ESCLAVAGISME ÉCONOMIQUE ET OPPRESSION MORALE DE LA DETTE ET DE L’ENDETTEMENT

par | BLE, Economie, JUIN 2014

Prisonniers des contingences matérielles et victimes des aléas conjoncturels, nous voilà tombés dans le piège sans fin des obligations morales que nous imposent les règles d’une société de transactions et de financements où l’argent est roi, le crédit souverain et l’endettement à la fois une nécessité et une règle d’or. En un sens, nous vivons presque tous à crédit.

En fait, c’est simple, tout le monde doit. Chacun est moralement le débiteur ou l’obligé de quelqu’un, sans même pour cela avoir contracté une dette effective. Endetté, on le devient presque à la naissance ! Les chômeurs doivent tout autant que les travailleurs, sinon plus. Et les uns vivent, avec au-dessus de la tête, suspendue comme une épée de Damoclès, la crainte de ne pouvoir rembourser leurs dettes. Les autres voilent leurs réalités, naviguent ou louvoient dans un entre-deux qui n’est ni la soumission, ni la révolte, et finissent toujours par se faire avoir à l’usure. Car, aujourd’hui, on ne peut vivre sans crédits et sans endettement. Autrement dit, on est tous chevillés, muselés par les contraintes morales et la pression psychologique qu’un tel fait économique et social implique.

La plupart d’entre nous travaille pour rembourser ses dettes, tandis que pèse sur leurs vies de laborieux citoyens, la crainte obsessionnelle de ne pas parvenir à boucler leurs fins de mois : régler les factures, rembourser les crédits de toutes natures, pour la nouvelle tablette, les dernières vacances à l’étranger, le nouveau téléviseur, l’appartement, la voiture, l’achat de terrain, la construction de la future maison familiale, que sais-je encore. Qui peut vivre, voire survivre, sans crédits de nos jours ? Et pour cela ou à cause de cela, que pouvons-nous prétendre être ? Des citoyens ou des esclaves économiques ?

Nous sommes dorénavant entre créditeurs et débiteurs dans une configuration de rapports et de réalités qui nous enchaînent au pouvoir et à l’autorité de ceux dont nous sommes devenus par nécessité ou par contrainte les obligés : Etat, institutions financières, organismes sociaux, banques, etc. La preuve, le moindre retard dans le remboursement d’un crédit, le paiement d’une facture, le manquement d’un rendez-vous avec l’autorité de tutelle, donne lieu à des agressions morales par des procédures intimidantes, des injonctions brutales, autoritaires et culpabilisantes, face auxquelles il est rare que le débiteur n’obtempère pas.

Devoir implique qu’on soit en mesure de payer ses dettes. Et quand on n’y parvient pas ou plus, dans un système socio- économique où la valeur humaine se mesure à l’échelle de la solvabilité, on perd automatiquement tout droit au crédit au sens propre comme figuré. Et dans certains cas, on perd aussi les moyens matériels de consommer ses droits et de conserver la plénitude de l’exercice de sa liberté. Une vraie damnation sociale, aurait-on dit à l’époque de Victor Hugo et des Misérables ! Ne sommes-nous pas de nouveaux bagnards enfermés dans un bagne d’un nouveau genre, tout aussi immatériel que les boulets et les chaînes qui entravent nos pieds et limitent nos mouvements ?

De fait, la loi économique prime sur toutes les autres lois désormais, et sa morale sur toutes les autres morales. Et nul ne peut, semble-t-il, se soustraire à sa domination et à son autorité. Ni un Etat lourdement endetté, devenu son bras armé par procuration, protecteur des transactions et des intérêts des groupes financiers, au détriment de la sécurité et de la qualité de vie des populations. Ni des citoyens endettés et devenus des obligés de leurs créditeurs et dont certains, retranchés dans la défense d’un confort et d’un standing précaires acquis à coût de crédits, désertent les causes communes. Et encore moins un monde associatif enfermé dans l’aquarium de son impuissance et dépendant de l’oxygène que sont les subsides, allocations, subventions et autres financements pour subsister et exister.

L’économie de Marché est sans aucun doute, la plus impitoyable servitude que l’homme ait inventée. Elle est de toute évidence incompatible idéologiquement et humainement avec une société qui cherche à être authentiquement démocratique et égalitaire. Et c’est peut-être pour cela aussi que rien n’avance plus. Pourtant, la liberté n’est pas une valeur qui se monnaie. L’aurait-on tous déjà oublié ?

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