l’annulation de la dette des pays du tiers monde, dette qui, de plus, ne représente que 2% des créances mondiales…

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Quel que soit le pays débiteur, une opération unilatérale d’annulation de la dette – qu’elle soit odieuse, illégale, illégitime ou tout simplement impayable – est une condition nécessaire (bien qu’insuffisante[8]) pour assurer le droit au développement autodéterminé de sa population. De même, les pays créanciers peuvent tout à fait auditer et annuler leurs créances envers les pays du Sud, à l’exemple de ce qu’a fait la Norvège en 2006 en annulant sans condition les dettes de l’Équateur, de l’Égypte, de la Jamaïque, du Pérou et de la Sierra Léone tout en reconnaissant sa part de responsabilité dans cet endettement illégitime. En Belgique, la plateforme ACiDe d’audit rappelle que l’État s’était engagé à faire de même et ne l’a toujours pas fait.[9] Le montant total des créances de la Belgique envers les pays du Sud s’élève à environ 2 milliards d’euros, soit près de cinq fois moins que ce qui a été injecté dans la seule banque Dexia depuis 2008 (ou ± 0,5 % du PIB). Au niveau Européen et international, c’est le réseau ICAN (International Citizen debt Audit Network) qui remet la question de la désobéissance au système dette au centre du débat.

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LEXIQUE

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[1] Voir “Les Chiffres de la Dette 2012”, brochure du CADTM en libre téléchargement sur son site Internet. La prochaine version sera bientôt disponible. Toutes les illustrations de cet article sont de Pierre Gottiniaux et proviennent de cette brochure.

[2] Aujourd’hui, la dette extérieure publique des pays du Sud se compose à 32% en part multilatérale (due aux institutions financières internationales), 23% en part bilatérale (due à des États) et 45% en part commerciale (due au secteur privé, principalement des banques). Voir l’outil pédagogique “La ligne du temps” sur le site Internet du CADTM.

[3] Voir, entre autres, le film “Le salaire de la dette” disponible sur Internet ou, pour le Nord et la Grèce, le film “Debtocracy” en libre téléchargement sur Internet.

[4] Pour plus d’info, lire “65 questions/65 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale” d’Eric Toussaint et Damien Millet, CADTM, Liège, 2011. En libre téléchargement sur le site Internet du CADTM.

[5] À noter également que les dettes privées (non garanties par les pouvoirs publics, du moins en principe…) ont explosé.

[6] Piketty, cité dans l’article “Que faire de ce que nous apprend Thomas Piketty sur Le capital au XXIe siècle” d’Eric Toussaint, janvier 2014.

[7] Voir “Les Chiffres de la Dette 2012”, ibid.

[8] Pour un plaidoyer pour l’annulation de la dette du tiers-monde et les mesures complémentaires à appliquer, lire Eric Toussaint et Damien Millet, ibid.

[9] il est d’ailleurs utile de rappeler à ce propos que le Sénat belge a adopté une résolution le 29 mars 2007 qui demandait au gouvernement d’instaurer un moratoire avec gel des intérêts sur le remboursement du service de la dette bilatérale à l’égard des pays dits en développement, et d’organiser un audit de leurs dettes pour identifier leurs parts odieuses pour ensuite les annuler. Plus récemment, dans son accord de 2011, le gouvernement s’était engagé à réaliser “l’audit des dettes et à annuler en priorité les dettes contractées au détriment des populations”.

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