INITIATIVE PRIVÉE VERSUS INERTIE PUBLIQUE

par | BLE, DEC 2009, Education

Depuis l’instauration de l’enseignement obligatoire pris en charge par l’État, la majorité des innovations pédagogiques pertinentes sont imputables à des initiatives citoyennes, individuelles ou collectives. Et ce, que ce soit à l’époque de Francisco Ferrer, Decroly, Freinet ou aujourd’hui avec des projets tels que “Pédagogie nomade”. Cette situation témoigne sans doute de la vivacité citoyenne dans le secteur. Elle pose cependant un certain nombre de questions aux défenseurs du bien commun et de l’enseignement public, vecteur d’égalité pour toutes et tous.

Il semble admis que les écoles animées par une pédagogie alternative (active, participative, collective, de projet, de motivation,…) offrent des conditions et des résultats plus satisfaisants que l’enseignement traditionnel ou public. Leur portée demeure néanmoins très limitée. Leurs atouts ne profitent qu’à une infime minorité. Ces initiatives privées sont en effet loin de foisonner et de couvrir tout le territoire. Leurs infrastructures ne sont pas en mesure d’accueillir beaucoup d’élèves, donc certainement pas la population générale.

À cette énorme limite quantitative, il faut ajouter une barrière qualitative. Le grand public n’y a quasiment pas accès : il n’en connaît pas l’existence, il n’en mesure pas l’intérêt, il ne possède pas les capacités ou prédispositions financières, sociales et intellectuelles qu’elles requièrent. C’est de fait une certaine élite – économique ou culturelle – qui fréquente l’école “en couleurs” ou “Decroly”. On pourrait presque dire que ces pédagogies s’adressent principalement aux enfants qui n’en ont pas besoin, qui jouissent déjà de suffisamment de ressources pour avoir envie d’apprendre, progresser de manière autonome et faire leur chemin dans l’existence. Or ce sont les jeunes en difficulté, défavorisés, désaffiliés, démotivés, sans perspective qui auraient besoin de ces outils de transformation de sa propre condition et d’élargissement des possibles.

Nous n’avons jusqu’ici évoqué que des institutions pédagogiques progressistes, inspirées par des valeurs que nous partageons (autonomie, motivation, solidarité, soif d’apprendre et plaisir de connaître…). Or, au rayon des initiatives privées en matière d’enseignement, il faut aussi compter les (bien plus) nombreuses écoles privées dont la finalité, le moteur et le régime sont avant tout économiques. Celles-là revendiquent fièrement leur élitisme : un enseignement très onéreux, réservé à la progéniture de l’aristocratie économique pour en faire la fine fleur du monde des affaires de demain. Les valeurs se situent ici du côté de l’efficacité, le profit, l’avidité, l’impassibilité voire la cruauté (devenir des “requins”). Il existe aussi les écoles privées de rattrapage ou de préparation aux jurys d’État qui s’adressent aux quelques recalés qui disposent d’assez de moyens pour pouvoir se payer une formation intensive et personnalisée de remise à niveau.

Ce petit éventail des initiatives scolaires privées nous amène à relativiser un enthousiasme trop rapide pour la recherche d’alternatives pédagogiques en dehors du cadre officiel et étatique. Cet enthousiasme fut, notamment, celui de Francisco Ferrer qui ne voulait rien attendre de la puissance publique et confier l’avenir de l’enseignement aux seules démarches autonomes. Il ne voyait dans l’État que le garant du maintien de l’exploitation économique et de la domination idéologique de la bourgeoise. Les visées de l’enseignement public ne pouvaient dès lors être autres que l’entretien de la hiérarchie sociale et le formatage de futurs travailleurs habiles, dociles et lobotomisés. Cette analyse de la fonction étatique n’était pas fausse à l’époque et ne l’est toujours pas totalement aujourd’hui : l’école publique reste marquée par une forte tendance à reproduire aussi bien les inégalités socioéconomiques que les clivages ou exclusions culturels.

Cette critique de l’État légitime-t-elle l’ouverture d’une voie royale à la sphère privée ? Nous n’en sommes pas convaincus. Tout d’abord, il ne faut pas surévaluer la société civile, ni dans sa puissance d’initiatives – rares sont ceux qui ont des idées novatrices et le courage de les concrétiser – ni dans ses moyens – il est difficile au niveau individuel de réunir les moyens d’une entreprise collective.[1] Ensuite, l’option privée n’offre aucun contrôle démocratique sur le contenu et la qualité de l’enseignement,[2] ni aucune garantie d’égalité et d’une base commune de savoirs et compétences à acquérir par toutes et tous.

Le risque est grand de voir cet optimisme d’une société prise en charge par la spontanéité “libertaire” se désenchanter dans le cauchemar du néolibéralisme et de sa loi de la jungle. Entre promouvoir l’initiative privée et la privatisation, la frontière s’avère parfois infime et fragile quand bien même la nuance est de taille. Les ravages de la privatisation, eu égard au socle des principes démocratiques, sont connus. S’ils ne sont plus inféodés au pouvoir politique de l’État, les projets pédagogiques deviendront d’autant plus tributaires de l’emprise économique des sources de financement. Ces ressources proviendront soit de caisses de solidarité et de récoltes de fonds, soit du minerval et du portefeuille des parents argentés, soit de certaines entreprises qui subsidieront la formation de leurs futurs employés ou la promotion de leurs valeurs et produits.

Comme c’est déjà le cas actuellement, les deux dernières possibilités supplanteront très probablement la première, bien plus précaire. Ce qui aboutira à un système scolaire non plus à deux mais à mille vitesses, sans la moindre base commune pour relier les citoyens vers un même idéal démocratique.

Ce glissement entre projet citoyen et profit économique avait déjà été repéré par Hegel, au début du XIXe siècle. Dans ses Principes de la philosophie du droit, la société civile constitue un moment de médiation entre le cadre familial privé et l’État. Après avoir décrit l’unité morale du noyau familial, Hegel remarque que “la famille se divise en une multitude de familles qui […] sont dans une relation extérieure entre elles” et se rencontrent au sein de la “société civile”, règne des subjectivités atomisées dont “l’union est introduite par les besoins qui attachent et par l’action réciproque de leur satisfaction”.[3] C’est par les besoins et leur satisfaction via le travail et les échanges commerciaux que les individus, sortis du cadre familial, entrent d’abord en relation, avant de pouvoir former ensuite la communauté politique du peuple. Pour Hegel, la société civile désigne clairement la sphère des échanges économiques, intermédiaire entre le privé et le public. De nos jours d’ailleurs, lorsqu’on parle de consultation de la société civile, ce sont avant tout les acteurs économiques qui sont consultés ou qui influencent par lobbying la décision politique (qu’on songe, par exemple, aux think tanks aux Etats-Unis ou à l’European Round Table en Europe).

Contrairement à la mode actuelle, Hegel situait la citoyenneté du côté de l’État (sphère politique) et non de la société civile (sphère économique). Il nous invite de la sorte à nous réintéresser à l’État. Si la critique d’inspiration marxiste qu’en opérait Ferrer n’est pas fausse, elle aurait tort d’être figée et de faire de l’État un mastodonte immuable.

En théorie au moins, l’État a pour rôle de veiller au respect d’une série de principes (liberté, égalité, solidarité…), de déployer des moyens et proposer des services destinés à garantir la mise en œuvre effective de ces principes, d’être impartial et indépendant… Les objectifs que Ferrer assignait à son école s’inscrivent clairement dans ces missions de la puissance publique. En outre, et en théorie toujours, l’État, dans nos contrées, est censé être démocratique. L’ensemble des citoyens devraient pouvoir contrôler la manière dont il s’acquitte de ses obligations et réorienter son action si nécessaire.

Hélas, ici comme ailleurs, le fossé se creuse toujours plus entre la pratique et la théorie. Au point que cette dernière parait complètement ensevelie et semble n’exister qu’en des terres et temps lointains… Inutile de détailler : dans le concret, l’État ne respecte pas ses principes, remplit peu et mal ses missions, ses actions sont entravées voire perverties par les lourdeurs et lenteurs administratives, ses représentants et les politiques qu’ils mènent sont partiaux et intéressés, le déploiement des services publics est soumis à des logiques partisanes… Du reste, le pouvoir de l’État se voit toujours plus débordé par d’autres puissances, internationales ou économiques. Si confier l’enseignement à l’initiative privée s’avère hasardeux et source d’inféodation économique, miser sur la puissance publique demeure inefficace et source d’inféodation politique ou bureaucratique. Source aussi de contrôle social et de conditionnement ou “disciplinarisation” des individus puisque, loin d’œuvrer à l’émancipation des citoyens, les institutions publiques ont tendance à gérer et encadrer la population pour qu’elle marche au pas ou dans le bon sens.

Mais, répétons-le, l’État n’est pas immuable ! En démocratie, nous faisons le pari que les citoyens et les associations peuvent le rappeler à l’ordre – comme ne cessent de le faire le CAL ou la Ligue des Droits de l’Homme sans, malheureusement, beaucoup d’impact – et au besoin le transformer. L’optique démocratique invite à voir l’État comme une émanation des citoyens à leur service et non comme une machine d’oppression contre leurs intérêts… Une belle théorie encore, à laquelle nous adhérons. Bien qu’en pratique, tout reste à faire !

Et c’est là que l’initiative citoyenne peut prendre tout son sens. Agir moins en dehors et contre l’État que face et avec lui pour l’amener à évoluer. Outre le vote et les mobilisations ou pressions citoyennes, une des manières de rappeler à l’État ses principes et ses devoirs consiste à prendre en charge certaines de ses attributions où il défaille, non pas pour s’y substituer ou le conforter dans ses lacunes en les compensant, mais pour le titiller, lui ouvrir les yeux, lui révéler des possibles, le faire réfléchir et l’inciter à agir. Telle est la philosophie qui anime les actions sociales du mouvement laïque : “nous avons moins à compenser les carences des pouvoirs publics qu’à leur rappeler leurs missions, par nos revendications, nos suggestions, voire l’exemplarité de nos actions”.[4]

Des initiatives pédagogiques privées pourraient également s’inscrire dans cette perspective, voire s’acheminer vers une synthèse des logiques privée et publique. Un projet de pédagogie innovante pourrait être envisagé et mis en œuvre en tant qu’expérience pilote destinée à faire évoluer l’enseignement public. À ce titre, il serait donc soutenu et financé par l’État. Le droit de regard ou de contrôle de ce dernier serait proportionnel à son obligation d’intégrer les résultats de l’expérience dans sa politique afin de les rendre accessibles à tous. Il faudrait encore que l’institutionnalisation et la généralisation de l’expérience ne la pervertissent pas…

La reconnaissance de “Pédagogie nomade” par la Communauté française pourrait poser un premier pas dans ce sens. Nous verrons ce qu’il en sera.


[1] Francisco Ferrer put mener à bien son projet d’École Moderne grâce aux deniers d’un mécène privé, désintéressé si ce n’est moralement pour l’entretien de la bonne conscience de sa belle âme.

[2] Dans certaines écoles privées dont le projet pédagogique inclut (quand il ne repose pas sur) la démocratie participative et l’autogestion par l’ensemble de la communauté scolaire, le contrôle démocratique de l’enseignement se révèle bien plus poussé, effectif et constructif qu’au sein de l’État démocratique. Mais comment garantir ou imposer cette démocratie interne dans tous les établissements si l’on refuse l’instance étatique ?

[3] HEGEL G. W. F., Principes de la philosophie du droit, trad. de l’allemand par A. Kaan, Paris, Gallimard (coll. “idées”), 1940 (1821), § 181 (pp. 216-217 dans notre édition).

[4] Centre d’Action Laïque, “Regards laïques pour une société plus juste – Plan stratégique”, mars 2008, p. 19.

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