EMERGENCE POLITIQUE OU CONFISCATION DE L’INTERCULTUREL

par | BLE, Culture, Education, MARS 2010, Social

L’interculturalité n’a pas à être décrétée, promulguée ou proclamée. Elle se produit de fait et nous la vivons tous, au quotidien, chacun avec ses appartenances et identifications, chacun avec son cadre de référence, sa subjectivité. C’est un phénomène qui, en tant que tel, ne nous oblige a priori qu’à en faire le constat et à le prendre en compte. Cette prise en compte signifie et implique qu’ensuite le phénomène sera étudié et, éventuellement, accompagné et pris en charge collectivement, à travers des projets et des dispositifs reconnus par l’Etat comme étant “d’utilité publique”. Ce qui implique un choix politique.

Des pratiques quotidiennes à l’officialisation politique

De fait, le constat de l’ampleur du phénomène interculturel, de sa généralisation et de son intensification croissantes, a rendu incontournable sa prise en compte par les pouvoirs publics.

Pourtant il y a une difficulté à parler d’interculturalité, comme si une signification évidente de ce concept était communément admise et partagée, ce qui n’est pas du tout le cas. Certains acteurs politiques semblent d’ailleurs utiliser le concept sans jamais s’être demandés ce qu’il pouvait vouloir dire. Et c’est précisément la multiplicité des significations et des interprétations, du concept comme du phénomène anthropologique qu’il désigne, qui constitue l’enjeu principal de l’émergence actuelle de l’interculturalité dans la dimension politico-médiatique.

Du point de vue des acteurs sociaux qui, depuis des dizaines d’années, élaborent et mettent en œuvre dans leurs pratiques quotidiennes des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être qui répondent aux réalités et aux défis de la société multiculturelle (savoirs qui constituent la pragmatique aussi bien que les modèles théoriques de l’action interculturelle), il est évidemment nécessaire, indispensable même, que la question interculturelle soit enfin reconnue et émerge au niveau politique institutionnel.

Mais cette émergence politique suscite également chez les acteurs de l’interculturel, ceux qui en font l’expérience quotidienne comme citoyens, militants ou professionnels, pas mal de méfiance légitime. L’espèce de reconnaissance officielle dont l’interculturalité fait l’objet aujourd’hui – que ce soit à travers les travaux de l’ex-Commission du Dialogue Interculturel (dont les recommandations sont d’ailleurs demeurées des recommandations, sans plus) ou à l’occasion de l’Année Européenne (2008) du Dialogue Interculturel, ou encore, actuellement, dans le cadre des Assises de l’Interculturalité – pourrait bien signifier l’enterrement officiel de ce qui, dans les dynamiques interculturelles, vient déranger l’ordre établi des identités, des appartenances et des communautés. Les dynamiques interculturelles sont en effet des processus dont la spécificité est de venir remettre en question, voire de contester, ce qui est déjà institué, et donc plus ou moins figé, dans l’ordre culturel des identités, des appartenances, des identifications et des institutions.

De l’apparition de nouveaux clivages…

Nous voyons aujourd’hui que ces dynamiques, et les questions qu’elles soulèvent, provoquent l’apparition de nouveaux clivages. Ainsi voyons nous ceux qui aiment à se penser comme les “progressistes”, se diviser. Il y a ceux, d’une part, qui veulent rester fidèles à une position ethnocentrique qui leur permet de croire en leur propre supériorité idéologique, à vocation universaliste, qu’il s’agit d’inculquer au reste de l’humanité, composée de barbares et d’obscurantistes. Prétendre à l’universalité de sa propre position est en effet la façon la plus simple d’éviter de prendre conscience du caractère particulier et ethnocentré de cette position. Claude Lévi-Strauss, dans son célèbre texte anti-raciste “Races et histoire” (1952), considère d’ailleurs cette attitude mentale comme archaïque par excellence, l’essence même de la barbarie. D’autre part nous voyons ceux qui font le choix d’interroger leurs évidences culturelles et d’essayer d’élaborer des références communes, à défaut d’être universelles, transversales aux identités et appartenances. Parmi ces transversalités et ces références partagées, notons principalement la dénonciation des logiques mortifères de l’économie capitaliste et, au delà de ces logiques, celle de cet ennemi commun qui menace toutes les cultures humaines, à savoir une culture mondialisée de l’avidité, du mépris et de la peur.

C’est principalement autour de la question de la laïcité, et du sens à donner à ce concept, ainsi qu’autour de celle de l’émancipation des femmes, qui mobilise aussi différentes interprétations, que se dessinent les lignes de front de ce nouveau clivage.

Cependant, plus profondément, c’est au niveau de la définition la plus personnelle de nos identités et de nos appartenances que les dynamiques interculturelles font apparaître de nouveaux enjeux et de nouveaux clivages. Les frontières de ces catégories culturelles que sont le privé et le public, le sacré et le profane, le politique et le religieux, le masculin et le féminin, etc… sont systématiquement interrogées et souvent bousculées par l’expérience concrète de l’interculturalité. Ainsi, par exemple, le champ des appartenances confessionnelles et des croyances devient-il, lui aussi, le lieu d’un questionnement systématique sur ce que peut signifier être juif, chrétien ou musulman. Les mondes communautaires ne sont pas homogènes et c’est chacun qui est interpellé et qui doit décider ce que signifie, pour lui, telle ou telle appartenance et quels sont les poids respectifs de ces différentes facettes identitaires dans l’économie générale de sa subjectivité. Ce questionnement est certes exigeant, souvent inconfortable (et là il se heurte à une des pseudo-valeurs principales de la culture dominante : le confort), jamais tout à fait terminé, mais il détermine enfin à quels choix politiques, à quelles prises de position et à quels engagements concrets nos décisions identitaires nous conduisent. Les discussions et les choix porteront aussi bien sur la façon d’éduquer les enfants que sur les rôles au sein de la famille ou du couple, sur nos manières de nous alimenter et sur l’impact écologique de nos modes de vie que sur nos responsabilités citoyennes, sur nos rythmes de vie et emplois du temps que sur les solidarités et les alliances que nous décidons de développer.

Déstabilisation des anciens consensus institutionnels

L’interculturalité apparaît alors comme un très profond phénomène de brassage et de déstabilisation des accords institutionnels anciens, aussi bien politiques que psychiques, ainsi que des rapports de force et de domination qui fondent l’ordre social. Cela se vérifie d’ailleurs du niveau d’un couple à celui, local également, d’une concertation communale où il serait nécessaire de rediscuter la répartition des subsides, jusqu’au niveau global des rapports Nord-Sud. L’exemple de ce qui s’est joué autour du fameux discours de Sarkozy à Dakar est significatif à cet égard : de vieilles dominations et toute l’arrogance qu’elles véhiculent sont désormais dénoncées jusque dans les dimensions symboliques où elles fondent leur autosatisfaction.

Il est dès lors légitime de se demander dans quelle mesure les gestionnaires de l’ordre établi des identités et des appartenances, les garants des catégories et des découpages officiels de la réalité dans laquelle nous vivons, peuvent vraiment accepter les dynamiques et les questions portées par l’interculturalité et qui risquent de mettre à mal leurs positions acquises aussi bien que leurs fonds de commerce idéologiques. Parmi ces gestionnaires, citons en vrac, pour éviter les malentendus, les “responsables” et les “représentants” institutionnels, mais aussi les “savants” et les “experts”, tous ceux dont le statut est lié à la maîtrise politique ou symbolique, intellectuelle ou institutionnelle, maîtrise liée à un certain état des choses, à un ordre institué des appartenances et des dominations que, justement, les dynamiques interculturelles tendent à secouer et à contester. C’est ici que l’hypothèse de la récupération institutionnelle, politique et médiatique de l’interculturalité, ainsi que de la neutralisation du caractère subversif des dynamiques interculturelles, prend tout son sens et toute sa pertinence.

Nous vivons dans un monde culturel global qui se caractérise par des séries de distorsions dans la perception de la réalité. Cela engendre un sentiment de confusion et de méfiance qui tend à s’accroître. Les procédures de traitement des données induisent un sentiment de falsification diffuse, de glissement généralisé des significations, de manipulation tellement ambiante qu’elle tend à devenir une nouvelle structure de nos subjectivités. Cette distorsion ambiante, c’est particulièrement celle qui subordonne l’expérience sociale vécue, la quotidienneté collective de nos vies, à leur mise en représentation médiatique et institutionnelle. Comme si nous ne parvenions plus à nous percevoir nous-mêmes que dans les miroirs déformants des médias ou des institutions, comme si l’authenticité immédiate de notre expérience nous était confisquée. Parler de manipulation serait sans doute accorder trop de crédit à ce qui ne se produit finalement que comme un effet de système, une sorte de déterminisme dans lequel tous les acteurs sociaux sont pris dès lors que les logiques de fuite en avant, de survie et de peur continuent de détruire les différentes cultures humaines.

Les attitudes et les compétences qui permettent le développement interculturel

Pour les acteurs sociaux impliqués dans les dynamiques interculturelles, la reconnaissance politique de l’importance du phénomène interculturel devrait se traduire par une prise de conscience de la nécessité de développer et de disséminer le plus largement possible, dans nos villes et quartiers, les attitudes et compétences qui permettent le développement interculturel. Ce sont des attitudes de confiance et de respect, ce sont des compétences de décentration, d’écoute, de médiation, de traduction culturelle, d’évaluation réflexive et de négociation, d’organisation de débats critiques dans une optique d’éducation permanente. Dans ce sens l’approche interculturelle devrait être l’axe principal des politiques dites de “cohésion sociale”. Cela implique des moyens financiers, cela implique une reconnaissance du travail accompli sur le terrain dans des conditions souvent précaires, cela implique des dispositifs de formation aux compétences interculturelles de tous les intervenants sociaux, que ce soit dans les formations initiales des enseignants, des assistants sociaux, des éducateurs et animateurs, des fonctionnaires, du personnel infirmier, ou aussi bien dans la formation continuée de tous ces métiers.

Nous pouvons craindre qu’au contraire l’émergence de l’interculturalité dans la sphère politico-médiatique ne se traduise à terme par d’oiseuses et infinies discussions sur ce qu’il s’agit d’interdire ou non et sur le sens à attribuer au fait que certaines musulmanes décident de porter le foulard. Gadget de diversion pratique parmi d’autres, ce faux problème, il faut y insister, ne provient que de la décision de la plupart des écoles d’exclure les élèves qui portent le foulard (les obligeant à se rassembler dans les rares écoles qui les acceptent), ainsi que du confinement socio-économique et géographique des populations d’origine immigrée. Le vrai problème est donc plutôt celui des discriminations racistes et/ou islamophobes pratiquées par des représentants de l’institution scolaire. C’est un dossier volumineux de témoignages accablants sur le racisme ordinaire. Le combat de celles qui portent le foulard pour que soient respectés leurs droits constitutionnels est donc un combat interculturel parfaitement légitime. Mais est-ce cela qu’il faut imposer au grand public comme question interculturelle principale ? Faut-il réduire l’ampleur du phénomène de l’interculturalité à ce qui n’en constitue qu’un aspect particulier, en oubliant la diversité globale et tout le travail quotidien de dialogue, de rencontres et de construction de projets ? Quand on sait par ailleurs que les musulmans ne représentent que 3 % de la population belge ? Pourquoi faut-il que l’opinion publique se représente la question de la présence musulmane comme un tel problème ? Cette interculturalité-là sert-elle à détourner l’attention d’autres problèmes collectifs ? Sommes-nous pris en otages par des contextes géopolitiques ? Victimes, en tant que société, de tendances pathologiques à la crainte et au repli identitaire ? Voilà bien des questions, qu’il est utile de poser et d’adresser à ceux qui prétendent officiellement débattre d’interculturalité. La légitimité des questions interculturelles se trouve du côté du terrain et des pratiques collectives des citoyens. Et cette légitimité, c’est la partie immergée, invisible de l’iceberg interculturel, sa profondeur et sa masse, la multitude anonyme de ses passagers. Nous sommes tous embarqués, mais pas sur le Titanic d’un certain ordre du monde qui n’en finit pas de sombrer, car nous sommes cet iceberg sur lequel il se brise.

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