DEVOIR DE MÉMOIRE

par | BLE, JUIN 2015, Social

L’attentat du Musée Juif à Bruxelles, puis ceux de Paris suivis immédiatement par l’affaire des “djihadistes de Verviers”, elle-même associée aux sinistres vidéos des exactions de Daesh, ont alarmé l’opinion publique et diabolisé l’ensemble des musulmans aux yeux de leurs concitoyens en Europe. Des formes nouvelles de stigmatisation, de crainte et de repli identitaire sont aujourd’hui perceptibles chez les uns et les autres. De nombreuses voix s’étonnent et s’inquiètent : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment ces jeunes sont-ils tombés dans le piège du jihad ? Comment “lutter contre la radicalisation” des jeunes musulmans de chez nous ? C’est dans ce contexte que je propose de revenir sur certaines réalités de l’histoire vécue par les jeunes musulmans de Belgique. Il s’agit d’un témoignage, d’une prise de position aussi, celle d’un travailleur social s’exprimant à partir de son propre itinéraire, de sa propre expérience et de l’analyse de ce qu’elle lui a appris.

Accumuler et encaisser les discriminations

Depuis vingt-cinq ans, d’abord comme coordinateur de plusieurs maisons de jeunes dans les quartiers populaires bruxellois, puis au CBAI comme formateur d’intervenants sociaux, j’ai eu l’occasion de travailler avec un public composé largement, sinon principalement, de jeunes musulmans d’origine marocaine. Des jeunes Bruxellois musulmans au sens large, ai-je envie de préciser, c’est à dire dans le sens sociologique, celui d’une dimension identitaire affirmée, revendiquée ou attribuée, mais sans que nous ayons pour autant à préjuger de ce que cela peut signifier pour chacun d’eux en particulier. C’est au niveau collectif que cette identité correspond à la communauté d’une expérience sociale partagée : celle, trop souvent, de la discrimination et du déni de reconnaissance, c’est-à-dire du mépris. Cette expérience négative recouvre d’ailleurs plusieurs dimensions de l’identité de ce public : ce sont des musulmans, ils sont d’origine étrangère et ils habitent majoritairement les quartiers populaires de la ville.

La plupart d’entre nous n’a aucune idée, sinon théorique, de l’effet que la discrimination, la stigmatisation systématique, le mépris et l’arbitraire, policier entre autres, subis au quotidien, jour après jour, année après année, peuvent avoir sur la psychologie d’un adolescent et sur sa vision du monde. Mais lorsqu’un travailleur social accompagne ce public dans la durée, lorsqu’il entre en débat avec lui, lorsqu’il participe à la construction de projets communs, qu’il marche sur les mêmes trottoirs dans les mêmes quartiers et qu’il découvre certaines réalités sociales telles qu’eux doivent les vivre, ce travailleur social ne peut éviter d’être affecté par les formes flagrantes d’injustice et l’hostilité grossière qu’il doit supporter. Et il ne peut éviter de comprendre quelque chose sur la société dans laquelle il vit et le mépris social dont elle est porteuse.

Compte tenu de cette expérience partagée, de la découverte, dans le cadre de mon travail, de cet envers du décor qui constitue en grande partie  l’expérience de la  société  pour  cette  “communauté”, il faudrait plutôt, selon moi, admirer la patience, l’endurance et la résilience dont les musulmans (au sens large) ont fait preuve durant toutes ces années. Bien entendu, il y a des plaies qui restent vives, des blessures qu’il est difficile d’oublier, un ressentiment parfois profond. Mais il y eut surtout, et très majoritairement, un formidable bon sens et beaucoup de patience et de courage. Un solide sens de l’humour aussi, peut-être parce c’est encore une façon de défendre sa dignité. Tout cela représente une véritable leçon de sagesse que la société belge semble avoir du mal à entendre. Sans doute parce qu’elle est également peu disposée à regarder honnêtement la façon dont sont traités les groupes sociaux dominés. Elle préfère s’alarmer de façon hyper-médiatisée sur des phénomènes de radicalisation marginaux, quoiqu’éminemment  prévisibles et compréhensibles même s’ils sont des impasses pour ceux qui s’y engagent. Si la “radicalisation” des jeunes musulmans devait correspondre au niveau des provocations, de l’arbitraire et des formes de rejet ou de mépris qui leur ont été infligés, les flambées de révolte urbaines auraient été beaucoup plus fréquentes et violentes que celles que nous avons connues.

Mauvais plans hors-caméra

Plantons donc le décor  de  ce  terrain  que nous allons examiner sous le double registre de la discrimination et  du  déni  de reconnaissance. Examinons-le en sachant que la “réalité” collective comporte des “angles morts”, qui ne sont pas les moins propices à d’éventuelles radicalisations. Ces angles morts, hors-cadre, hors-champ, hors-caméras, méritent d’être éclairés pourtant, car ils fonctionnent comme une sorte de dimension cachée, celle de la barbarie ordinaire telle qu’elle a été pratiquée par le “pays d’accueil”, dans une sorte d’indifférence complice de la majorité des citoyens. C’est dans les angles morts en effet que l’on se fait insulter et tabasser, c’est hors-caméra que les provocations et les bassesses sont commises par les agents assermentés de l’Etat, afin que les victimes se révoltent, que l’on puisse les inculper de rébellion en contribuant ainsi à leur stigmatisation et à leur criminalisation. Les contrôles policiers abusifs, vexatoires, humiliants, accompagnés d’insultes racistes et de brutalités, n’ont pas été des “bavures”, comme certains aiment le croire. Ils ont été, dans certains quartiers et de la part de certaines équipes de policiers, des pratiques répétées et systématiques. Certes les jeunes des quartiers populaires ne sont pas tous des anges, certes tous les policiers ne se comportent pas comme une milice d’extrême-droite, mais les faits d’abus systématiques, je les ai constatés. Combien de fois n’avons-nous pas entendu des policiers expliquer à un jeune qu’il n’était pas ici chez lui et qu’il ferait mieux de retourner dans “son pays” ?

Et cela alors que nous, les animateurs et travailleurs sociaux, cherchions à développer avec ces jeunes, à travers des projets participatifs, des formes de responsabilité citoyenne. Notre public était clairement exposé à des injonctions contradictoires,  à ce fameux double-bind (“Tu es ici chez toi” versus “Tu ne seras jamais chez toi ici”), dispositif qui rend fou, selon les psychologues. Deux discours en opposition complète, tenus par deux catégories d’agents du même Etat belge : welcome  in Schizoland ! Une recherche publiée en 2000 et intitulée Mon délit ? Mon origine[1] faisait apparaître deux raisons importantes de la surreprésentation carcérale des hommes d’origine maghrébine. La première concerne les “techniques de chasse” des services de police, qui ciblent systématiquement certains lieux et quartiers où se trouve ce  public  spécifique, ce qui aboutit très logiquement à de plus nombreux constats de délits que dans les quartiers qui sont moins ciblés et contrôlés et où il y a moins d’hommes maghrébins. La seconde raison, c’est le fait que statistiquement, et pour des faits équivalents, les dossiers des  inculpés  portant un nom d’origine maghrébine sont plus poursuivis et aboutissent donc à plus de condamnations que pour d’autres catégories de population. Sans cette recherche ces deux raisons seraient restées invisibles et impensées. Et ce qui est devenu visible c’est le phénomène de la xénophobie légale, du racisme institutionnel, de la criminalisation mise en œuvre par certains agents de l’Etat, policiers et magistrats, à l’égard de ce public musulman.

C’est ainsi que ça se passe et s’est passé durant des années. Vous ne le saviez pas ? Vous étiez occupé à regarder ailleurs ? Vous étiez occupé par vos propres affaires ? Vous étiez à Batibouw et ces voyous ont abimé votre voiture ?   Et maintenant vous êtes surpris, effrayé, vous vous demandez “pourquoi tant de haine ?”. Vous pensez qu’il y a sans doute eu trop de laxisme, d’indulgence, vous êtes séduit par les discours musclés.  Il est clair que les “angles morts” de la visibilité sociale ont fonctionné, en Belgique et ailleurs, comme de véritables “fabriques de l’ennemi”. Ces angles morts, qui sont également des volontés de “ne pas voir”  et de maintenir de confortables préjugés, finissent par envahir les consciences et par produire des zones occultées collectives. Ces zones impensées ne sont pas réellement derrière un mur, mais elles impliquent des réalités séparées, aménagées, privatisées, avec des itinéraires urbains évitant certains quartiers, ainsi qu’un sentiment d’insécurité ambiant, diffus, entretenu avec vigilance par certains médias. Ces zones impensées impliquent enfin la réaffirmation incantatoire des croyances et des représentations qui servent à nourrir la bonne conscience et l’arrogance des dominants. Comme, par exemple, l’injonction “Il faut qu’ils s’intègrent !”, dont la répétition finit par montrer qu’elle signifie “Il faut qu’ils s’assimilent !”, sous-entendu “Il faut qu’ils disparaissent !”.

Servir l’économie, renoncer à son identité ?

Ces phénomènes d’occultation traduisent, au niveau des représentations sociales, des rapports de force idéologiques et sociopolitiques. En tant que  formateur,  j’ai entendu les témoignages émouvants des jeunes concernant les épreuves que leurs parents ont supportées au nom de l’avenir de leurs enfants. J’ai dû me battre, souvent en vain, pour trouver des lieux de stage qui acceptent des jeunes femmes portant le foulard. Je les ai vues se résigner, elles qui était si désireuses de sortir de leur monde communautaire et d’être des citoyennes à part entière, et ne trouver finalement du travail que dans des associations musulmanes. En les rejetant qu’avait-on fait sinon les condamner au repli communautaire contre lequel, par ailleurs, on prétendait lutter ? Je ne m’étendrai pas non plus sur le vaste sentiment de trahison de milliers de jeunes qui ont systématiquement été orientés vers des filières scolaires professionnelles, sans prise en compte de leurs désirs ni de leurs capacités. Ici aussi le dossier à charge de la société d’accueil est lourd et désolant.

Les angles morts et la mémoire sélective cherchent à oublier le fait que c’est le patronat belge qui a fait appel à la main d’œuvre marocaine et que la présence de l’immigration marocaine en Belgique était donc parfaitement légitime. On préfère répandre l’idée que ces populations étaient à la fois des parasites et des envahisseurs. Anne Morelli rappelle régulièrement que si l’on avait importé de la force de travail, des bras, dans une optique purement économique, c’était en réalité des êtres humains qui étaient venus, avec leur culture, leurs valeurs et leurs croyances. Mais de ce second aspect, pourtant fondamental, il n’avait guère été question à l’époque car cela sortait du cadre économique à courte vue qui déterminait les vraies questions, les questions “sérieuses” et les politiques menées pour y répondre. Peut-être faut-il s’autoriser aujourd’hui à se demander si ce mode de gestion était si “sérieux” que ça, puisqu’il était réalisé au détriment de la dimension humaine, sociale et culturelle, et de toute vision ou souci du futur. Un travail important a été réalisé, principalement par les organisations syndicales, pour défendre et garantir les droits des travailleurs étrangers en Belgique. Vers 1980, alors que s’installait le grand chômage, ceux-ci avaient ainsi acquis les mêmes droits sociaux que les travailleurs belges. Mais ici encore la dimension économique seule était envisagée et donc reconnue implicitement comme la dimension principale voire unique de l’existence sociale : les êtres humains sont ainsi réduits à leur valeur marchande, à leur pouvoir d’achat, à leur employabilité (dans un contexte de pénurie d’emploi…), mutilés de l’essentiel d’eux-mêmes.[2] Quant aux autres dimensions, qui déploient l’ensemble des potentialités humaines et qui sont généralement rassemblées sous le concept de culture, au sens anthropologique, elles furent bien entendu fort peu considérées et souvent “neutralisées” comme de simples réalités folkloriques ou réduites à de la consommation de marchandise : si les Belges mangent du stoemp, les Italiens eux, aiment chanter, tandis que les Marocains font du couscous et que les Espagnols dansent le flamenco…

Voulons-nous bien nous rendre compte de tout cela, quelque cinquante ans plus tard ? Et constater qu’en fait rien n’a fondamentalement changé depuis, pour ce qui concerne en tout cas les leviers décisionnels principaux qui déterminent le destin de notre petite démocratie, peut-être pas aussi sympathique, en fait, qu’elle aime parfois se l’imaginer.[3] Cependant c’est la démographie qui, depuis cinquante ans, a transformé sensiblement le paysage sociologique bruxellois, l’électorat de certaines communes et l’origine ethnique des mandataires politiques. Dans le même temps un certain nombre de jeunes musulmans ont accompli et réussi des études universitaires dans différents domaines. Cela doit être mis au crédit à la fois de notre système scolaire et de leurs propres qualités de persévérance, mais cela change la donne globale. Car cela produit des changements progressifs de la façon dont sont formulés les problèmes de société. L’islamophobie est enfin reconnue officiellement, parce qu’il y a aujourd’hui des responsables politiques qui la connaissent pour l’avoir subie. C’est ici la pression démographique et la ténacité des acteurs sociaux qui viennent renflouer la démocratie. Et qui rendent à présent indispensable l’élaboration d’une nouvelle citoyenneté, interculturelle. L’un des chantiers majeurs de cette nouvelle citoyenneté bruxelloise en gestation est évidemment celui de la co-inclusion de la ville avec son importante dimension musulmane : il s’agit de reconnaissance, celle de l’identité et de la contribution musulmane dans la cité, mais aussi de réciprocité dans l’élaboration interculturelle de la citoyenneté.


[1] Recherche coordonnée par Brion, Rea, Schaut et Tixhon, Mon délit ? Mon origine, De Boeck Université, 2000

[2] On suppose ainsi, derrière chaque identité culturelle, le même homo economicus universel, proche parent du cochon, qui de los Angeles à Singapour, en passant par Berlin, Dubaï et n’importe quelle décharge illégale mais rentable (de déchets radioactifs ou de main d’œuvre exploitée) se vautre dans la jouissance de son confort privé. Un peu comme si nous décidions collectivement de valider l’idée que le modèle mafieux est le véritable modèle humain. Et c’est en effet une idée, en forme de tête de mort, qui fait son chemin dans nos imaginaires culturels et contre laquelle il s’agit de résister intérieurement, culturellement et politiquement.

[3] Le maintien de l’emploi dans le bassin de Liège impliquant, il y a quelques années, la livraison d’une importante commande de mitrailleuses à l’armée népalaise, le Ministre des affaires étrangères de l’époque, répondit à l’interpellation d’un parlementaire Ecolo que le Royaume du Népal, en pleine guerre civile, était tout à fait démocratique. Moralité : un régime démocratique est un régime auquel la Belgique doit livrer des armes. Autre exemple : les tonnes d’armes et de munitions belges découvertes en Lybie après la liquidation de Khadafi. Elles sont actuellement fort utilisées sur place.

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