EXCOMMUNICATIONS DES TEMPS MODERNES

par | BLE, Démocratie, Economie, MARS 2014, Politique

Comme en témoignent les différents articles qui constituent ce dossier, nous pouvons constater que les procédés de criminalisation ou de décrédibilisation des mouvements de contestation politique fourmillent et se revêtent inélégamment des habits les plus variés. Il nous semble dès lors opportun d’essayer d’envisager les objectifs institutionnels ou privés qui s’escamotent à travers ces atteintes à nos droits et libertés.

Nous nous efforcerons miter notre réflexion aux pays dits démocratiques, reconnaissant – au moins formellement – à leurs citoyens, la liberté d’expression de leurs opinions et le pluralisme politique. Les états autoritaires ou totalitaires qui entendent museler les libertés de leurs populations ou diriger jusqu’à leurs pensées ne sont pas concernés par cette analyse car la contestation politique y constitue déjà un crime par essence.

Nous pourrions examiner ce type de répression des mouvements contestataires au regard des thèses fonctionnalistes qui, à la manière des entomologistes penchés sur leurs ruches, exposent que toute structure sociale poursuit le but transcendant de se survivre et l’objectif prioritaire de perdurer par tous les moyens. En conséquence, ce qui s’oppose à ce but sera rejeté et ceux qui en troublent le fonctionnement seront neutralisés.[1]

Une question essentielle se pose dès lors : si la démocratie constitue l’un des fondements de notre société, les mouvements de contestation politique et sociaux ne seraient-ils pas supposés être un puissant réacteur que cette structure se doit, a contrario, de stimuler et de réapprovisionner du fait justement de sa nature démocratique ?

Lorsque l’on rassemble les nombreux exemples d’une telle criminalisation, il apparaît rapidement que le moteur principal de l’adoption de ce type de méthodes n’est pas le maintien de la démocratie ni même de l’intérêt public, mais le besoin de défendre l’ordre économique existant, le propulsant de facto à la tête de notre structure sociale.

L’acharnement du ministre De Crem contre l’asbl Vredeactie qui s’opposa pacifiquement à la guerre en Afghanistan était-il motivé par la sauvegarde de la démocratie ou l’influence de certains lobbies militaro-industriels ? Qu’en est-il des arrestations massives lors des actions militantes telles que “le banquet des riches” contre les mesures d’austérité à sens unique, imposées aux victimes de notre système en venant réconforter ceux qui en profitent ? Des actions syndicales de plus en plus souvent condamnées ? Des manifestants anti-nucléaires arrêtés ?

Cette altération virtuelle des piliers sociétaux semble être – en partie du moins – le résultat des couches successives de vernis appliquées soigneusement par “les grands” du monde des entreprises et leurs lobbies, œuvrant afin de renforcer plus encore leurs intérêts privés et n’hésitant pas à affecter leurs immenses moyens au service d’une communication de dénaturation des concepts et des sujets auprès des médias et de la classe politique.

Ainsi, ce ne sont plus des militants écologistes qui dénoncent les dérives catastrophiques d’une agro-industrie de masse axée sur le profit en déracinant quelques plants, mais des criminels qui s’en prennent à la science.[2] Ce ne sont plus des bidouilleurs qui créent des plateformes d’échange de données sur Internet pour promouvoir la culture face au détournement du ratio legis du droit d’auteur aux profits démesurés des intermédiaires industriels, mais des pirates qui affament les artistes et détruisent l’art en son œuf,[3] et caetera, et caetera…

Le terme de “contestation” a lui-même pris depuis peu un sens péjoratif : il évoque aujourd’hui une tendance au dénigrement conflictuel systématique et sans discernement envers les institutions ainsi que le refus de “jouer le jeu démocratique”. L’ambiguïté qui réside entre le sens large du terme comme la recherche d’un monde meilleur, notamment par la critique et le débat, et le sens étroit, sectateur, favorise inévitablement l’entreprise de criminalisation de la contestation politique.

Ainsi, l’Etat[4] se laissera bercer épisodiquement par la mélodie du monde des entreprises, favorisant le point de vue de l’économiquement fort, de celui qui communique en utilisant des codes identiques aux siens, au détriment des doublement laissés pour compte.

De surcroît, ce sentiment d’ébranlement des institutions s’amorçant du fait d’un objet ou une action concrète débouche vite en un enjeu bien plus étendu et spectaculaire : la survie de la société et de ses institutions a pour effet de transformer les inquiétudes particulières de certains secteurs de l’opinion publique en une angoisse sourde ici de li et généralisée de la société – y compris l’Etat – quant au risque de bouleversement global de leur monde.

Comme le souligne Manuel Lambert[5] : l’Etat, incapable de satisfaire les besoins élémentaires de ses citoyens et impuissant face aux inégalités et aux injustices sociales, semble concentrer son énergie à mettre la précarité sous surveillance et opérer dans le sens d’une gestion pénale de la misère.

Les périodes de crises économiques et sociales sont, nous le savons, tant de terreaux propices au foisonnement des politiques populistes. En situant ces conflits sur un plan pénal, l’Etat se permet de considérer les militants sociaux comme des délinquants et des extrémistes. A une politique adéquate, réfléchie sur le long terme, moins visible donc moins électoraliste, il préfèrera souvent plus de répression, offrant à la population, à défaut d’un manteau pour l’hiver, l’illusion d’un pouvoir fort, confiant et quelques boucs émissaires symboliques à se mettre sous la dent.

Au regard de ce qui précède, il serait légitime de se demander pourquoi la presse, quatrième pouvoir, contre-pouvoir historique, ne joue pas un rôle fort pour dénoncer ces atteintes manifestes aux droits élémentaires des militants.

Pourquoi, lorsque l’action d’un mouvement ouvrier est criminalisée, les grands médias nous servent principalement – si le sujet semble assez incontournable pour ne pas en rester aux simples éléments factuels tournés en faits divers – les ennuis de circulation, les offuscations de tels “experts” du monde de l’entreprise, la “menace” que de telles actions feraient encourir à la société ou encore l’animalisation du mouvement ouvrier par un “face-à-face” pastiche entre le coup de grogne émotionnel du travailleur pris au vif et le porte-parole surentraîné d’une multinationale ?

Où pouvons-nous lire les résultats d’un vrai travail journalistique d’investigation qui analyse les causes réelles du mouvement, les risques sociaux pris par les travailleurs en lutte, les conditions de vie d’une population sans voix et, surtout, les connivences, intérêts croisés et autres montages financiers qui traduisent souvent des profits personnels démesurés arrachés à cette détresse sociale ?

Leur dépendance financière aux grands groupes qui les emploient ou achètent leurs espaces publicitaires, leur course au rendement financier et leurs connivences avec les “grands” des mondes économiques et politiques sont-elles devenues si imposantes qu’elles les tiendraient dorénavant éloignés du modèle théorique des médias au service du jeu démocratique nécessaire au bon équilibre de notre société ?

C’est à cette conclusion que semble aboutir Serge Halimi, dans Les nouveaux chiens de garde,[6] large enquête qu’il a menée dans le monde des médias durant plusieurs années.

Nous ne partageons cependant pas totalement le pessimisme de l’auteur et ne pouvons concevoir que l’entièreté de cette profession, corollaire essentiel de notre démocratie, se soit mutée en une meute au service de l’ordre établi et de l’idéologie dominante.

Si les griefs rapportés sont réels et que la pensée unique reste la norme, les rapports nous semblent plus complexes, plus diversifiés – même au sein des plus grandes éditions – et la récente multiplication foisonnante des sources d’information – notamment sur Internet – offre entre autres aux journalistes des solutions inédites d’indépendance, des possibilités d’organisation de débats politiques pluralistes et ouvrent la porte à de nouvelles réflexions concernant la pratique citoyenne de cette profession.[7]

En guise de conclusion, nous pouvons affirmer qu’en régime démocratique, si le mouvement de criminalisation de la contestation politique continue à s’étendre, il consacrera l’échec de ce même régime car il tend à considérer tout contestataire comme un ennemi en institutionnalisant un mécanisme d’exclusion directement contraire à l’esprit de nos institutions. Une société laïque ne peut permettre que le grand inquisiteur – qu’il le soit au nom de l’Etat ou des instances financières – se subroge à l’élu démocratique. Excommunier des citoyens sur base d’une vision bipolaire de la société ne fait que perpétuer une conception passionnelle des idées politiques qu’il est nécessaire de combattre au nom de la raison, de l’état de droit et de nos libertés fondamentales. Nous comptons sur une renaissance de la presse pour renouer avec son rôle de contre-pouvoir dans ce combat.


[1] L. Extermann, “La criminalisation de la contestation politique : un échec du libéralisme”, Déviance et société, 1978 – Vol. 2 – N°2. pp. 199-213

[2] Voir l’article “Moi aussi, j’en suis”, pp. 21

[3] Voir l’article “Partager, c’est du vol ?”, pp. 25

[4] Entendu comme l’instance décisionnelle, pouvant com- prendre par exemple les instances européennes

[5] Voir l’article “Les politiques sécuritaires favorisent-elles la sécurité ?”, pp. 17.

[6] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber – Raisons d’agir, 2005 (1997), 160 p.

[7] Nous vous invitons à (re)lire le numéro 76 du Bruxelles Laïque Echos sur les médias si vous souhaitez approfondir ces questions

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