GESTION DES CONFLITS, COMMUNICATION NON-VIOLENTE ET LAÏCITÉ

par | BLE, DEC 2013, Education, Laïcité, Social

Un conflit est un signe révélateur de logiques sous-jacentes, de rapports de force et de leurs déséquilibres. Il pose un défi aux parties impliquées puisqu’il porte en lui des germes de violence et de destruction : la tentation du recours à la force et à la coercition sera d’autant plus présente que les inégalités sont criantes, que le sentiment de “n’avoir rien à perdre” est grand.

LA GESTION DES CONFLITS

Néanmoins, percevoir et accepter le conflit permet d’accéder à des champs de la réalité qui peuvent demeurer cachés dans d’autres circonstances : les conquêtes sociales ont été le fruit de la résolution (parfois sanglante) de conflits et leur avènement a souvent été le fruit de la capacité de leurs acteurs à légitimer leurs revendications. Ce travail de légitimation est un travail d’explicitation, étape importante dans l’approche positive des conflits.

Expliciter ses besoins, ses intérêts et ses valeurs, que ce soit pour soi ou pour l’autre, est un exercice qui exige une certaine introspection ou, du moins, des conditions de mise en perspective. Le processus formatif que Bruxelles Laïque propose à travers ses formations en gestion de conflits vise précisément cet objectif d’explicitation.

De manière plus spécifique, notre démarche met l’accent sur la distinction et l’élucidation des différentes causes du conflit (besoins, intérêts et valeurs) et des enjeux sous-jacents afin de déjouer l’instrumentalisation (à des fins politiques, économiques ou d’autre ordre) des valeurs laïques comme l’égalité homme-femme, la mixité de genre ou la non-domination des pratiques religieuses dans l’espace public. Au niveau de la méthodologie, les valeurs laïques telles que le libre examen, le refus des vérités révélées et des dogmes sont notre point de départ : dans un premier temps, il s’agit d’identifier les problèmes pour ensuite évaluer les moyens pour l’émergence de pensées alternatives et des pistes d’action.

Cette volonté de partir d’une démarche de déconstruction des dogmes (non seulement religieux) est cohérente avec une grille de lecture constructiviste de la réalité (la réalité est construite par la conscience des sujets). La démarche libre-exaministe vis-à-vis du religieux est enrichie d’une démarche libre-exaministe relative à d’autres pensées rigidifiées et essentialistes (sexisme, dogmes économiques, nouvelles formes de racisme).

Ainsi, l’exacerbation des conflits entre religions et courants philosophiques se révèle souvent comme étant le fruit d’une occultation (volontaire ou pas) d’intérêts économiques ou politiques ou de besoins non satisfaits.

LA COMMUNICATION NON-VIOLENTE

De son côté, la communication non-violente permet de s’exercer à l’explicitation des besoins et permet d’acquérir des techniques de formulation qui facilitent l’émergence de rapports respectueux.

Comment ? À travers la reconnaissance de la légitimité des émotions et des sentiments des parties en conflit. En effet, la méthode proposée par Marshal Rosenberg part d’un postulat simple : les besoins non satisfaits génèrent des sentiments négatifs, destructeurs… qui sont, à leur tour, à l’origine de la violence. Pour déjouer cette violence que nous portons tous en nous, il est utile d’identifier nos besoins insatisfaits et de les communiquer à l’autre.

L’universalité de ces besoins et la capacité de tous les êtres humains à apprendre à se connecter à cette expérience intérieure sont des idées-forces de cette démarche qui nous semblent convenir à une approche humaniste des rapports entre individus.

LA NON-VIOLENCE EST-ELLE SOLUBLE DANS LA LAÏCITÉ ?

En juin 2013, lors d’une formation sur l’usage laïque de ces outils, organisée à Bruxelles Laïque à l’adresse d’une dizaine de délégués laïques de différentes régionales, Anne Fivé, directrice juridique du Centre d’Action Laïque, a partagé avec nous son témoignage en tant que travailleuse militante au CAL depuis trente ans.

Comme dans d’autres contextes, les participants ont questionné la communication non-violente et la gestion positive des conflits notamment sur base d’un sentiment partagé de révolte face aux injustices, dans un monde où la pensée unique tente de neutraliser les rapports conflictuels au bénéfice des intérêts des élites économiques… Pour certains, dans un tel contexte, l’idée de “tendre l’autre joue” semble tout simplement inconcevable.

Dans le même ordre d’idée, notre langage et les mots que nous utilisons vont dans le sens d’une identité militante, engagée dans une lutte contre des forces ou des intérêts éloignés des nôtres, voire irréconciliables… La laïcité de combat semble bien être la seule identité possible pour “assurer la défense de nos valeurs” et aguerrir des “fers de lance” de notre mouvement. Si bien que son histoire s’articule autour de conquêtes, obtenues parfois avec violence “Songeons au combat mené fin XIXe et début du XXe siècle pour qu’il y ait des enterrements et des cimetières civils gérés par les communes et non plus par l’Eglise catholique et éviter ainsi que les “sans religion” ne soient mis dans le coin des réprouvés, ce qu’on appelait “le trou aux chiens” ! En l’espèce, de nombreux incidents ont eu lieu avec beaucoup de virulence allant jusqu’à des exhumations de cadavres”.[1]

Actuellement, le quotidien des travailleurs laïques est (heureusement !) fait aussi d’un dialogue avec d’autres acteurs. Dans ce sens, Anne Fivé nous invite à nous pencher sur les spécificités que la laïcité belge permet de développer : “Notre système de reconnaissance et de financement est toutefois, chacun le sait, fortement dépassé et ne répond plus à la représentativité effective et aux moyens financiers de chaque courant convictionnel. Il doit être profondément réformé. Il n’empêche qu’il existe et on peut légitimement se poser la question de savoir s’il ne contribue pas malgré tout à l’existence de contacts ou d’échanges entre les convictions. Ne contribue‑t‑il pas à favoriser une gestion non violente de conflits potentiels entre les convictions présentes sur notre territoire ? En est‑il de même dans un État comme la France ou encore les USA qui, en principe, n’accorde aucun financement public?

Ce dialogue n’est cependant pas notre seul moyen d’action non-violent. “Les communiqués aux médias, les questions parlementaires, les courriers, les entretiens avec le monde politique et les publications d’articles ont été nombreux… Par ailleurs, je pense que c’est la conjonction d’une série de facteurs qui peut amener à la réus‑ site d’un combat non violent. En l’espèce, le mouvement laïque s’est affirmé de plus en plus en des termes positifs en revendiquant ses propres valeurs : libre examen, primauté du critère humain, conquête de la citoyenneté, respect des différences, capacité de révolte, souci de l’émancipation individuelle et collective notamment. Il s’est en quelque sorte “affiché” sans complexe et sans concession. Mais en même temps les tenants d’un cléricalisme ont per‑ du au fil du temps de la puissance et de l’influence sur l’échiquier politique. Certains combats comme celui de la dépénalisation de l’IVG ont été gagnés en alliance avec des catholiques progressistes qui partageaient la même préoccupation humaniste et sociale. C’est important de trouver, quand cela s’avère possible, des alliances avec d’autres groupes d’individus pour faire avancer la cause que l’on défend.

En trente ans, notre mouvement a connu des avancées mais doit poursuivre d’autres combats. Le contexte n’est cependant plus le même. Un durcissement des rapports de force interpelle ceux et celles impliqués dans divers dossiers, où les décisions sont de plus en plus dépendantes de l’économie et du monde financier.

Les “armes” ne peuvent donc plus être les mêmes. Si la possibilité de faire appel au dialogue est d’autant plus réelle qu’une reconnaissance a été acquise et que notre mouvement semble dépositaire de davantage de légitimité, les rapports de force semblent chamboulés par une mondialisation excluant les plus vulnérables. Dans un contexte de violence économique et institutionnelle de plus en plus marquée, les militants ne seront-ils pas contraints un jour de sortir de ce dialogue et de cette concertation ?


[1] Témoignage d’Anne Fivé dans le cadre de la Formation “Communication Non‑violente, gestion de conflits et laïcité”, Juin 2013.

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