GENRE ET LAÏCITÉ

par | BLE, Féminisme, Laïcité, MARS 2009

Quelle est la conception de la féminité selon les laïques ? Est-elle homogène ? Comment imaginons-nous l’émancipation des femmes ? Partageons-nous ce modèle avec d’autres courants philosophiques ? Lesquels ? Est-ce que la religion est le principal frein à l’émancipation ?

Cela fait déjà plusieurs mois que le mouvement laïque a entrepris un processus de réflexion et de consultation à propos des enjeux et des défis actuels de la laïcité au sein de la société. Dans le contexte de ce vaste projet, Bruxelles Laïque a proposé une série de rencontres avec différents publics.

Dans un certain nombre de ces débats, tables de dialogue, ateliers de réflexion et conférences, le genre s’est souvent imposé comme un point sensible, voire incontournable. La difficulté à atteindre une égalité pleine et effective entre les sexes préoccupe et les discriminations polymorphes et évolutives à l’encontre des femmes exaspèrent. En même temps, on perçoit la laïcité comme une garantie nécessaire, voire suffisante, pour atteindre l’égalité entre les sexes et pour ouvrir les portes de l’émancipation des femmes.

Néanmoins, il est difficile pour nos interlocuteurs – et pour nous-mêmes –, d’identifier précisément les modèles de genre que la laïcité propose. Comme si les valeurs et les principes laïques rendaient toute expl ration et toute définition de ces modèles inutiles. Tout se passe comme si l’identité de genre n’était pas un enjeu pour la laïcité et que, en son sein, elle n’était pas problématique ni intéressante ; comme s’il suffisait de dire que, pour la laïcité, l’égalité entre les hommes et les femmes est une valeur fondamentale et universelle et que les laïques ont toujours soutenu le combat des femmes pour leur émancipation, pour comprendre comment la laïcité voit les rôles des hommes et des femmes, la construction de la masculinité et de la féminité et des modalités de relation entre eux.

Or, comme toute démarche politique et / ou philosophique productrice d’un projet et d’un discours sur la société, la laïcité véhicule une conception du genre (un discours sur la féminité et la masculinité et sur les relations entre hommes et femmes) qui comporte des normes et des limites. D’un point de vue féministe, il est important de rendre cette conception explicite et d’identifier les éléments qui font l’objet de confrontations avec d’autres conceptions (religieuses ou traditionnelles). Cette démarche permet d’éviter l’occultation d’éventuels intérêts stratégiques d’un groupe dominant et est en lien avec la tension entre universalisme et différentialisme, qui traverse le genre, mais aussi la laïcité.

L’ÉGALITÉ AVANT TOUT… MAIS LAQUELLE ?

Lors de nos débats, dialogues et discussions sur la laïcité, l’idée que l’égalité entre les hommes et les femmes est une conquête indissociable de la laïcité est récurrente, mais pas systématique. La présence, lors de quelques unes de nos rencontres, de femmes croyantes et fermement attachées à des valeurs d’égalité de genre et de non-discrimination a permis de mesurer le fait que, bien que cette question soit historiquement liée à la laïcité, elle dépasse largement le mouvement.

Il faut, néanmoins, affiner la conception de l’égalité dont il est question.

Souvent, la laïcité est comprise comme une démarche de non-discrimination des individus. Le lien entre égalité et laïcité surgit de ce principe libéral “où l’individu singulier doit être protégé contre les injustices de façon à pouvoir exprimer au mieux son talent”.[1] Cependant, l’égalité ainsi comprise reste formelle, c’est-à-dire incapable de tenir compte des facteurs structuraux et relationnels qui fondent les inégalités. On évacue de la sorte la notion de rapport de domination d’un groupe social, d’un sexe, sur l’autre. Or, le féminisme s’est efforcé de dévoiler les mécanismes de la domination patriarcale, qui ont lieu de manière universelle, récurrente et structurelle et dont la cible est bel et bien un groupe : les femmes.

Cette domination n’est pas exercée nécessairement par des hommes, comme les études sur l’économie des soins ou care economy[2] le démontrent. Parfois, cette domination est exercée par d’autres femmes, mettant en évidence le caractère polymorphe des discriminations à l’encontre des dominées. D’autres paramètres comme l’origine, la “race” ou la classe, en plus de l’identité de genre, entrent en compte.

Nous sommes face à une diversité d’identités qui s’emboîtent. Le groupe “femmes” n’est pas homogène. Il y a des femmes riches et des femmes pauvres ; des ouvrières, des chômeuses et des bourgeoises ; des blanches et des noires (sans oublier toute la gamme chromatique possible entre le noir et le blanc) ; des chrétiennes, des musulmanes, des juives, des animistes… et des athées… Au sein de chacun de ces groupes de femmes, les injustices de genre sont différentes. Le seul point en commun, c’est qu’elles sont à l’origine de souffrances réelles. D’où la nécessité de multiplier les stratégies pour l’émancipation.

Le défi actuel de la laïcité belge est précisément celui de proposer des stratégies susceptibles de rassembler ces femmes aux horizons divers. La difficulté découle non seulement de l’articulation parfois mal comprise entre ses deux niveaux (à savoir, politique et philosophique), mais aussi de cette grille de lecture libérale et individualiste des inégalités de genre qui est présente dans une partie du discours de notre mouvement. Tant que l’on concevra les rapports hommes-femmes comme des rapports entre individus, dans un contexte où la norme de neutralité est construite par un groupe majoritaire (d’hommes blancs, occidentaux et insérés dans un système politique qui sert leurs intérêts), il sera difficile d’articuler les discriminations multiples (liées au genre, à la “race”, à la classe sociale, à l’origine, etc.) pour rassembler les stratégies féminines vers une émancipation qui puisse convenir à toutes.

Il est certain que, au cours de l’histoire, les religions ont été (et continuent de l’être), des outils de répression, de discrimination et d’assujettissement des femmes au patriarcat. Face à ce constat, la laïcité serait une sorte de frontière qui séparerait les femmes “émancipées” des autres. De là, le raccourci qui ferait de la laïcité la voie exclusive vers l’égalité est tout proche. Or, l’avènement de la laïcité n’a pas résolu le problème de la domination masculine. Ce serait une erreur de se dire qu’il suffit d’adhérer à la laïcité pour régler, une fois pour toutes, le problème de l’inégalité et des injustices de genre. Oserions-nous, laïques, garantir que si tous les hommes et les femmes du monde devenaient incroyants, ils et elles seraient sur un pied d’égalité ? Du plus profond de mon athéisme, je n’oserais pas parier là-dessus…

LE FÉMINISME S’EST-IL INSTITUTIONNALISÉ DANS LA LAÏCITÉ ?

Depuis sa naissance, le mouvement laïque a fait siennes bon nombre de revendications féministes. La mobilisation des laïques autour de la dépénalisation de l’avortement reste l’exemple le plus emblématique de cette alliance émancipatoire. Cela n’est guère étonnant, vu la confluence historique des deux mouvements en Belgique[3] et vu que les deux visent la libération des carcans de la religion et imaginent et mettent en place des moyens pour les conquérir.

Il faut cependant noter que “Dans les années 70, l’hétérogénéité du mouvement des femmes était (donc) pensable et il nous semblait que des priorités et des stratégies différentes s’imposaient dans des contextes différents. Mais dans la pratique, force est de reconnaître que le mouvement des femmes appartenait majoritairement aux classes moyennes et supérieures”.[4] Le féminisme que le mouvement laïque fit sien était donc un féminisme largement anti-clérical, porté par les préoccupations d’un groupe assez homogène de femmes et d’hommes pro-féministes qui partageaient une lecture laïque de l’émancipation (féminine).

Mais l’adoption de cette vision homogène des revendications féministes n’est pas spécifique au mouvement laïque : “en dépit de l’hétérogénéité des féminismes occidentaux, il y a une cohérence qui résulte de

la conviction implicite que l’Occident est le référent premier dans la théorie et la pratique”.[5] Le danger se situe à ce niveau-ci et le défi actuel que la laïcité et le féminisme semblent partager, c’est de faire face aux revendications d’un groupe croissant de femmes qui ressentent que leurs vécus, leurs expériences de la discrimination en tant que membres de groupes opprimés et leur modèle d’émancipation ne sont pas compris par ce modèle–là. Cette tendance à définir ses revendications à partir de son expérience personnelle ou collective est, néanmoins, une constante des mouvements sociaux et politiques de partout dans le monde et donc pas un erreur propre à l’Occident.

Une piste qui renforcera, peut-être, notre réflexion et permettra de dégager des pistes d’action plus inclusives est l’application de notre exigence libre exaministe à l’articulation de la question du genre et de la laïcité et c’est cet exercice que nous vous proposons actuellement.

POUR UN MODÈLE DE GENRE LAÏQUE ET INCLUSIF

Depuis les années 2000 et d’après quelques échanges suscités dans notre campagne de consultation, le modèle qui semble s’opposer à l’image de la femme émancipée est celui de la femme voilée. Face à elle, l’idéal de la femme “libérée”, “autonome” et “moderne”, qui semble être partagé par beaucoup de personnes qui se positionnent en tant que laïques, pourrait se résumer aux caractéristiques suivantes :

  • Elle (a) fait les études les plus longues possibles ;
  • Elle exerce un métier en dehors de la sphère domestique et, si possible, fait une carrière satisfaisante selon les critères de son métier ;
  • Elle peut prétendre à un mandat politique, à un poste à responsabilités et à une fonction liée au pouvoir économique, politique ou scientifique ;
  • Elle utilise une contraception moderne (hormonale de préférence), peut avoir recours à l’IVG en cas d’échec de celle-ci et a un gynécologue homme de préférence ;
  • Elle laisse ses enfants à partir de leur 13ième semaine de vie dans un milieu d’accueil, si possible collectif, pendant qu’elle travaille et se réalise professionnellement grâce à cet arrangement ;
  • Elle choisit librement son ou ses partenaires (y compris leur sexe) affectifs, sexuels ou pour le mariage ;
  • Elle choisit ses vêtements en fonction de ses goûts, de la mode ou d’aspects pratiques ;
  • Elle peut dévoiler son corps pour séduire, elle y est même encouragée ;
  • …. (je vous invite à compléter cette liste non-exhaustive !)

Les questions que nous vous proposons maintenant, sont les suivantes : combien de femmes laïques accomplissent ce modèle ? Y a-t-il plus de femmes laïques que de femmes croyantes qui l’accomplissent “à la perfection” ou qui s’en rapprochent ? Est-ce que les femmes croyantes peuvent se retrouver dans ce modèle ? Est-ce qu’il y a des femmes laïques qui ne s’y retrouvent pas ?

La question qui relie toutes ces questions est celle de la normativité de ce modèle où, comme dirait Judith Butler, “Le genre apparaît sous telle ou telle forme, puis vient le jugement normatif sur ces apparences, jugement qui est rendu sur la base de ce qui apparaît (…) la question de savoir ce qui compte pour du “genre” est déjà en soi une question qui atteste du fonctionnement subtilement normatif du pouvoir, un fonctionnement imperceptible qui fait passer “ce qui sera” pour ce qui est déjà le cas.[6]

Il est temps de jeter des ponts et d’ouvrir des portes à des groupes qui interpellent nos modèles, pour pouvoir les enrichir et donner plus d’ampleur à notre action. Pour accomplir une universalité inclusive, la laïcité est une garantie des conditions nécessaires pour que surgisse le débat sur un modèle de genre émancipatoire, où toute femme puisse puiser des idées d’action.

Si au niveau philosophique, le modèle de genre laïque sera toujours libéré de toute croyance en un ordre supérieur à l’humain, au niveau politique, nous sentons-nous libres de partager les discussions sur un “genre nouveau” libérateur et libéré avec celles qui veulent les mêmes changements.

La femme et l’homme sont toujours à construire.


[1] Gratia Pungu “2007 : Année européenne de l’égalité des chances pour tous” in Michel Godard et Nadine Plateau (ed) Les unes et les autres. Cahiers Marxistes, n°238, Bruxelles, 2008, p.108

[2] voir aussi Bruxelles Laïque Echos, n° 62, p. 30.

[3] Le Centre d’Action Laïque fut créé en 1969. Le mouvement de libération des femmes connut son plus spectaculaire développement pendant les années ’70.

[4] Nadine Plateau “Féminisme / Féminismes” in Michel Godard et Nadine Plateau (ed) Les unes et les autres. Cahiers Marxistes, n°238, Bruxelles, 2008, p.13

[5] Ibidem p. 14

[6] Judith Butler Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, trad. Cynthia Kraus, Paris, La découverte, 1990, p.44.

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