ILS SAVAIENT QUE C’ÉTAIT IMPOSSIBLE, ALORS ILS L’ON FAIT [1]

par | BLE, Culture, DEC 2014

Quand on pense à l’aménagement et la gestion de l’espace public, on a souvent en tête les rues, les places, les parcs… bref, l’extériorité. On l’oppose par ailleurs en général à l’intérieur, le privé, l’intime. L’espace public est pourtant bien moins clairement circonscrit. Les éditions du Souffle travaillent cette question du dedans et du dehors à travers le projet audacieux invitant à repenser “absolument” un lieu culturel ouvert : Réouvertures des Halles de Schaerbeek.

Les centres culturels, interstices entre le quotidien et la sphère politico-institutionnelle, sont censés constituer un “moteur de l’espace public démocratique […] Cet espace public, ce sont toutes les manières que nous avons de nous préoccuper des questions humaines communes, en ‘quittant’ nos préoccupations domestiques, en dehors de contraintes du contrat d’emploi, dans une démarche libre.”[2]

Qu’en est-il aujourd’hui de ces lieux de citoyenneté ? Le collectif des Editions du Souffle[3] n’en était pas à son premier diagnostic avant d’entamer son audacieuse initiative. Un long travail d’analyse, consistant à “traquer les multiples et permanentes disqualifications dont les milieux non-académiques, populaires, minoritaires font l’objet.[4] Un sentiment d’urgence les poussant dans le dos, ils se sont lancés dans l’aventure qu’ils ont nommée “Réouverture des Halles de Schaerbeek”.

RÉOUVERTURE ?

Le choix des Halles de Schaerbeek n’est pas un hasard, comme l’explique Mariane Van Leeuw-Koplewicz, directrice des Editions du Souffle, à l’occasion d’une interview : “Pour la plupart d’entre nous, il s’agit d’un phare, d’un lieu de références qui aujourd’hui perd le nord et se perd tout court au travers de réponses empreintes de l’air du temps à des questions posées par des voisins, des gens, en somme monsieur et madame tout le monde. Ces interrogations portent d’abord sur la place que chacun d’entre nous peut trouver quand on vit dans une ville cosmopolite marquée par une fracture spatiale et économique, et qu’on est confronté aux exclusions sociales d’abord, culturelles ensuite, identitaires enfin.[5]

L’intitulé du chantier “Réouverture” part d’un regrettable constat : toutes les rénovations et travaux effectués depuis trente ans aux Halles de Schaerbeek ont conduit à la fermeture concrète et progressive de l’infrastructure physique. Or, pour ce collectif, l’ouverture des Halles est consubstantielle à la construction de rapports égalitaires. Il faut rappeler que les Halles de Schaerbeek est un lieu qui a connu de grandes expérimentations collectives et novatrices. Jo Dekmine, qui dirigeait les lieux dans les années ’70, avait de manière posturale une attention particulière à ce qui peut sembler de l’ordre de la périphérie : “Le spectacle est un feu ouvert, pas une finalité”, écrivait-il dans la note d’intention de 1972. Au fur et à mesure de son histoire, parallèlement à la construction du paradigme de la “bonne gouvernance publique”, les cloisons externes des Halles se sont épaissies. Les cloisons se sont aussi fermées de surcroît en interne vis-à-vis des projets d’innovation et des liens avec le territoire. Il s’agit aujourd’hui de maximiser les occupations, gérer les jauges du public, et faire des Halles un carrefour international pour la culture internationale, comme le soulève le collectif à travers le dossier de presse des Halles en 2013. Voilà pourquoi ce projet, initiative propre appelant à un vaste ralliement, se veut tout à la fois un retour aux origines de la définition politique du centre culturel qui s’inscrit dans les réalités des luttes émancipatrices, de tout poil qu’elles soient.

Pour retrouver l’esprit chaleureux des Halles, le collectif propose par ailleurs un retour à sa fonction plus ancienne encore : le marché ! Associé à un restaurant tenu par les talents cuisiniers du quartier, le pari est fait de ce que la convivialité et l’accessibilité seront au cœur de la réouverture du lieu.

Par ailleurs, et toujours dans le même esprit de décloisonnement, les Editions du Souffle renouent avec les plaisir des spectacles diurnes et jeunes publics. Cette temporalité, trop longtemps ignorée par la gestion des dernières années, pourrait faire entrer dans les Halles un nouveau public. Elle pourrait également faire entrer à nouveau la lumière du jour et naturelle sur la scène, dans un agencement alors plus fluide et aéré.

COMME UN CALENDRIER EN RHIZOME

Au-delà du projet architectural, à consulter dans le séduisant ouvrage publié à l’occasion de ce projet,[6] la vie interne des Halles se veut également ouverte et organique. Elle s’organise en pôles, qui peuvent chacun poursuivre leur agenda de lutte et tout à la fois se croiser, voire s’allier ponctuellement. S’appuyant sur le concept d’“agenda différé” développé par Houria Bouteldja,[7] ils relayent la thèse suivante : “réduire l’écart entre les différents groupes de la société occasionne une violence et un alignement stérile. En identifiant des positions émergentes absolument prioritaires pour les groupes (pôles) qui y sont attachés, nous n’entendons donc assigner aucune de ces priorités aux autres groupes. Si nous avons l’espoir que des alliances puissent se nouer parfois, elles ne peuvent pas constituer a priori l’horizon glorieux des différents groupes.[8] Le projet qui entend accueillir chacun dans sa spécificité et à son rythme, pourrait réunir sur un territoire commun une archive de cinquante ans de musiques urbaines à côté de luttes comme celles des Acteurs des Temps présents.[9]

Voilà pourquoi le collectif a identifié quatre pôles d’actions :

Pôle Arts et Narrations : Le collectif plaide pour une scène artistique plus ouverte aux innovations, aux écoles d’arts et aux productions qui sont en lien avec des mouvements d’émancipation.

Pôle Colonial et Post-colonial : Les meneurs de l’initiative déplorent les politiques publiques qui n’offrent aux belges issus des anciennes colonies que l’assimilation pour seul horizon. “Accueil, culture, mémoire et égalité d’expression doivent être garantis”, souligne Céline Serrad, coordinatrice des Editions du Souffle.

Pôle Ecologies et Résistances : Luttes écologiques et enjeux sociaux sont intimement liés. Il s’agit de “mettre en commun des cultures d’opposition et d’alternative, de réaliser un vaste programme de transmission de l’histoire des luttes”.

Pôle Stratégies digitales : Entre les révélations de Snowden et Wikileaks, la massification de la culture du jeu vidéo, les mobilisations pour un Internet libre et citoyen et l’omniprésence des réseaux sociaux dans nos quotidiens, l’appropriation des outils de l’informatique est un enjeu capital pour l’émancipation de demain.

Ces pôles, organisés selon une logique de “bottom up”, c’est-à-dire populaire et ascendante, auront le loisir de se mobiliser de manière autonome mais pas isolée. La nuance est importante. Des groupes aux agendas bien distincts mais dont les forces peuvent, de manière organique, se joindre pour des alliances ponctuelles ou partielles. Cette logique est loin d’être anodine. Elle résiste, voire s’oppose fermement, à la fragmentation des luttes dans le monde hyper complexe contemporain.

UNE CULTURE SANS MAJUSCULE

Loin des programmations internationales et spectaculaires, et plus proche a contrario des mouvements d’éducation populaire qui portaient les idéaux de justice sociale du XXe siècle, la réouverture des Halles propose une scène pour les cultures du peuple, nobles mais sans majuscule.

L’objet publié (et le site Internet qui y est associé) se parcourt, se lit en diagonale, se triture… Il est à l’image d’un projet éthique et esthétique, en construction itérative et en mouvements sinueux. Qu’il soit ou non réalisé, il est déjà en soi une ouverture de la pensée et une invitation à l’appropriation de nos espaces publics auxquels nous sommes tous et toutes conviés. Habiter la ville, c’est aussi, et peut-être avant tout, la réinventer.


[1] Mark Twain – détournement

[2] DGC de la Culture en FWB, “Centres culturels et territoires d’action”, p. 7, disponible sur http://www.culture.be

[3] http://www.editionsdusouffle.be

[4] ibidem

[5] https://www.dropbox.com/s/28w661erezuoyzy/Ren- contre%20Marianne%20Van%20Leeuw_v12_EDS_ LM.pdf?dl=0

[6] Ouvrage collectif, Réouverture des Halles de Schaerbeek, Editions du souffle, 2014

[7] Houria Bouteldja, “De l’importance stratégique des discordances, Universalisme gay, homoracialisme et ‘mariage pour tous’”, 12 février 2013, http://indigenes-republique.fr/uni- versalisme-gay-homoracialisme-et-mariage-pour-tous-2/

[8] Ouvrage collectif., Ibidem

[9] http://www.acteursdestempspresents.be/

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