DROGUES : CONSTATER L’USAGE, PRÉVENIR LES DOMMAGES. LA RÉDUCTION DES RISQUES COMME DÉMARCHE D’ACCOMPAGNEMENT DES USAGERS DE DROGUES

par | BLE, MARS 2008, Social

Les politiques de prévention axées sur l’abstention de l’usage des drogues ont, depuis longtemps, montré leurs limites. Ainsi, pendant les années ‘80, dans un contexte d’urgence face à la propagation du SIDA parmi les usagers injecteurs de drogues, il est devenu nécessaire d’élargir les démarches de prévention.

Actuellement, Modus Vivendi, Les Fédérations Bruxelloise et Wallone des Institutions pour Toxicomanes (FEDITO), La Liaison Antiprohibitionniste, La Ligue des Droits de l’Homme et Le CAL se sont associés autour d’une “Plate-forme Réduction des Risques”. Ce groupe veut attirer l’attention sur la nécessité de faciliter les actions de Réduction des Risques en Belgique à différents niveaux (législation, financement, sensibilisation). Cette plate-forme se réfère à la “Charte de Réduction des Risques”, que nous vous invitons à découvrir ci-après et qui présente les valeurs, les objectifs et les principes de la démarche de la Réduction des Risques. Elle a été proposée par Modus Vivendi et constitue le socle éthique des actions de la plate-forme.


Charte de la Réduction des Risques

Préambule

Cette charte a pour objectif de constituer le socle conceptuel de toute démarche pouvant se réclamer de la Réduction des Risques liés à l’usage de drogues en Communauté française de Belgique. A ce titre, les signataires de la présente s’engagent à en respecter l’esprit et les termes dans leurs interventions relatives à l’usage de drogues. Cette charte a été élaborée sur l’initiative de Modus Vivendi asbl, dont l’objet social est la prévention du sida et la réduction des autres risques liés à l’usage de drogues en Communauté française. Elle a fait l’objet d’une concertation avec l’ensemble des acteurs du secteur sociosanitaire concernés par la problématique.

Définition

La Réduction des Risques (RdR) est une stratégie de Promotion de la Santé et de santé publique qui vise à prévenir les dommages sanitaires et sociaux liés à l’utilisation de “drogues”.[1]

La RdR concerne tous les usages, qu’ils soient expérimentaux, récréatifs, ponctuels, abusifs ou inscrits dans une dépendance. La RdR peut également s’adresser aux personnes qui s’apprêtent à consommer une drogue pour la première fois. Les risques principalement associés aux drogues sont les risques de dépendance, de lésions somatiques et les risques psychosociaux. Ils peuvent avoir pour conséquences une morbidité, une mortalité et une exclusion sociale que les stratégies de Réduction des Risques se proposent de réduire.

Cette approche s’inscrit dans une démarche de promotion de la santé physique, mentale et sociale. La RdR se distingue de la prévention de l’usage et des traitements, dont elle se veut complémentaire. En effet si les traitements ont pour objectif un changement d’ordre sanitaire et / ou psychosocial, si la prévention a pour objectif de diminuer l’incidence de l’usage de drogues dans la population, la RdR, quant à elle, a pour objet de réduire les risques et de prévenir les dommages que l’usage de drogues peut occasionner chez les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas s’abstenir d’en consommer.

Enjeux de la Réduction des Risques

Les épidémies du sida et des hépatites ont démontré qu’il était urgent d’aborder l’usage de drogues en termes de santé. En conséquence, la RdR se propose de promouvoir la santé, le bien être, la dignité et la citoyenneté des usagers de drogues. Cette approche socio-sanitaire de l’usage de drogues est parfois en tension avec d’autres enjeux, notamment sécuritaires

où la question des drogues est perçue comme un enjeu de criminalité. Depuis une perspective de Santé Publique, l’illégalité de certains produits psychoactifs et l’absence de possibilité de contrôler la composition et la qualité des produits exposent l’usager à des risques accrus pour sa santé et son insertion sociale. Constatant l’inefficacité de ces politiques répressives et leurs effets contre-productifs, les acteurs de RdR demandent une révision profonde de la législation en matière de drogues.

Les constats

Une société sans drogues n’existe pas On ne connaît pas d’exemple d’une seule société humaine qui n’ait pas eu recours à une drogue ou à un psychotrope quelconque.

Il y a et il y aura toujours des personnes qui expérimentent, usent, voire abusent de drogues. Néanmoins l’usage abusif de masse semble être typique du monde contemporain, ce qui soulève des questions légitimes de santé publique. Ce constat, sans écarter le débat sur la causalité de l’usage et de l’abus de drogues, doit inspirer des stratégies de RdR conçues dans une logique de santé publique.

Le risque zéro n’existe pas

Toutes les activités humaines comportent des risques qu’il est possible de réduire mais non de supprimer. La prise de risque fait partie intégrante de l’existence. Une vie sans risques est impossible. Personne ne peut s’y soustraire, ni l’usager de drogues, ni les intervenants.

La notion de risque est relative

Même s’ils adoptent certains comportements à risque (consommer une drogue, se l’injecter au risque de contracter une infection virale, s’exposer à une overdose,…), les usagers de drogues ne sont pas prêts à tout risquer. La plupart des usagers de drogues témoignent d’un intérêt pour les modes de consommation à moindre risque.

La prohibition des drogues maximalise les risques

La prohibition contraint l’usager de drogues à la clandestinité, créant ainsi les conditions d’une consommation risquée. Il faut donc prendre acte du fait qu’il est contre-productif de criminaliser les usagers de drogues. En effet, la prévention de l’usage de drogues ou l’assistance des usagers problématiques est entravée par cette criminalisation, qui a pour conséquence d’augmenter la marginalisation et la criminalisation dont souffrent déjà certains usagers de drogues.

Une information objective n’est pas incitatrice

Une information claire, crédible, objective et accessible sur les risques associés à l’usage de drogues n’a pas pour effet une incitation à l’usage de drogues, quand elle s’adresse à des personnes en situation de consommation. Il en va de même pour la mise à disposition de moyens de consommer des drogues à moindres risques.

Les valeurs

Reconnaître l’usager de drogues comme une personne à part entière

La RdR reconnaît l’usager de drogues avant tout comme une personne, avec sa dignité, son humanité. L’usage de drogues et la prise de risques associée peuvent avoir un sens pour la personne, même si ce sens lui échappe.

Ne pas juger la consommation de drogues

En tant que professionnels de l’aide sociale et de la santé, nous respectons l’usager de drogues dans ses choix et décisions en ce qui concerne la consommation de drogues. Il ne nous appartient pas de poser un jugement moral sur la consommation des personnes.

Reconnaître des finalités propres à la Réduction des Risques

Les objectifs de la RdR liés à l’usage des drogues, et en particulier la prévention du sida et des hépatites, ne doivent être confondus avec la prévention de l’usage de drogues. La prévention, le traitement et la RdR concourent ensemble à la promotion de la santé de la population en général et des usagers de drogues en particulier.

Pragmatique, la RdR intervient auprès des usagers de drogues, à tous les stades de leur consommation, de leurs pratiques et de leur insertion sociale. Les objectifs de la RdR ne sont pas subordonnés à ceux de l’abstinence, du traitement ou de la répression de la criminalité.

Affirmer le droit de l’usager de drogues à la participation sociale

En dépit du statut illégal de certains de ses comportements, comme tout individu, l’usager de drogues a droit à la participation sociale, à la santé, à l’éducation, au travail, au respect. Pour autant que les moyens leur en soient donnés, la plupart des usagers de drogues sont capables d’agir de manière responsable vis-à-vis d’eux-mêmes et d’autrui, peuvent être acteurs de la société et de la RdR liés à l’usage de drogues. Il n’y aurait, par exemple, pas d’échange de seringues sans la participation responsable des usagers de drogues.

Principes d’intervention

Ne pas banaliser l’usage de drogues

Les interventions de RdR ne visent ni à encourager ni à décourager l’usage de drogues. La RdR se préoccupe de ne pas banaliser le recours aux drogues.

Donner aux usagers de drogues les moyens de réduire les risques

La RdR s’attache à rendre accessible l’information sur les risques et les manières de les réduire et, au-delà, à procurer des outils pratiques tels que matériel stérile d’injection, préservatifs, analyse scientifique de substances, traitements de substitution etc.

Encourager les prises de responsabilité des usagers de drogues

Les interventions de RdR visent à permettre aux usagers de drogues de s’approprier les moyens et outils de réduire les risques pour eux-mêmes, leur entourage et la société. Elles soutiennent la création et le développement d’associations d’auto-support.

Aller à la rencontre de l’usager de drogues dans son milieu de vie

La rencontre des usagers de drogues est activement recherchée par les intervenants de RdR. Ils privilégient l’approche “de proximité” c’est à dire l’intervention dans les lieux de vie mêmes des usagers de drogues, en rue, en prison, au travail, en milieu festif, etc.

Faire participer les usagers de drogues : Les interventions de RdR se développent sur base de l’articulation entre le savoir scientifique, les connaissances tirées de l’expérience des usagers de drogues et leurs préoccupations. Ainsi, nous considérons comme essentiel le partenariat avec des usagers de drogues à tous les stades des interventions, depuis leur élaboration jusqu’à leur évaluation.

Faire évoluer les représentations sociales sur les usagers de drogues

L’usager de drogues véhicule généralement une image négative, relayée, entretenue, amplifiée voire générée par certains médias et discours politiques : asocial, dangereux, hors-la-loi, malade, etc. Ces représentations sociales négatives entretiennent la stigmatisation et l’exclusion des usagers de drogues. Renforçant ainsi les pratiques clandestines de ces derniers, elles restreignent l’accessibilité aux dispositifs socio-sanitaires et donc contribuent à augmenter les risques. Au défi de ces représentations sociales dominantes, la RdR fait valoir la dignité des usagers de drogues tant auprès de publics spécifiques, tels que le monde politique, le monde associatif, les pharmaciens, les médecins, etc. qu’auprès du grand public.

Sensibiliser les professionnels de différents horizons aux interventions

La RdR vise à associer dans ses interventions toutes les personnes en contact ou susceptibles d’être en contact avec des usagers de drogues : pharmaciens, employés communaux, agents pénitentiaires, agents de protection de l’environnement, agents de police,…

Développer une réflexion et une évaluation constantes

La dimension expérimentale du champ de la RdR et les questions éthiques qu’elle soulève, imposent une évaluation constante des interventions, des pratiques et des besoins ainsi qu’une recherche sur les objectifs et les méthodes.


[1] “Drogue” : dans ce document, le terme “drogue” doit être entendu comme toute substance psychoactive, licite ou illicite, pouvant provoquer des dommages pour la santé mentale, physique et sociale, susceptible d’un usage abusif et pouvant ou non faire l’objet d’une dépendance.

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