ESPACE PUBLIC À LOUER

par | BLE, DEC 2014, Environnement, Justice, Social

L’espace public urbain pourrait se définir comme l’ensemble des espaces de passage et de rassemblement qui sont à l’usage de tous et n’appartiennent à personne, et ce, par opposition aux espaces privés. A l’examen, cette notion se révèle beaucoup plus complexe et soulève de multiples questionnements sociaux, politiques et juridiques.

Habermas définit l’espace public, dans un sens davantage politique que topographique, comme “le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.[1] Cette conception intervient dans une Europe qui s’émancipe des pouvoirs absolutistes et entend placer la responsabilité de l’Etat sous l’œil critique de la société civile par le biais d’une publicité des informations relatives à ses agissements. Pour Hannah Arendt, l’espace public politique détermine la liberté ; celle qui garantit à chacun, par le débat permanent, sa place d’acteur dans la cité. Cette “vitæ activa” individuelle n’est cependant envisageable qu’en permettant l’existence d’une liberté partagée par les individus dans leur ensemble.[2]

Si la notion d’espace public semble s’écarteler entre des préoccupations d’aménagement urbanistique assez concrètes et une recherche plus théorique des fondements démocratiques de la Cité, ces conceptions sont néanmoins complémentaires : l’aménagement urbanistique des espaces publics doit favoriser la réalisation des objectifs politiques de ceux-ci. Ils doivent être conçus de manière telle que les individus puissent y circuler librement, s’y croiser en qualité de citoyens égaux, s’y rencontrer pour participer à la vie active de la Cité voire y organiser une résistance citoyenne s’il y échet. L’environnement joue dès lors un rôle primordial dans l’organisation démocratique de la ville.

L’aspect physique de l’espace influence les pratiques et oriente les comportements qui réaffirment à leur tour le statut public de ce lieu comme condition fondamentale de l’expression de l’individualité dans un univers pluriel, à travers le contrat social qui le fonde.

Ce contrat en question revêt un caractère formel qui entend affirmer les droits et devoirs de tout citoyen au sein notamment de cet espace physique de cohabitation. Ce dernier doit dès lors, lui aussi, ériger ses bornes et ses piliers, paramétrer son organisation et déterminer ses interdictions.

Cet espace public ouvert à une pluralité d’êtres égaux exclut de facto, du plan politique, une relation de domination qui y octroierait plus de droits à certains ou de devoirs à d’autres mais s’avère de par son ouverture des plus vulnérables face aux appropriations.[3]

Les exemples de tentatives d’appropriation et de fragilisation de l’espace public urbain ne manquent cependant pas sous le ciel de nos cités modernes. Sous des allures qui peuvent sembler anodines ou revêtir un caractère habituel, ces formes d’assujettissement peuvent bouleverser considérablement notre pacte social.

Ainsi, la publicité à caractère commercial s’est imposée dans nos villes et persiste à dévorer notre espace public avec la complicité des autorités qui la considèrent comme un moyen de financement estimable de leurs projets sous l’œil quasiment indifférent de la majorité des citoyens.

Chaque espace susceptible d’être vu par un grand nombre de passants est devenu un lieu potentiel d’affichage publicitaire. Les espaces urbains sont les plus touchés ; cela n’exclut pas les autoroutes, paysages de campagne, plages ou autres lieux qui se transforment en médias de la consommation. Et nous n’évoquons pas ici l’invasion de nos espaces privés, phénomène qui sort du cadre de notre étude…

Affiches, panneaux géants, drapeaux, façades, trams, bus, vélos, kiosques, murs aveugles, sont devenus autant de supports publicitaires qui ont inévitablement transformé de manière inesthétique le paysage urbain et s’introduisent en continu dans nos consciences, telle une nouvelle forme de dictature à laquelle nul ne peut échapper[4] dès qu’il pénètre dans l’espace public.

Au fil du temps, cette forme de domination de l’espace et de l’esprit s’est insidieusement développée jusqu’à devenir la norme, l’état naturel des choses. Il est implicitement reconnu et accepté par les résidents de la Cité que les entreprises commerciales ont le droit de posséder et de contrôler l’espace public visuel en fonction des moyens financiers plus ou moins importants qu’elles pourront mettre sur la table.

Ce phénomène altère les règles de l’espace public telles qu’énoncées supra en instaurant des inégalités entre les individus : certains sont soumis contre leur gré aux influences opportunistes et unilatérales des autres. Cette idée est renforcée par la participation active des autorités qui ne se contentent pas de rogner sur notre espace public en octroyant des droits d’affichage privés aux entreprises mais poursuivent carrément les individus qui souhaitent répondre à ces intrusions en y contreplaquant leurs idées.

La publicité commerciale, quant à elle, ne participe à aucun échange d’idées dans l’agora. Elle n’a cure des symboles qu’elle véhicule et ne demande aucune réponse citoyenne, si ce n’est celle d’adhérer à un produit. Nous connaissons tous les poncifs qui nous sont desservis jusqu’au décervelage : individualisme, pollution, nationalismes, vitesse au volant, mauvaise alimentation, stigmatisation des minorités, stéréotypes sexistes représentant la femme comme ménagère ou objet sexuel, et cætera, et cætera. Ces fausses valeurs doivent être critiquées par la société civile et parfois attaquées juridiquement mais aussi inacceptables et néfastes soient-elles, il est vain de leur reconnaître une consistance. La réalité n’est pour le publiciste qu’un réceptacle à signaux prêts à être récupérés, travestis et réinvestis. Il s’essaie d’ailleurs parfois à produire de “l’anti-pub” ou à promouvoir l’image de la femme ou de telle minorité lorsqu’il s’agit de vendre en chatouillant son ego. En réalité, la publicité ne craint pas la majorité des plaintes émises par la vigilance des valeurs car elles perpétuent, en définitive, la communication autour de leurs produits à moindre coût promotionnel. Elle a tout à gagner en négociant son intégration sociale sur le terrain de la surveillance éthique plutôt que sur la légitimité même et le sens de cette intégration.

De surcroît, le matraquage publicitaire opère indirectement une certaine forme de censure dans la ville. Tous les espaces investis auraient pu l’être par de l’information culturelle, des formes de communication citoyenne, des œuvres d’art ou des lieux de rassemblement. Cette forme de censure est évidente à la télévision où l’accroissement constant du temps d’antenne cédé aux annonces commerciales restreint toujours plus le contenu des émissions – telles que le journal télévisé – déjà fortement triées et condensées.

La publicité commerciale sert autant le produit qu’elle présente la consommation comme raison de vivre, façonnant ainsi les inégalités sociales de manière encore plus tranchée. Au-delà de chaque annonce qui encense un bien, c’est l’ensemble de la logique publicitaire qui pénètre les interstices de la culture. Chaque publicité automobile, tout en servant les intérêts d’une marque en particulier, forge l’opinion du public concernant l’esthétisme d’une voiture et participe à entretenir le désir général de l’automobile, ainsi que son symbole de distinction sociale.[5]

Comme Habermas l’a souligné, l’information qui parvient aux citoyens évoluant dans l’espace public est primordiale car elle permet la critique politique de l’action des dominants. Nous constatons que depuis longtemps la publicité est devenue un média à part entière qui se fait souvent passer pour de l’information. Certaines entreprises se servent par exemple d’actualités ciblées ou de campagnes de sensibilisation pour promouvoir une marque. L’immense influence que les annonceurs exercent sur la presse “grand public” modifie la perception que les individus ont du monde. Elle renverse le rôle initial de

l’information dans l’espace public et anesthésie l’esprit critique de la société civile. Le support publicitaire est devenu, pour la majorité des messages, une condition d’apparition dans l’espace public. Il tend à devenir l’indispensable moyen de financement d’un projet.

Un exemple bruxellois récent concerne son système régional de location de vélos (Villo) amorcé autour de l’idée intéressante d’une promotion de la mobilité alternative dans la ville. Bien des exemples à travers le monde tels que le système BIXI à Montréal ou Bicing à Barcelone prouvent que ce type de système est réalisable

– en cumulant, par exemple, l’abonnement annuel avec une taxe sur le parking automobile – et que sa gestion publique est possible. La Ville de Bruxelles a préféré opter pour la facilité et l’économie financière en concluant un accord commercial avec l’opérateur publicitaire JC Decaux au détriment des coûts sociaux consécutifs.

JC Decaux a pour objet social de vendre de la publicité commerciale, non de développer des services publics. Villo est donc un outil marketing privé qui fournit à la ville ce service contre la mise à disposition de centaines de mètres carrés de publicité imposée à chacun dans l’espace public. Pour parfaire son image, signalons que les vélos sont fabriqués dans des conditions sociales déplorables par des ouvriers rémunérés 2 euros de l’heure en Hongrie.[6]

Autre ironie : les clients les plus importants de JC Decaux sont les constructeurs automobiles dont la firme inonde Bruxelles de publicités, et ce, en contradiction directe avec le projet initial qui était celui de diminuer le nombre de voitures dans la ville.

Le secrétaire d’État à la Mobilité Bruno De Lille affirma qu’il ne disposait d’aucun poids pour influencer les décisions de JC-Decaux et d’aucun pouvoir décisionnel en la matière lors d’une interpellation parlementaire concernant l’image de B. Bardot – condamnée pour ses propos racistes et homophobes – qui fut utilisée lors d’une des campagnes publicitaires de Villo.[7]

Une autre conséquence délétère de la publicité concerne l’un des rôles majeurs de l’espace public qui est celui de permettre un rassemblement des individualités afin d’échanger et de créer collectivement. Nous savons cet objectif déjà mis à mal dans nos sociétés modernes empreintes d’exclusions propices à la formation de regroupements disparates et de replis identitaires. Les conseillers en psychologie sociale engagés par les marques intègrent ce phénomène dans leurs stratégies et le renforcent en divisant la société en publics cibles afin de créer des besoins spécifiques, souvent toxiques. Les campagnes agressives de prêts à la consommation ciblant un public déjà fragilisé et enclin au surendettement ont ainsi provoqué de réelles catastrophes sociales ces dernières années.

Notre esprit critique et notre liberté individuelle nous permettent d’exercer une certaine résistance face aux stratégies de marketing élaborées par certains scientifiques du cerveau à la déontologie douteuse. Cette possibilité reste tout de même très limitée dès lors qu’il s’agit d’un public mineur visé massivement par les publicistes pour son caractère influençable et la pression qu’ils peuvent faire peser sur les habitudes d’achat de leurs parents. L’indépendance de la société en général par rapport à l’ensemble du dispositif publicitaire s’est quant à elle effritée depuis des décennies déjà.

De manière plus pragmatique, subir une telle pollution visuelle et une telle invasion infantilisante, abrutissante et inesthétique de nos esprits est inacceptable au sein de l’espace public supposé exempt d’appropriations et de domination. Comme l’a exprimé Philippe Val. : “La résistance s’organise. On dira que c’est une lutte futile. Non. La laideur, c’est le décor de la barbarie. La laideur anesthésie l’intelligence, étouffe insidieusement la joie de vivre, pourrit lentement nos facultés d’émerveillement, nous transforme en carpettes intellectuelles, en mous du bulbe, en grignoteurs de Tranxène.[8]

La ville de Grenoble vient d’annoncer qu’elle ne reconduira pas son contrat avec JC Decaux et ne lancera pas de nouvel appel d’offre afin de libérer son espace public en remplaçant les 2000 mètres carré d’affichage publicitaire par des arbres et de l’affichage libre et culturel qui sera exploité de concert avec le milieu associatif. Selon le maire de Grenoble, le manque à gagner pour la ville serait relativement faible au regard de l’intérêt général pris en compte. La ville de Sao Paulo est quant à elle déjà libérée de l’affichage publicitaire depuis 2006.

Si nos élus persistent à succomber à la paresse intellectuelle en acceptant d’abandonner notre espace public au joug des intérêts privés des grandes marques pour les quelques deniers rapportés à leurs caisses, les actions de la société civile ne se feront plus attendre. Il existe bien des solutions pour réduire considérablement l’impact de l’intoxication publicitaire sans pour autant porter atteinte à la santé économique de la ville et de ses entreprises en dépit du prétendu sentiment d’impuissance induit auprès des citoyens face à un phénomène supposé les dépasser.


[1] J.Habermas, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1997.

[2] Quentin Delavictoire, “Retour sur les concepts de citoyenneté et d’espace public chez Hannah Arendt et Jürgen Habermas pour penser la continuité du politique de l’Antiquité à la Modernité”, UQAM, www.revue-sociologique.org

[3] Vincent Berdoulay, Paulo Caesar Da Costa Gomes, Jacques Lolive, “L’espace public ou l’incontournable spatialité de la politique”, Jacques Lolive, Vincent Berdoulay, Paolo da Costa Gomes. L’espace public a l’épreuve. Régressions et Emergences, Presses de la MSHA, Bordeaux, pp.9-27, 2004

[4] Hanno Rauterberg, Die Zeit, 2008

[5] Nicolas Renaud, “La bonne publicité est la pire”, Hors Champs, juillet 2006

[6] Inter-Environnement Bruxelles, Villo, une convention en roue libre ?”, Bruxelles en Mouvement, mai 2010

[7] “Villo : une pub avec Brigitte Bardot choque le PS”, Le Soir, rédaction en ligne du 2 avril 2012, http://www.lesoir.be, page visitée le 17 novembre 2014.

[8] “Philippe Val, Allez-y, vous n’en reviendrez pas, éd. du Cherche-Midi, 1994

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