FESTIVALART&ALPHA. L’INTÉRÊT DES DÉMARCHES ARTISTIQUES EN ALPHABÉTISATION

par | BLE, Culture, MARS 2015

En 2012, la première édition du Festival Arts & Alpha a fait découvrir au public des spectacles, des expositions, des installations, des salons d’écoute… une foule d’œuvres originales, créées par des groupes d’adultes qui (ré)apprennent à lire et à écrire à Bruxelles.

A l’heure où la tendance générale voudrait plutôt que la formation d’adultes se concentre sur le strict apprentissage linguistique, pourquoi l’alphabétisation s’évertue-t-elle à fricoter avec l’art ?

D’innombrables créations d’apprenants sont réalisées chaque année dans les associations d’alphabétisation bruxelloises, en collaboration avec des artistes engagés. Malheureusement, la diffusion de ces créations reste souvent éphémère et plutôt confidentielle. En automne 2010, l’envie affleure à Lire et Ecrire Bruxelles de mettre ces œuvres “sous les projecteurs”. Se dessine alors le projet d’organiser un événement pour montrer au grand jour l’incroyable créativité qui émerge des démarches d’alphabétisation.

En janvier 2010, Lire et Ecrire Bruxelles – en tant que CRéDAF[1] – et la Maison des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek (MCCS) décident de devenir partenaires porteurs d’un événement qui présenterait des productions collectives d’apprenants en alphabétisation. Les intentions étaient claires : en plus de présenter des œuvres au public, le festival proposerait des échanges de pratiques entre les apprenants, les formateurs, les artistes et sensibiliserait les travailleurs et les pouvoirs publics à l’intérêt des démarches d’expression artistique en lien avec l’alphabétisation. Le projet de Festival Arts & Alpha était né.

Un appel diffusé dans le réseau d’alphabétisation bruxellois a permis d’identifier près de septante projets menés avec des apprenants, proposés par une trentaine d’associations et la cinquantaine d’artistes associés à ces démarches. L’enthousiasme est contagieux. En plus de la MCCS, cinq autres lieux culturels deviennent partenaires de l’aventure pour accueillir les créations.[2] Quelques mois plus tard, c’est l’ouverture officielle du Festival. Durant quatre jours, le programme propose expositions, spectacles, projections et moments d’échanges. Les visiteurs ont pu découvrir une kyrielle de créations : vidéos, réalisations sonores, objets textiles, photographies, peintures, théâtre, écriture, etc. Si vous avez manqué ça, rassurez-vous, une nouvelle édition est prévue du 27 au 31 mai 2015. Si le Festival Arts & Alpha n’est pas encore un événement récurrent, le succès de la première édition a titillé les envies d’en organiser un deuxième.

Un enjeu essentiel d’éducation permanente et de cohésion sociale

Depuis près de trente ans, Lire et Ecrire défend “le droit à l’alphabétisation pour tous”. S’alphabétiser, c’est apprendre à lire et écrire, mais c’est aussi questionner, réfléchir, imaginer, créer, raconter son histoire. C’est aussi avoir le droit de participer réellement à toutes les dimensions de notre société – notamment à la vie culturelle.

De plus en plus, les pédagogies mises en œuvre dans les formations d’alphabétisation s’appuient sur des pratiques artistiques et culturelles très diverses. Et tout le monde s’accorde à dire qu’elles sont d’excellents déclencheurs de plaisir, de créativité, de découvertes, d’émancipation individuelle et collective.

Michelle Minne[3] l’a rappelé lors de l’inauguration du festival en 2012 : “l’intégration de la créativité dans un processus d’alphabétisation est donc un enjeu essentiel d’éducation permanente puisqu’elle permet non seulement l’épanouissement personnel et l’expression de soi, mais aussi l’accès à d’autres cultures que la sienne. Parce que participer à la vie culturelle est un facteur de liberté et d’impulsion sociale.

Il parait d’autant plus important d’encourager l’accès à la culture et l’expression culturelle dans une ville comme Bruxelles où la diversité de la population est une richesse. Selon Jean-Pierre Boublal[4], “la culture permet de reconnaître la légitimité des nombreuses cultures minoritaires présentes sur notre territoire. En donnant à ces minorités l’occasion de s’exprimer, nous posons un acte politique fort […]”.

La culture appartient à tout le monde

En matière culturelle, plusieurs textes posent des bases légales au droit de participer à la vie culturelle. Pour n’en citer que deux, la Déclaration universelle des droits de l’Homme reconnait (dès 1948) à “toute personne le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts” (article 27), et ce même droit est reconnu par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966) en son article 15 : “Chacun a le droit de participer à la vie culturelle”.

Malheureusement, ce droit n’est toujours pas un acquis pour une grande part de la population. Selon le Forum Bruxellois de Lutte contre la Pauvreté, près d’un tiers des Bruxellois vivent sous le seuil de risque de pauvreté. Et l’on sait que l’exclusion culturelle est étroitement liée à l’exclusion socioéconomique. L’accès à l’offre culturelle et aux circuits d’expression majeurs serait-il un luxe, lorsqu’on vit des difficultés au quotidien ?

On crève de solitude et d’ennui avant de crever de faim.” “Tout ce qui est beau donne une valeur supplémentaire et nous rend fiers. Nous en avons besoin.”, voilà ce qu’en disent des personnes en situation de pauvreté dans le Rapport général sur la pauvreté.[5] Non, la culture n’est pas une aspiration réservée aux plus chanceux de nos sociétés. Non seulement elle est un droit, mais plus encore un besoin humain.

Pour Karyne Wattiaux[6], “La culture, ça fait partie de l’être humain. La langue est culture. Les ateliers d’expression artistique permettent de réfléchir ensemble à toute question que chacun ou chacune se pose. Une œuvre d’art pose des questions à celui ou celle qui la regarde : qu’est-ce que ça me fait de regarder cette œuvre ? En quoi ça me touche ? Qu’est-ce que j’ai à en dire ? Qu’est-ce que j’aurais envie d’écrire ? Je considère tout être humain capable d’exprimer un point de vue, de créer. Tous ces aspects sont mis en œuvre dans l’alphabétisation, comme ça devrait être le cas partout ailleurs dans la société.

La parole appartient à tout le monde. Nous sommes tous et toutes producteurs/trices de culture(s) ; il ne devrait pas y avoir de culture “supérieure”, uniquement des cultures différentes. Or, cette diversité est- elle représentée dans l’espace public ou encore dans les galeries, sur les scènes et sur les écrans ? Il est important pour Lire et Ecrire Bruxelles de porter l’expression des apprenants dans la cité, de mettre leurs créations sous les projecteurs, de faire entendre leur voix.

Un chemin individuel et collectif

Tous les projets présentés dans le cadre du Festival Arts & Alpha sont issus de processus collectifs. La création finale est importante, mais c’est le chemin parcouru par chacun(e) et par le groupe pour y arriver qui lui donne toute sa substance.

Selon Katherine Longly[7], au fil des ateliers, “des liens se créent, tant avec l’extérieur qu’avec l’intérieur. Développer quelque chose ensemble, c’est pouvoir réaliser quelque chose de plus grand. Le collectif crée une énergie de groupe, il dépasse la somme des individus, ça décuple les forces. Puis si une personne dans le groupe est plus facilement prête à se lancer, ça crée une émulation pour les autres. Pour les apprenants, la plus grande retombée de ce type de démarches, c’est la fierté d’avoir réalisé quelque chose. C’est aussi l’envie de continuer, ils ont pris goût à la démarche artistique, il y a eu un déclic. Ils ont pris conscience qu’ils peuvent agir, même si c’est sur des petites choses. C’est énorme pour eux.”

Travailler en groupe, c’est aussi la possibilité de partager des expériences de vie – parfois douloureuses –, de se questionner mutuellement, de chercher ensemble, d’enrichir sa lecture du monde, de nourrir un langage commun, de produire une parole collective. L’œuvre artistique devient le moyen de dire l’injustice, la souffrance de l’exil, l’espérance de changement, le rêve d’autre chose…

Oui, c’est de l’art !

Le simple fait de se demander si les créations d’apprenants relèvent de l’art ou non, ne serait-ce pas adhérer à une échelle de valeurs, à une forme de hiérarchisation des œuvres en fonction de la place des personnes dans la société ?

Comme le dit Katherine Longly, “si on définit l’art comme le fait de faire sortir quelque chose de personnel, alors bien sûr que les créations d’apprenants sont de l’art. Ce serait prétentieux de dire le contraire. Ça voudrait dire qu’il n’y a que ceux qui sont déjà reconnus dans le circuit de l’art qui pourraient dire quelque chose de personnel ? Ça serait faire de l’art un privilège réservé à quelques uns.

Selon Roland de Bodt, “la finalité des expressions artistiques, des créations artistiques n’est pas l’art. La finalité de la création c’est l’ouverture des imaginaires.[8] N’est-ce pas ce qui pouvait sauter aux yeux des visiteurs lors du festival, ce foisonnement de mots, de formes, de couleurs, d’images, de matières pour dire son histoire, ses difficultés, ses espoirs ?

Un coup d’accélérateur au processus d’apprentissage

S’alphabétiser, ce n’est pas juste apprendre la langue, ça touche à toutes les dimensions de la vie humaine. Et pour Lire et Ecrire, les pratiques créatives sont un puissant moteur d’apprentissage. Dans son discours lors de l’inauguration du Festival 2012, Michèle Minne dira de ces pratiques qu’elles sont “un complément vivifiant qui donne un coup d’accélérateur au processus d’apprentissage.

Pour Marie Evenepoel,[9]les apprenants se rendent compte que l’apprentissage du français, ça ne concerne pas que des mots. C’est aussi : que fait-on de ces phrases qu’on apprend à construire ? Ce type de projets permet de comprendre d’autres choses qui se passent dans la société. Pour les primo-arrivants, ça leur permet d’entrer dans la culture du pays. Tout cela contribue à donner plus de sens encore à l’apprentissage de la langue.

Apprenants, artistes, formateurs, tous en témoignent : les projets artistiques sont aussi d’excellents leviers de plaisir et de valorisation de soi. Des participants au projet théâtral du Collectif Alpha[10], présenté lors du Festival en 2012, nous ont confié : “ça [le théâtre] nous donne de la confiance et du courage de travailler oralement et de parler bien français. Au début, tu sais, on a du mal à présenter devant du monde comme ça ou devant des gens comme ça parce qu’on n’a pas l’habitude […]”. “C’est la deuxième fois que je participe au théâtre. Ça nous a donné bien du courage. C’est une manière de s’intégrer, d’apprendre à parler au milieu des gens.

En ces temps où le “vivre ensemble” est sur toutes les lèvres, le festival Arts & Alpha en offre une expérience concrète. Créer ensemble, tel est le défi d’un festival qui, nous l’espérons, tisse plus de liens que beaucoup de politiques d’intégration contrainte. Plutôt que de parcours d’activation ou d’insertion, n’est-ce pas de tels espaces d’expression dont notre société a besoin ?


[1] Centre Régional pour le Développement de l’alphabétisation et de l’apprentissage du Français pour adultes.

[2] Le BRASS – Centre culturel de Forest, le Centre d’Art Contemporain – Le Wiels, La Maison du Livre, Les Ateliers de la Banane CEC, La Maison de la Création – Centre culturel de Bruxelles Nord.

[3] Michèle Minne est membre du Comité de pilotage permanent sur l’alphabétisation des adultes et secrétaire du Service Général de la Jeunesse et de l’Education permanente (Service de l’Alphabétisation et des Actions interculturelles) – Fédération Wallonie Bruxelles

[4] Jean-Pierre Boublal est aujourd’hui Directeur de Cabinet adjoint de la Ministre Fadila Laanan, membre du Collège de la Commission communautaire française, chargé de la Culture. Ses propos ont été recueillis lors du Festival.

[5] Rapport général sur la pauvreté, réalisé à la demande du Ministre de l’intégration sociale en collaboration avec ATD Quart Monde et l’Union des Villes et des Communes belges, 1996. http:// www.atd-quartmonde.be/IMG/pdf/RGP.pdf

[6] Karyne Wattiaux est conseillère pédagogique à Lire et Ecrire Bruxelles et animatrice d’ateliers d’écriture. Ses propos ont été recueillis lors d’une interview.

[7] Artiste photographe, Katherine Longly anime des ateliers d’initiation à l’art contemporain avec des groupes en alphabétisation au Wiels. Ses propos ont été recueillis lors d’une interview.

[8] De Bodt Roland, Le Cercle Ouvert, Lettre au Parlement de la Communauté française de Belgique, Racines Textes, Mons, 1999. Il est intervenu dans la conférence du festival 2012 : “Le rôle des arts dans une démocratie inégalitaire” Interventions accessibles dans leur intégralité sur www.artsetalpha.be/videos

[9] Marie Evenepoel a participé à plusieurs reprises aux ateliers d’initiation à l’art contemporain au Wiels avec son groupe quand elle était formatrice en alphabétisation à Lire et Ecrire Bruxelles. Elle est aujourd’hui coordinatrice du Centre alpha de Saint Gilles.

[10] Le spectacle s’appelait “Le cœur des hommes, le cœur des femmes”. Plus d’info ici : http://www.artsetalpha.be/2012/projets/voir/le-cundefinedur-des-femmes-le-cundefinedur-des-hommes

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