INITIATIVES CITOYENNES ET ÉCONOMIE SOCIALE

par | BLE, Economie, SEPT 2013, Social

Ces dernières années, de nombreuses initiatives économiques sont nées, menées par des individus dont ce n’est a priori pas la spécialité. Ces nouvelles activités “citoyennes” s’observent dans des domaines comme l’alimentation (groupes d’achats collectifs ou solidaires, jardins collectifs, magasins coopératifs de quartier, etc.), l’énergie (coopératives éoliennes, réseau de chaleur, etc.), les services et monnaies alternatives (systèmes d’échange local), l’éco-construction, les services de proximité, etc.

Souvent portées par des bénévoles, il est intéressant de se demander quel est le “potentiel de pérennité” de ces structures. Doivent-elles se professionnaliser pour durer ou peuvent-elles se maintenir dans leur organisation actuelle ?

En pratique, ces initiatives citoyennes sont proches de l’économie sociale tant par leur mode d’organisation (démocratie interne) que par leur finalité : non pas le profit pour le profit mais d’abord un service à la collectivité. Peut-on voir dans ces nouveaux circuits les contours de “l’économie sociale de demain” ? Dès lors, quelle est la capacité de ces initiatives à “faire économie” ?

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L’étude que SAW-B a consacrée en 2010 aux initiatives citoyennes posait les deux constats suivants.

Ces initiatives représentent une bulle d’air importante, une occasion de questionner et titiller les acteurs “établis” de l’économie sociale. Parce qu’elles apportent de nouveaux regards sur l’alternative économique, sur les échanges de biens et de services, sur les méthodes de gestion, etc. Elles ont une capacité d’innovation que d’autres ont en partie perdue parce qu’ensevelis sous la paperasse, les rapports de subsidiation, une certaine routine ou désillusion, etc.

Inversement, l’histoire montre que les initiatives citoyennes tendent à s’essouffler si elles ne se structurent pas un minimum. Les risques sont que les bénévoles s’épuisent (“ce sont toujours les mêmes”), que les dynamiques participatives de décision s’étiolent (“les plus “vieux” décident tout. “Les nouveaux ne s’y retrouvent pas”, “on discute, on discute mais on n’aboutit pas”) ou que le projet disparaisse. Une certaine forme de structuration semble alors parfois nécessaire pour que l’activité se pérennise. C’est-à-dire une organisation stable qui n’est pas forcément synonyme d’emplois salariés. Il importe aussi d’établir un modèle, quelques règles ou procédures, peut-être une structure juridique. Cela passe-t-il obligatoirement par la forme “entreprise” ? Pas forcément. Suivant les secteurs, différents modes d’organisation pérenne sont possibles. Et dans ce processus, l’économie sociale peut aider les initiatives citoyennes parce qu’elle connaît bien les pièges à éviter pour que structuration ne rime pas avec “instrumentalisation”, perte de capacité d’innovation, etc. Il y a donc une plus-value évidente à ce que les initiatives citoyennes et l’économie sociale se rencontrent, s’épaulent, se questionnent mutuellement.

Mais au-delà de ces deux constats, ces initiatives citoyennes pourraient-elles constituer une alternative réelle, voire un nouveau modèle économique ? C’est la question de la portée “politique” de ces initiatives qui est ici posée. Et la question est identique pour l’économie sociale plus “établie”. La première chose à regarder est la prise de position de ces structures elles-mêmes. Souhaitent-elles modifier le modèle économique dominant ? Quelle est leur utopie, leur vision ? Pourquoi se sont-elles créées et que souhaitent-elles pour demain ?

Certaines initiatives citoyennes et structures d’économie sociale n’ont pas d’autre objectif que de proposer une réponse ici et maintenant à un groupe de citoyens. Elles ne souhaitent pas s’inscrire dans une dimension plus politique de changement du modèle économique en place. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne proposent pas, au niveau local, une certaine alternative. C’est le cas, par exemple, d’un groupement d’achat commun qui nous expliquait qu’ils ne souhaitaient pas entrer dans un réseau avec d’autres initiatives similaires. D’abord parce qu’ils craignaient qu’on vienne leur dire ce qu’ils devaient faire et comment. Ensuite parce qu’ils ne souhaitaient pas donner à leur initiative une autre dimension que celle qu’elle avait pris : une initiative locale qui, au travers de l’achat groupé, créait un lieu de convivialité entre voisins. Et c’est déjà beaucoup ! Même chose pour des structures d’économie sociale qui au travers de leur action “locale” (ex : redonner une place à des personnes sans emplois) ne visent nullement à modifier les règles du jeu. Mais le fait simple d’exister et de penser “autrement” les relations économiques, la place de l’humain et de travailleur, ne représente-t-il pas déjà une (ébauche d’)alternative ? Un modèle dont d’autres pourraient s’inspirer et qui ferait alors tâche d’huile ?

Nous pourrions qualifier ces initiatives de tentatives pour se réapproprier l’économie, l’entreprise, les biens communs, la solidarité, l’innovation. Comme le dit la philosophe Isabelle Stengers, “se réapproprier, ce n’est pas seulement lutter contre l’exploitation, pour la redistribution des richesses produites. C’est guérir des effets de l’expropriation, redevenir capable d’affirmer et de lutter pour ce à quoi on tient. C’est la condition de ce qu’on appelle parfois une intelligence collective, chacun apprenant à penser par, grâce et avec les autres. Le collectif est puissant de ce qu’il est multiple, de ce qu’il invente des manières de poser les problèmes dont chacun, isolément, serait incapable”.[1]

Pour certains, l’initiative locale n’est clairement pas suffisante. “Pourquoi faire ça si on reste une goutte d’eau dans l’océan, qu’on continue à se faire bouffer par la logique capitaliste du tout à l’argent et au profit ?”. Pour créer une réelle alternative, il faut pouvoir modifier les règles du jeu. Et cela nécessite de se structurer d’abord et d’ensuite se rencontrer, se renforcer, échanger ses expériences, créer un réseau et porter des revendications communes auprès des pouvoirs publics ou co-construire avec lui d’autres modèles.

Cette “mission” politique nécessite une structuration suffisante. Difficile en effet d’être crédible et de se faire entendre si l’on n’a pas une personne de contact, une structure juridique, un minimum de moyens de communication (site Internet, documents de présentation, téléphone, mail, etc.). Cette structuration passe souvent par l’engagement d’un ou plusieurs permanents et la recherche de moyens financiers pour le payer. En termes théoriques, on parle “d’institutionnalisation” pour cette étape de changement. Mais cette transformation n’est pas sans risques. Et il est crucial que la structure reste attentive à son ancrage citoyen, bénévole, à sa dynamique démocratique, à sa capacité d’innovation et de réaction, à sa liberté d’expression, etc. Des enjeux largement expliqués par Sybille Mertens dans l’étude réalisée en 2010 par SAW-B.

Il s’agit ensuite de dépasser les frontières de chaque groupe, d’aborder les différences “d’écoles”, pour dégager ce qu’il y a de commun à des expériences nées dans divers girons locaux et souvent très particuliers (parce que liés à la configuration momentanée des engagements personnels). En d’autres mots, dépasser l’individuel et le particulier pour adopter une vision du général et du collectif, définir ce qui sera défendu et construit ensemble. Cette étape-là, éminemment politique, s’avère tout aussi difficile et importante que la précédente.

Au-delà de cette dimension politique, il y a une dimension économique à de pareils rapprochements : comment ces nouvelles structures vont-elles interagir entre elles ? En particulier, est-il indispensable de créer tous les éléments d’un “circuit” ou d’une filière pour “faire économie”, assurer la pérennité des activités et son ambition de changement ?

Chacune de ces étapes, chacune de ces questions est exigeante, nécessite de nombreux débats et en même temps la capacité de ne pas s’y perdre. L’alternative économique de demain ne pourra se faire qu’en alliant une multitude d’acteurs, en respectant l’identité et la dynamique propre à chacun tout en cherchant les convergences plutôt que les divergences, la coopération plutôt que la concurrence. Mais ces différentes initiatives doivent-elles forcément se structurer, se fédérer, se concerter pour faire alternative ? Telle est la question que nous pose l’observation croisée des initiatives citoyennes, plus récentes et celles d’économie sociale, plus anciennes. Une question passionnante à débattre ensemble…


[1] STENGERS I., “La gauche a besoin de manière vitale que les gens pensent”, dans L’humanité, 15 juillet 2013.

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