ILS SONT DES MILLIERS

par | BLE, Culture, SEPT 2009

C’est avec une condescendance teintée d’ironie que la plupart (heureusement, pas tous !) des critiques de cinéma parlent parfois des films dits documentaires… Et collaborent ainsi à maintenir la réputation de cinéma informatif ou pédagogique, sous entendu plus ou moins ennuyeux, que traîne ce genre de films.
Mais pour l’essentiel, leur activité journalière est consacrée à la promotion des blockbusters[1] de fiction des compagnies majors hollywoodiennes ou européennes.

Trissotins de la culture cinématographique, ils ont, semble-t-il, décrété que seul le cinéma “avec acteur” était digne de leur attention… Un peu comme ces critiques d’art qui estiment qu’il n’y a que la peinture à l’huile qui vaille et que, par conséquent, les aquarelles de Turner ou les pas- tels de Spilliaert sont des créations inférieures.

Pour eux, il semble que Cannes est la Mecque du 7ème Art et monter les marches du “bunker”, le summum de l’élitisme cinématographique.

Cette attitude est aussi celle de la grande majorité des stations de télévision qui ne concèdent qu’un espace très limité au documentaire et c’est un euphémisme de dire que les responsables de programmes qui se battent pour y promouvoir ce type de création sont peu écoutés par leurs directions.

Cantonnés la plupart du temps en toute fin de soirée, ces films ne rencontrent qu’un public minorisé… ou insomniaque. Bien difficile donc de se frayer un chemin dans ces télévisions qui appliquent de mieux en mieux le précepte de Patrice Le Lay, patron de TF1, qui déclarait en 2004 que “le métier de ma chaîne de télévision est de vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible”.

Même les stations financées par le contribuable s’y sont mises… Et peuvent de moins en moins revendiquer le titre de “service public”.

Côté salles de cinéma, la situation n’est guère meilleure.

Ce n’est qu’exceptionnellement que, face au désintérêt des médias, les distributeurs “Art et Essai” acceptent d’inclure, souvent à la traîne de l’événementiel, ce genre de film dans leur programme.

Cet ostracisme n’a fait que s’amplifier dans notre pays depuis l’époque lointaine où la presse belge osait attribuer son grand prix annuel à un documentaire comme “Harlan County” de Barbara Kopple et où il y avait foule pour admirer “Comment Yukong déplaça les montagnes” de Joris Ivens (“Cinélibre” militait alors pour ce genre de film).

Oh, Bien sûr ! Certaines productions connaissent parfois un beau succès public : “Etre ou avoir” de Phillibert, “Bowling for Columbine” de Moore, “Buena Vista Social Club” de Wenders… Quelques rares autres qui contribuent à entretenir l’illusion.

Car ne nous y trompons pas ! Ces quelques succès ne sont qu’un emplâtre sur une réalité incontestable : le public est privé de la quasi totalité des grands films documentaires.

Et pourtant… le cinéma est né documentaire !

On sait peu que c’est seulement depuis 1926 que ce terme de “documentaire” est entré dans le vocabulaire cinématographique.

Jusqu’à cette date, les créations des Lumière, Méliès, Flaherty, Vertov, Chaplin, Murnau, Eisenstein, etc, n’étaient pas classifiées.

C’étaient simplement… des films !

Depuis l’arrivée du parlant et cette nouvelle appellation, de grands réalisateurs ont heureusement continué de marquer l’histoire du cinéma avec des “documentaires” : Bunuel, Kiarostami, De Oliveira, Bergman, Welles, Visconti, Resnais… Un peu plus respectables que les “stars” qui squattent aujourd’hui les ciné complexes et les TV, non ?

Aujourd’hui, les cinéphiles connaissent les Depardon, Guerin, Varda, Marker, Vautier, Carré, Dembinski, Peck, Coutinho, Gatlif… Tant d’autres, dont certains sont parfois invités sur les plateaux TV ou font l’objet d’un article dans l’un ou l’autre journal.

Ouf ! La bonne conscience est sauvée et la bonne vieille recette du pâté d’alouette et de cheval (un documentariste pour cent…) bien appliquée !

Et pourtant… Sait-on que l’immense majorité des cinéastes sont des “documentaristes” ?

De la Terre de Feu au Spitzberg (en passant par Libramont et Petegem), ils sont des milliers qui, chaque année, nous apportent des films – plus de 8.000 par an pour la seule Union européenne – dont les meilleurs dépassent souvent en qualité cinématographique les productions de fiction qui colonisent nos salles et le petit écran.

Ces films parlent, souvent avec talent, de la vie des humains, de leurs rêves, de leurs luttes, de leurs joies et de leurs peines. Ils portent un regard sensible sur des frères ou des cousins que nous connaissons peu, dont nous ignorions parfois l’existence.

Si certains de ces documentaires sont de simples comptes rendus d’événements, des reportages informatifs, des centaines d’autres sont de véritables films d’auteurs, des films élaborés avec un point de vue, une intelligence, une rythmique et une sensibilité dont la seule différence avec les films de fiction est… qu’il n’y a pas d’acteurs.

Il faudrait d’ailleurs exclure ces termes (documentaire/fiction) du vocabulaire et parler plutôt de “cinéma du réel” et de “cinéma du virtuel” car on trouve autant de sensibilité artistique, de beauté picturale dans l’un comme dans l’autre des deux formats.

Cerise sur le gâteau : ces “films du réel” ont, à notre époque pour le moins chahutée, une qualité rarement rencontrée dans les “films virtuels”, celle de contourner la désinformation distillée par les “grands médias” et le décervelage journalier des programmes de télévision.

Ils permettent au spectateur de briser la chape de plomb du silence sur des événements ou situations dérangeants pour certains pouvoirs politiques ou économiques. Il nous aide à comprendre et habiter ce monde avec lucidité.

Mais le grand public est presque toujours privé de ces beautés et de ces informations et, dans ce siècle où les médias de l’audiovisuel privilégient la course à l’audimat et à la glorification des histrions, les cinéastes du “réel” n’ont souvent que la guérilla comme moyen d’action et les festivals comme asile.

Ils deviennent de plus en plus les seuls lieux où ces films trouvent un accueil… Et rencontrent le public.

Ces festivals sont aussi le point de convergence des associations citoyennes de tous horizons qui viennent y “faire leur marché” pour l’organisation de débats sur des sujets sensibles.

Pour l’Europe, on notera surtout le FIPA (France), le festival de Thessaloniki (Grèce), Visions du Réel (Suisse), IDFA (Pays-Bas) et les “Etats Généraux du Documentaire” de Lussas (France).

Parmi les nombreux festivals dédiés au documentaire, plusieurs dizaines sont consacrés aux Droits de l’Homme : “Human Right Watch Festival“ de New York et Londres, “Derhumalc” de Buenos Aires, “Movies that Matter” de La Haye… Et le “Festival des Libertés” qui accueille chaque année la candidature de plusieurs centaines de films.

Ainsi, de plus en plus de festivals de documentaires assurent le rôle délaissé par les télévisions et les salles de cinéma, et des réseaux parallèles se développent, via internet notamment.

Quelle est la situation dans notre pays ? Si plusieurs festivals, dédiés au documentaire, sont organisés chaque année dans les deux parties du pays, il n’y a guère de collaboration active entre eux et chacun semble considérer l’autre plus comme un concurrent que comme un allié.

Si cette attitude frileuse n’a pas de conséquence trop néfaste sur leur programmation – la plupart sont de qualité – elle en limite cependant souvent la valeur en les privant de nombreux films étrangers remarquables.

Il est donc urgent et fondamental de générer des collaborations, de créer des passerelles entre les initiatives de Flandre et de Wallonie.

Dans cette perspective, Bruxelles Laïque a ouvert sa vidéothèque (plus de 1000 films récents accumulés depuis 2005), organise des ciné-clubs et développe des collaborations avec certaines associations progressistes, ainsi que le monde de l’enseignement.

… Mais c’est loin d’être suffisant.

Pour briser la colonisation de l’image unique et des médias standardisés qui tend à transformer les citoyens en consommateurs dociles, il faudrait que ce cinéma du réel ne soit pas réservé à un “public averti”.

Il faudrait que cette richesse, artistique et informative, soit plus largement utilisée par toutes les organisations, groupes ou individus impliqués dans la défense des droits humains, dans la lutte pour un environnement respectant la vie, la dignité des immigrés, la solidarité avec les cousins d’Amazonie, de Palestine ou de Birmanie, l’enseignement égalitaire… Les sujets ne manquent pas.

Que ces mouvements associatifs et ses enseignants s’approprient ces films !

C’est un extraordinaire outil de culture que nous offrent des créateurs de tous les horizons, un cadeau que nous ne pouvons dédaigner et que nous devons – c’est notre responsabilité de citoyens conscients – transmettre à tous ceux qui, comme le disait Achille Chavée, ne veulent pas “être des indiens qui marchent en file indienne”.

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