ÉTATS DE SIÈGE

par | BLE, Féminisme, MARS 2014

Au XXIe siècle, l’Europe semble tirée en arrière en matière de libertés individuelles. Le projet de loi espagnol cherchant à revenir sur les acquis en matière d’avortement est un exemple (l’Espagne a actuellement une loi parmi les plus progressistes en Europe). D’autres projets de loi visant à réprimer la contestation sociale dans ce pays en sont un autre. Dans le projet de loi “de protection et de sécurité citoyenne”, des amendes entre 1000 et 30 000 euros sont prévues en cas d’offense à l’État ou de “vexations de l’Espagne”. Si cette loi avait été en vigueur il y a quelques années, le mouvement des Indignés n’aurait certainement pas pu prendre l’ampleur qu’il a connu. En outre, les “manifs pour tous” et autres boycotts des manuels scolaires nous rappellent que les dangers de recul en matière de droits sexuels ne viennent pas forcément d’un Islam trop souvent présenté comme le danger ultime.

Perplexité face à une situation d’exacerbation du contrôle des corps, de la pensée et de l’expression dissidente en Europe, où si l’on s’endort d’un sommeil trop profond, on risque de se réveiller du mauvais côté de cette frontière ténue entre le droit de choisir sa vie et ses convictions et le non-droit ou la soumission à une pensée unique. Malheureusement, cette frontière semble actuellement transgressée, violée. Des exemples venant de l’autre côté de l’Atlantique illustrent le virage à droite, au cœur même des démocraties révolutionnaires qui font rêver plus d’un militant en Europe.

Le 10 Octobre 2013, l’Équateur connut un moment historique dans la lutte pour les droits sexuels et reproductifs des femmes. Paola Pabón, représentante à l’Assemblée d’Alianza País, le parti du gouvernement, a émis une motion en faveur de la dépénalisation partielle de l’avortement. À ce moment, l’Asamblea Nacional, le pouvoir législatif, débattait du nouveau Code Pénal équatorien. Ce code, dont l’intention était en apparence de moderniser le système légal, est en réalité un moyen pour le gouvernement de fortifier l’État de contrôle, l’une des priorités du projet politique du “correísmo”. Dans ce contexte, la motion de Pabón était vraiment exceptionnelle.

En Équateur, l’avortement n’a jamais été légal, avec la seule exception des cas de grossesse des femmes handicapées ayant été victimes d’un viol. Mais l’avortement en tant que pratique clandestine, discrète ou même discriminatoire (des femmes qui ont les moyens pour voyager à Miami pendant un week-end pour pratiquer un avortement légal aux États-Unis, par exemple) a toujours été une possibilité. L’un de projets les plus cohérents pour les femmes, spécialement les plus jeunes, c’est la “ligne téléphonique d’avortement sûr”, une hotline administrée par un collectif de jeunes activistes, qui met à disposition des femmes qui appellent, des informations concernant les avortements médicamenteux. Parallèlement à ces actions d’information, ces jeunes et courageuses activistes accompagnent des femmes dans les démarches clandestines pour avorter. Ce collectif fait de la clandestinité un geste transgresseur. D’autre part, les femmes et chamanes originaires de plusieurs cultures ancestrales sont en train de récupérer les savoirs autour de la régularisation de la menstruation et de l’avortement. Ces savoirs comptent parmi les plus précieux de ces cultures, au sein desquelles, très souvent, un avortement est assimilé à la régularisation du cycle menstruel. C’est le dogme religieux occidental qui a instauré le lien entre avortement et péché, un fait qui situe les femmes soumises à ces dogmes au cœur de conflits moraux et religieux nocifs, affectant sérieusement la capacité de développer un projet de vie.

D’autres voies pour accéder à une IVG sont en lien avec la classe sociale, le niveau d’éducation et la religion. L’Équateur est un pays où la ségrégation est un fait. Les discriminations et la marginalisation des services sont, bien évidemment, reflétées dans les possibilités qu’une femme a d’avorter. Certaines ont recours à l’aide de médecins du secteur privé qui se montrent solidaires et conscients des droits des femmes. Ils pratiquent clandestinement, mais dans des bonnes conditions, des avortements dans le secret de leur cabinet, avec les mêmes procédés utilisés en Europe et aux États-Unis. Pour les moins fortunées, il ne reste d’autre choix que de se soumettre à des coups de pied dans le ventre, assenés par le compagnon, un moyen extrêmement violent et inhumain pour déclencher un avortement. Une mesure désespérée pour éviter l’illégalité. Aujourd’hui, même ces procédés du désespoir sont susceptibles d’être dénoncés par un médecin, qui préfère souvent la délation de la femme auprès de la police pour ainsi sauver son travail.

Lutter pour la dépénalisation dans le code pénal et dans la société est donc fondamental. Le lobby des féministes à l’Assemblée est un effort de longue haleine, qui avait conquis certains espaces. À l’occasion de la réforme du code pénal, de nombreux articles étaient en train d’être reformulés, et plusieurs d’entre eux représentaient des luttes des organisations sociales, des militant-e-s et de la société civile. Dans le cas de l’avortement, le cap ultime reste pour les activistes de le dépénaliser dans tous les cas. Néanmoins, dans l’arène politique, il a été traduit par un timide premier pas à l’occasion des débats sur le nouveau code pénal : dépénaliser l’avortement pour les cas de viol. Même cela s’est avéré un échec. Le 11 octobre 2013, la sénatrice Pabón a retiré sa motion, au nom de “l’harmonie du parti”. Le président a explicitement interdit le dé- bat sur l’avortement, et la fonction législative a obéi à ses ordres. Avec cet échec, d’autres thèmes sont aussi tombés : la contestation sociale, la liberté d’expression, le cyber-activisme, sont punis aujourd’hui en Équateur, grâce au nouveau code pénal passé sous le strict contrôle du président.

Maintenant, en Équateur, l’avortement est un crime. Il est pénalisé avec une peine de prison allant de deux à cinq années, tant pour les femmes que pour les médecins et infirmières qui y participent. Aujourd’hui, en Équateur, une femme qui cherche un avortement dans une clinique publique ou privée, une femme qui avorte clandestinement chez soi et se rend dans une clinique pour des soins d’urgence, une femme à risques, une femme qui a été violée, toutes ces femmes commettent un crime. En outre, tout professionnel de la santé qui participe à ce processus peut recevoir une sanction similaire.

Une faction persistante et organisée du féminisme historique en Équateur, qui porte en elle une histoire de décennies de réussites, reconnaît dans celui-ci l’un des plus grands échecs dans l’histoire de l’Équateur républicain. Dans les années 90, les féministes historiques équatoriennes ont réussi à créer le Conseil National des Femmes (Consejo Nacional de las Mujeres, CONAMU) et d’autres institutions civiles et étatiques qui ont mis en place tout un système de protection pour les femmes. En 2014, les institutions nationales pour l’égalité de genre ont été démantelées. Le Conseil National des Femmes a disparu en 2009. Le gouvernement équatorien a pensé préférable de créer des “Conseils de l’égalité et pour la famille” au lieu de reconnaître qu’une grande dimension de la violence sociale et structurelle dans le pays est adressée aux femmes. Cette violence, instaurée dans la culture, la morale et la loi, pose des problèmes et besoins spécifiques.

L’une des raisons de cet échec c’est le fruit du bureau politique du gouvernement du président Correa. La souveraineté du corps féminin, les droits sexuels et reproductifs des femmes, leur droit à la contestation sociale, ont été étouffés et violés par Rafael Correa personnellement. Pendant ses discours officiels, chaque samedi matin, le président a clairement affirmé que sa foi catholique ne lui permettait pas d’ouvrir le débat sur l’avortement et les droits sexuels et reproductifs des femmes dans le pays. La répression de Correa a atteint le paroxysme lorsqu’il a puni les représentants à l’Assemblée (hommes et femmes) responsables de la motion pour la dépénalisation de l’avortement en cas de viol, le 10 octobre passé. Les représentants à l’Assemblée se sont donc tus. Pour ce qui est des trois femmes représentantes à l’assemblée, elles ont eu droit à une double peine : l’obligation de garder le silence pendant un mois, même après le retrait de leur motion, le lendemain même de son introduction devant l’Assemblée. Cette punition prit fin en novembre 2013. Ces représentant-e-s à l’Assemblée ne se sont pas encore prononcée-e-s publiquement sur les faits en question.

Telles sont les conséquences de la violation des principes d’un État laïque. L’Équateur a séparé l’Église de l’État au début du XXe siècle, au cours de la révolution libérale. Mais le régime non laïque de Rafael Correa et sa foi personnelle affectent la vie des centaines de milliers de femmes, qui meurent à cause des suites d’avortements réalisés dans des mauvaises conditions,

chez soi, avec en prime la peur d’être dénoncées par les hôpitaux, ou qui se taisent face aux viols silencieux ; ou qui cherchent à arrêter ces grossesses non-désirées à l’aide de cintres ou d’autres objets introduits dans leur vagin. Leurs droits humains les plus fondamentaux leur sont refusés.

L’État équatorien ne fonctionne pas comme un État laïque. Il s’éloigne aussi de plus en plus de la gauche, en criminalisant la contestation sociale (le fameux décret 16 du code pénal le prouve); Il adopte aveuglement le modèle extractiviste eu égard au pétrole d’Amazonie et en ce faisant il viole le droit à l’existence des peuples ancestraux en isolement volontaire ; il travaille avec des capitaux multinationaux, en particulier chinois ; il traque des journalistes et des militants, entre autres. Le féminisme équatorien, agissant de manière cohérente avec le devenir de la société, a contesté ces violations, mais rien n’a été résolu.

Il est donc désolant de voir Correa invité à la Sorbonne, à Paris, où il a reçu des honneurs et a parlé devant des milliers d’étudiants. C’est étonnant de voir sa popularité en Belgique, pays d’origine de son épouse et où il a récemment acquis un appartement. La gauche européenne est déterminée à idéaliser ce gouvernement, même quand il est l’un des gouvernements les plus autoritaires, sexistes et réactionnaires en Amérique latine.

L’Équateur est en état de siège. Les droits fondamentaux des femmes, les droits d’expression de la société civile et le droit à la liberté d’expression sont menacés tous les jours. Mais on résiste, aussi, tous les jours.

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