DU PÉCHÉ ORIGINEL AU DESTIN INTELLIGENT

par | BLE, MARS 2010, Technologies

L’année Darwin étant derrière nous, nous allons pouvoir traiter de l’évolution de l’évolution sur base de données scientifiques récentes, qui furent rarement prises en considération dans les écrits et les émissions audio-visuelles en 2009.[1] Car il s’agissait davantage de lutter contre le Créationnisme et le Dessein Intelligent que de faire le point sur les modalités de l’Évolutionnisme…

Je m’inspirerai pour ce faire de Jacques Monod, considérant que l’évolution est une philosophie du XIXe siècle qu’il convient de traiter avec les outils scientifiques du XXIe siècle.

[NDLR : L’auteur nous a spontanément envoyé cet article. Il ne s’inscrit donc pas, a priori, dans le questionnement proposé par notre dossier. Il montre cependant que les concepts scientifiques aussi évoluent, peuvent prêter à plusieurs interprétations et susciter des débats.]

Les gènes du péché originel

Comme mise en bouche, j’ai choisi un ouvrage que nous devons à Christian de Duve, seul prix Nobel belge encore en vie. Le vicomte de Duve a publié en avril 2009, chez Odile Jacob, un livre interpellant sous le titre Génétique du péché originel.

J’ai toujours apprécié les réalisations du professeur de Duve, tant comme biologiste que comme penseur capable de tenir Dieu à distance de la science. Mais je ne cacherai point qu’à la lecture de son dernier opus, j’ai sursauté comme un chimpanzé devant une peau de banane. Car le professeur de Duve considère que l’humanité est entachée d’un défaut fondamental qu’il qualifie de péché originel génétique.

Ce péché originel résulterait de la sélection naturelle, chez nos lointains ancêtres, de caractères génétiques qui ont certes fait le succès démesuré de notre espèce mais en privilégiant abusivement l’avantage immédiat au détriment du long terme. Pour nous sauver des effets de ce péché, il nous faudrait un rédempteur issu de l’humanité elle-même, afin de nous aider à agir contre la sélection naturelle en dotant notre esprit d’une sagesse qui n’est pas inscrite dans nos gènes.

Cette irruption de concepts tels que “péché originel” et “rédempteur” dans la science génétique est sans précédent et sans intérêt. Mais de Duve n’en reste pas là : il nous prescrit des potions pour revenir à la raison. Faisant appel aux religions, il écrit : “les églises sont exceptionnellement qualifiées pour nous aider à sauver l’humanité. Les religions par leur influence et les sciences par leurs connaissances, doivent collaborer d’urgence à notre sauvegarde. […] Les églises offriraient leurs installations, leur clergé, leurs membres et leur influence pour dispenser l’éducation. Elles pourraient lancer une nouvelle croisade au profit de la rédemption destinée à sauver l’humanité des conséquences de son péché originel génétique”.

Pour ma part, je suis peiné de voir un savant éminent, de la stature du professeur de Duve, proposer de placer notre avenir sous la tutelle ecclésiale, alors que la science, l’éthique et la gouvernance sociétale ont mis des siècles à se débarrasser du carcan des clercs. Et je récuse ses propositions comme je récuse son messianisme rédempteur chargé de nous laver du péché originel. Outre que les notions de “péché” et de “rédemption” n’ont rien à faire en l’occurrence, leur nature supposée “génétique” apparaît comme un placage purement théologique dans un ouvrage essentiellement scientifique, dans la mesure où les concepts en cause ne sont ni justifiés, ni même discutés.

Pour ma part, j’ai une toute autre vision du destin de l’Humanité, qu’avec mes amis José Croisier et Jean Delahaut, nous avons qualifiée d’“Auto-Evolution vers un Destin Intelligent”.[2]

L’évolution de l’évolution

Depuis le début du XXIe siècle, des découvertes scientifiques fondamentales ont éclairé d’un jour nouveau certains aspects de l’évolution des organismes vivants. Déjà l’importance de l’embryogenèse dans les processus évolutifs avait été mise    en    évidence    en    développant le concept d’évolution-développement (“Evo-Devo”). Mais c’est surtout la transmission horizontale d’ADN, notamment via des virus et des transposons (éléments génétiques transposables), qui semble avoir joué un rôle majeur dans la différentiation et l’évolution des espèces.

Si l’on considère le génome humain, dont les séquences ont été publiées en 2003, il est apparu que les quelques 25.000 gènes codant pour des protéines humaines ne représentaient que 3 % de la masse de l’ADN séquencé. Quid des 97 % restants ?   Dans   un   premier   temps, cet ADN surnuméraire fut qualifié de “poubelle”. Mais on a découvert ensuite que l’ADN “poubelle” regorgeait de séquences exerçant des fonctions essentielles dans le fonctionnement de notre organisme. Ces séquences ont été introduites dans l’ADN des cellules de nos ancêtres lointains, souvent depuis des dizaines de millions d’années. Il s’agit, pour environ 8 %, d’ADN provenant de rétrovirus dont le génome, devenu endogène, a été incorporé autrefois dans nos chromosomes. Par ailleurs, une masse considérable (40 % environ de l’ADN total) trouve son origine dans des éléments génétiques mobiles (transposons devenus endogènes). Toutes ces structures sont répliquées lors des divisions cellulaires depuis de très longues périodes.

Illustrons le cas de l’évolution induite par un rétrovirus sans lequel l’humanité n’existerait pas, car il conditionne la formation du placenta dont nous avons tous bénéficié. L’ADN de ce rétrovirus a été intégré il y a des millions d’années dans le génome des ancêtres des mammifères placentaires. Il est devenu indispensable chez tous leurs descendants en intervenant dans la formation de la zone mitoyenne du placenta (appelée syncytium) qui sépare la mère du foetus. A l’état endogène, des séquences de ce virus ont été identifiées d’abord chez le mouton, puis chez la souris et la femme. Si on inhibe l’expression de ces séquences, il y a malformation du placenta suivie d’avortement. Nous voici loin des mutations ponctuelles dues au hasard qu’implique la théorie darwinienne de l’évolution.

Les mégavirus : étions-nous aveugles à ce point ?

En 1992, on a isolé dans le système de refroidissement d’un hôpital de Bradford (Royaume Uni) des amibes porteuses de structures de grande taille qui furent considérées comme étant des bactéries. Elles furent mises à congeler en attendant mieux. En 2002, lors d’un stage à Marseille, un étudiant reprit l’examen de ce matériel. On découvrit que les bactéries putatives étaient en réalité d’énormes virus qui furent appelés “mimivirus” (pour mimicking microbe virus). En 2008, des virus encore plus volumineux (appelés “mamavirus”) furent identifiés dans des amibes récoltées au sein d’un système de réfrigération de la région parisienne. Cerise sur le gâteau, il y eut, en décembre 2009, la description de “mégavirus” (dénommés “Marseillevirus”) structurés comme des “melting-pot” génétiques contenant à la fois des gènes d’eucaryotes, de bactéries et de virus.

En utilisant les séquences de mimivirus comme sonde, on a constaté que le plancton de tous les océans regorgeait de séquences homologues à celles des mégavirus.

La première décennie du XXIe siècle a donc bouleversé en profondeur notre compréhension de la génétique des virus. Les spécialistes de la question considèrent que les mégavirus pourraient être des formes relictes[3] de cellules de la “soupe primitive”. Ces mégavirus, tout comme les rétrovirus, pourraient donc avoir joué un rôle déterminant dans le transfert de gènes au cours de l’évolution.

On peut se demander pourquoi il a fallu un siècle de recherches sur les virus pour découvrir des structures virales aussi énormes que celles des mégavirus. Hypothèse : les virus étant considérés comme “petits”, les mégavirus étaient de fait condamnés à rester longtemps des Ovni (Objets viraux non identifiés ).

Affaire à suivre…

L’auto-évolution humaine

C’est sur le plan mental que l’évolution humaine s’effectue à l’échelle des générations. Grâce aux caractéristiques de notre système nerveux et de notre pharynx, la parole et le langage nous ont permis en quelques siècles d’envahir et de transformer le monde.

Dans un contexte de plus en plus complexe et incertain, notre avenir est à la merci d’un surplus de sagesse dans nos comportements. Pendant combien de temps encore notre complexité, notre adaptabilité et notre créativité échapperont-elles à la servitude volontaire ?

Seule une stratégie intelligente de maîtrise de notre destin pourrait permettre aux Humains de répondre aux situations futures qui attendent notre espèce. Après avoir rétréci l’Univers et la Terre jusqu’aux limites de notre entendement, il nous faut désormais faire le trajet inverse en élargissant notre compréhension à la totalité des phénomènes dans l’hyper-complexité de leurs devenirs.

Dès lors, l’auto-évolution humaine aura à évaluer les situations, à procéder à l’analyse critique de leur devenir et à réaliser les ajustements opportuns par rapport aux nécessités futures, en se basant sur les réalités épigénétiques dans un monde qui a basé son existence mentale sur le “tout génétique”. Il s’agit d’aider les Humains à être à la fois acteurs d’eux-mêmes et bâtisseurs d’une société ouverte, en quête de bonheur de vivre.

Transhumanisme versus perhumanisme

Deux voies principales se dessinent en vue de doter les Humains de caractéristiques susceptibles de leur permettre de poursuivre leur cheminement après 10 000 ans de conquête de la Terre depuis le néolithique : le Transhumanisme et le Perhumanisme.

Le Transhumanisme se rapporte à une auto-évolution fondée essentiellement sur les sciences et les techniques ; il vise à accroître les performances individuelles, physiques, physiologiques, mentales, sportives et autres par une sorte de Viagra universel. Il s’agit de façonner un destin évolutif “contre-nature” qui permette de transgresser toutes les limites dites “naturelles”. Prothèses, puces, robots génétiques ou électroniques, nano-particules sont appelés à la tâche afin que l’Humain reste jeune, vigoureux, performant et pourquoi pas immortel.

On voit mal que des milliards d’Humains puissent bénéficier de tels “bienfaits”. Actuellement, les avancées les plus spectaculaires du Transhumanisme se situent dans les domaines militaire, policier, publicitaire ou cosmétique. Pour le neurologue Jean-Didier Vincent une telle évolution, si jamais elle se produit, aboutira à façonner des criquets pèlerins plutôt que des “Supermen.”

Le Perhumanisme est un néologisme qui qualifie une évolution culturelle, morale et éthique visant aux performances accrues du coeur et de l’esprit. Il s’agit d’éclairer les voies d’un destin qui n’aurait pas pour vocation de suréquiper quelques individus mais bien de comprendre le monde des Humains, de le valoriser, de l’enrichir et de le guider dans la conquête du bonheur. Il s’agit de combler notre indétermination mentale à la naissance par une éducation formatrice. Il s’agit de protéger notre complexité, notre adaptabilité, notre créativité qui élaborent les connaissances, les sentiments et les consciences, contre l’asservissement par les rabatteurs médiatiques et les faux prophètes. Le Perhumanisme s’appuie sur le caractère épigénétique du cerveau qui gère ses perceptions dans un état permanent de tension, de construction et de renouvellement des neurones.

Tout être humain représente l’aboutissement simultané d’une double lignée : la lignée physique et la lignée culturelle. D’un côté la chaîne ininterrompue des structures vivantes qui furent reproduites, propagées et sélectionnées avec acharnement pendant plus d’un milliard d’années. De l’autre côté, la conscience des Humains qui, depuis quelques dizaines de milliers d’années, ont assuré la filiation évolutive de l’esprit.

C’est   pour   traduire la globalité de ce processus que, au-delà de la sémantique, je préfère à la Théorie de “Sélection naturelle” de Darwin et de Duve, le concept flexible d’“Evolution naturelle” qui reconnaît le fait évolutif dans la Nature, en coexistence avec la “Sélection artificielle” des agriculteurs, des éleveurs… et des éducateurs.

L’avenir de l’Humanité repose sur les interactions réciproques des lignées physique et culturelle dans leurs rapports avec la pensée, la conscience, le sentiment. Dans ce contexte, à nous de maintenir avec opiniâtreté la cohérence du couple symbolique qui associe liberté et responsabilité au sein de l’infinie diversité des Humains.

Sans oublier que, selon Camus, il est un devoir qui prime : celui d’Aimer…


[1] Semal, J., L’Évolution dans tous ses états, éd. du CIPA, Université de Mons, 2010.

[2] Croisier J., Delahaut J. et Semal J., L’Écosystème Humanetum, éd. du CIPA, Université de Mons, 2009.

[3] NDLR : Espèce vivante qu’on croyait éteinte (c’est-à-dire n’existant plus que par les fossiles) mais qui s’avère exister encore de nos jours dans des niches écologiques restreintes.

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