DETTES DES FEMMES DANS LE CADRE DE LA GLOBALISATION DU GENRE [1]

par | BLE, Economie, Féminisme, JUIN 2014

Initialement forgé par des études féministes pour faire une analyse critique de la construction sociale et hiérarchique des rapports sociaux de sexe, le terme de genre est aujourd’hui devenu une norme globalisée[2] se déployant dans l’ensemble du monde et à de multiples échelles, du local à l’international, s’immisçant dans diverses organisations. L’engouement autour de ce terme a pour effet de lui ôter beaucoup de sa force en tant qu’outil d’analyse fécond et subversif. La confusion dans l’usage du terme a également largement participé à sa banalisation. En effet, si, pour les féministes, le genre désigne les relations hiérarchiques entre les hommes et les femmes – dans ce cas, il est la “cause” du problème à résoudre : les inégalités –, pour les décideurs politiques, le genre est très souvent utilisé comme étant la “solution”, le terme est alors abusivement utilisé comme synonyme de femmes et, au mieux, il se limite à la possibilité de leur changement dans une perspective plus égalitaire.[3] Dans ce contexte, l’institutionnalisation du genre s’est transformée en un processus dépolitisé, technique, qui sous-estime ou même ignore la diversité des “régimes de genre[4]” pour ne valoriser que des modèles essentialisés à vocation universelle.

Dans la configuration économique actuelle, caractérisée par la financiarisation du capitalisme et l’emprise de la dette comme forme de domination et d’imposition de la violence, appréhender genre et économie dans leurs dimensions globalisées suppose de considérer la manière dont les femmes sont aujourd’hui perçues comme victimes mais aussi comme débitrices. Et réciproquement, la dette comme mode de domination requiert une analyse précise de sa dimension sexuée. Cet article a pour objet l’étude des interactions entre genre et dette, tous deux compris comme des normes globales de gouvernance. Et si cet examen suppose des analyses contextualisées, il est néanmoins possible de conclure qu’au final, on assiste à un renforcement des dettes matérielles, monétaires et imaginaires de femmes.

DETTE ET GENRE COMME MODES DE GOUVERNANCE GLOBALE

À l’aube du XXIe siècle, marqué par la financiarisation du capitalisme, la notion de dette a acquis un rayonnement remarquable, enchaînant les États insécurisés et livrant les individus à une précarité totale, lorsqu’ils ont eu le malheur de bâtir leur existence sur un endettement auparavant fortement encouragé. Omniprésente, la dette s’impose comme un mode de gouvernance globale et son remboursement paraît l’unique objectif et programme politique de bien des gouvernements. Déclinée selon toutes les catégories statutaires, hiérarchiques et d’appartenance, la dette dans sa perspective individualisante se donne à voir aussi comme sexuée avec des argumentations qui renforcent la victimisation des femmes. Ces constats entrent en résonance avec d’autres théories qui, avec la tradition psychanalytique, renvoient les femmes à une dette symbolique originaire, nourrie par leurs pouvoirs d’engendrement et de castration.

Du côté de l’anthropologie, si la thématique de la dette aux dieux est bien circonscrite, la dot et le prix de la fiancée mettent les femmes au cœur de dettes masculines croisées dans lesquelles se jouent leurs destinées. Qu’elle soit matérielle ou symbolique, la dette est pensée dans ses rapports avec le don et l’échange. Ainsi, si les femmes sont réintroduites dans ces raisonnements comme des acteurs idéalement égaux aux autres, alors les conséquences de telles balises débouchent sur des poncifs maintes fois passés au crible de la critique, qu’il s’agisse de l’échange des femmes, des dispositifs psychiques qu’induirait leur capacité de produire des enfants ou encore de la solidarité dont les femmes seraient l’emblème.

Envisager des logiques de dettes qui seraient singulières aux femmes oblige à plusieurs déplacements sémantiques, en particulier si l’on observe que les femmes se conduisent souvent comme si elles portaient une lourde dette, témoignant d’une reconnaissance plus forte que les conventions ne le supposent dans des contextes où elles ont été bénéficiaires d’un geste, d’une aide ou d’une marque honorifique ; mais aussi qu’elles sont poussées à s’endetter concrètement de par les charges de gestion familiale qui leur incombent partout. Sans oublier le champ du care qui exemplifie avec ambiguïté les vertus féminines de soin et de sollicitude et pourrait laisser entendre que les femmes naîtraient a priori endettées, pour devoir face aux autres, tant faire et tant rendre, sans que l’on sache de quelle dette il s’agirait. C’est pourquoi, laissant de côté don et échange dans l’optique de clarifier la problématique de formes de dettes spécifiquement appliquées aux femmes, dans la période actuelle, on replacera la dette, d’une part, au carrefour des axes conceptuels des rapports de domination et des imaginaires qui les supportent, d’autre part, en regard des normes de genre et de la globalisation financière. Insistons sur le fait que la dette, qu’elle soit matérielle, monétaire ou idéelle, bâtit, structure et traduit la domination qui lie le débiteur à son créancier : elle se nourrit dans l’imaginaire des positions assignées d’infériorité et de supériorité qui perdurent, au-delà du recouvrement, et impliquent pour son annulation hypothétique, une modification de la hiérarchie en jeu. Ainsi comprend-on que celles (et ceux) qui tentent d’échapper à un rôle subalterne socialement prescrit et y réussissent relativement, se hissant jusqu’à une égalité formelle, éprouvent d’énormes difficultés à rayer dans leur esprit mais aussi à effacer dans les liens, l’idée d’une dette qui court et enveloppe éventuellement les relations d’une sorte de chaleur douce entretenue par les partenaires. La dette n’est donc pas la contrepartie d’un don, bien au contraire le don vient se greffer sur la dette comme une illusion qui légitime la domination. Les inégalités entre hommes et femmes cristallisées dans le travail, les salaires, la division des tâches… constituent ainsi les soubassements des diverses formes de dette qui s’expriment et qui commandent des constructions imaginaires substitutives, compensatoires, justificatrices.

De surcroît, l’émergence, le développement et la consolidation du genre comme norme de gouvernance interviennent sur le fond de rapports de domination – notamment masculine –, parés de dettes fictives insurmontables, subjectivées, bien au-delà de leurs dimensions concrètes. Les politiques

dites de genre ne visent pas à donner de réels droits économiques et sociaux aux femmes – alors même qu’ils sont, d’une manière générale, détruits – mais bien plutôt à intégrer les femmes dans des rôles fragiles, tel celui d’auto-entrepreneure, au marché actuellement institué dans une suprématie incontestable. L’auto-entrepreneuriat suppose un endettement favorisé par les outils financiers dont les formules se multiplient. Les femmes sont conduites sur ces chemins précarisés où s’accumulent les dettes matérielles, monétaires et imaginaires.

Dans cette perspective, les normes de genre constituent un accompagnement idéologique à la croissance de la finance auquel elles apportent une touche éthique, en se penchant sur le sort des femmes les plus démunies comme les programmes de développement le montrent avec acuité. À un autre niveau, l’expansion du marché, sa généralisation à l’ensemble de la quotidienneté, ont des effets contradictoires sur le statut des femmes : derrière l’apparence d’une plus grande liberté, se cachent parfois des durcissements des normes sexuelles accentuant les logiques subjectives de la dette pour les femmes.

LA DETTE AU FÉMININ AU PRISME DE LA GLOBALISATION DU GENRE ET DU DÉVELOPPEMENT CAPITALISTIQUE

Tout au long des XIXe   et XXe   siècles mûrit l’idée d’un progrès général fondé sur le développement économique, l’accès à l’éducation et à la technologie qui libérerait les hommes mais aussi les femmes.

L’émancipation des femmes devient un horizon, non seulement occidental, comme on le pense souvent, mais aussi partagé par des élites diverses (indiennes, arabes…). Leurs représentants masculins envoient à l’école leurs filles et espèrent pour elles un autre destin que celui des mères analphabètes même si les contraintes restent importantes pour ces jeunes qui doivent rester “respectables”. Ces idéaux vertueux se révèlent au XXIe siècle caducs en regard des effets des processus enclenchés : l’éducation, pensée antérieurement comme productrice d’un statut dans l’échelle hiérarchique s’efface derrière les modes d’accumulation des profits appropriés par les dominants masculins et n’éradique nullement la dette symbolique des femmes.

Simultanément, les politiques dites de genre ont pour objectif d’aider les femmes à “s’émanciper”, mais l’émancipation est surtout comprise comme mode d’intégration au marché, qu’il s’agisse d’entreprendre ou de consommer. Les aides financières ciblées sur les femmes pour les métamorphoser en entrepreneures, techniciennes ou petites commerçantes contribuent à les endetter sans entrevoir une amélioration de leur condition. L’usage général par les femmes de l’argent, qui, auparavant, leur était souvent moins facilement accessible, ne leur donne pas la même aisance dans la dépense qu’aux hommes. Les perspectives d’émancipation n’ont donc pas débouché sur une autoémancipation dont l’hypothèse, devenue un alibi et un business d’ONG rentable et de politiques publiques de genre (à l’échelon national ou international), est détruite à la base par les mécanismes de la finance et de la consommation comme nouveaux fondements des ordonnancements sociaux. Au final, il ne s’agit guère de promouvoir l’égalité et l’indépendance des femmes mais plutôt de se frayer une voie de pénétration dans les sociétés.[5] On ne saurait pour autant considérer que l’enlisement des femmes dans des écheveaux de dettes serait un miroir de leur enfermement dans une sphère désignée comme “reproductive”, en opposition à une autre qui serait “productive”. Production et reproduction ont constitué des dichotomies opératoires pour les sciences. Marxienne, la dichotomie est aujourd’hui balayée par la relégation du travail à une place mineure dans l’accumulation du capital et le passage à une rente hégémonique de l’argent dont la fluidité interdit la fixation territorialisée. La force de travail se vend nue, au meilleur prix, c’est-à-dire le plus bas, sans coût transactionnel dans le monde globalisé présent et les femmes, tout comme les hommes, sont emportées dans ces flux de déterritorialisation avec des conséquences sur les logiques de leur endettement : d’une certaine manière, la dette symbolique qui pesait sur elles au nom de l’honneur de leurs “propriétaires” masculins a diminué si l’on considère que ces derniers vont “fermer les yeux” tant que le “déshonneur” se passe sur une terre lointaine, et continue à rapporter l’argent nécessaire à la construction de maisons et l’acquisition de biens de consommation ostentatoires.

La diminution de la dette symbolique a pour prix ici un renforcement de l’endettement à l’égard des siens auxquels les gains du travail doivent être reversés. Ce rééquilibrage apparent des formes de dette dévoile avec force la dette imaginaire qui en est le fondement et s’il permet les arrangements ponctuels, il ne peut l’annuler.

Si la nature du développement capitalistique actuel qui fait du marché son moteur absolu resserre l’étau des dettes sur les femmes, on ne saurait en déduire que l’on bute là sur une sorte d’aporie sociétale au statut d’invariant. La transformation des rapports de domination – qui ont délaissé les grammaires simples de l’autoritarisme pour impliquer les acteurs dans leur efficience – a pour pendant l’éclosion de modes de contestation inédits. Dans ce contexte, les femmes sont parmi les premières à innover mettant en avant avec provocation leur corps, matière première de la dette qui les étouffe rituellement. Les manifestations de femmes méritent donc aujourd’hui comme hier toute l’attention des chercheurs soucieux d’éviter la répétition des déterminismes et leur légitimation. Prenons l’exemple significatif du modèle globalisé qui se répand à partir de l’Ukraine et qui voit des femmes de tous âges se dénuder ; il constitue une des réponses aux injonctions paradoxales, par lesquelles tentent de se reformuler les rapports de domination. Celles-ci pèsent sur les femmes assignées à assumer des images et des rôles contradictoires. C’est pourquoi la mise en scène d’un retournement violent de l’anatomie féminine construite comme une arme politique est instructive : le sein nourricier, symbole même de la féminité, est brandi comme instrument d’attaque et dans ce geste qui inverse les postures et s’affiche performant au sens propre se donne à penser une fracture du bloc des dettes matérielles et imaginaires endossées par les femmes, qui, au nom d’un développement conforme et bienveillant, perdurent.

Il revient aux anthropologues et aux économistes d’en faire l’analyse pour dégager de nouveaux schèmes herméneutiques, ne se cantonnant pas sur des populations féminines édifiées en victimes et livrées à la charité mondiale, établissant la logique des articulations sociales et politiques en jeu.


[1] Ce texte est une contraction d’un article qui s’inscrit dans le programme de recherche Globalgender, financé par l’Agence Nationale de la Recherche et coordonné par Ioana Cirstocea. La version intégrale a été publiée dans Hours B., Ould-Ahmed P. (dir.), 2013. Dette de qui, dette de quoi ? Une économie anthropologique de la dette, Paris, L’Harmattan, p. 227-247. La contraction a été opéré par Bruxelles Laïque Echos et nous renvoyons à cette publication pour plus de détails, pour les références bibliographiques et surtout pour les trois analyses de cas proposées par les auteures.

[2] Delphine Lacome, Elisabeth Marteu, Anna Jarry-Omavora et Brigitte Frotiée, “Le Genre globalisé : cadres d’actions et mobilisations en débats”, Cultures et Conflits, n°83, 2011.

[3] Magali Saussey, “Développement” in Catherine Achin et Laure Bereni (éds.), Dictionnaire Genre et science politique. Concepts, objets, problèmes, Paris : Presses Sciences po, p. 154-167, 2013 : “Les politiques de coopération françaises font (…) preuve d’une résistance remarquable comme en témoigne le rejet du terme “genre” qui a été systématiquement remplacé par “égalité femmes/hommes” dans l’ensemble de leurs documents” (p. 163)

[4] Un régime de genre désigne le fonctionnement des Etats sociaux sur le plan spécifique des rapports sociaux de sexe. Il inclut les mesures, les discours et les représentations soutenus par un Etat social à un moment donné et qui affectent le positionnement des hommes et des femmes (en termes de droits, de traitement socioéconomique etc…) au sein de ce même État.

[5] Monique Sélim, “La face cachée des femmes outils”, L’Homme et la Société, n° 176-177, 2011, p. 253-266

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