INTERVIEW : Anne Morelli, Historienne des religions

par | BLE, Laïcité, SEPT 2006

BXLl : La demande et l’offre spirituelle ont évolué. En tant qu’historienne des religions, quel regard portez-vous sur l’évolution du rapport individus et croyances. Y a-t-il comme le suggèrent certains une nécessité de redéfinition des croyances et spiritualités modernes ?

A.M : Je n’aime pas du tout le concept de spiritualité. En effet “spiritualité” si vous regardez dans le dictionnaire, c’est ce qui concerne l’âme et comme je n’ai pas d’âme je n’ai pas de spiritualité. Dès lors ce concept m’est totalement étranger, il n’existe pas pour moi de quête de spiritualité. Il y a un sens que l’on donne à la vie, il y à un sens que l’on donne à notre passage sur terre, il y a une morale que l’on peut avoir, mais pas de spiritualité selon moi.

D’autre part quand on dit que le paysage religieux s’est recomposé, je trouve qu’il s’est recomposé dans notre pays de manière positive. Nous sommes passés en l’espace de 200 ans d’une situation de monopole religieux à une situation de choix multiple puis à une possibilité d’échapper à toute religion. Dès lors le rôle de la laïcité est aussi de permettre à ceux qui n’ont pas envie de se définir par rapport à une “spiritualité” ou par rapport à une religion d’être des citoyens à part entière. C’est quelque chose de nouveau et de très important, puisque lorsque la Belgique s’est constituée, la religion catholique bénéficiait d’un quasi monopole. Aujourd’hui celui qui s’affirme sans référence “spirituelle” ou religieuse a aussi sa place dans la société et peut bénéficier d’une aide morale, psychologique ou autre… La laïcité c’est d’une part l’organisation politique de la société, mais c’est aussi sur le plan philosophique la défense du droit des non croyants. Aujourd’hui dans notre pays nous sommes dans une vague montante parce que toutes les enquêtes récentes démontrent que non seulement la pratique religieuse baisse mais la foi diminue et le nombre d’incroyants et d’athées qui se déclarent comme tels augmente sondage après sondage. Il y a donc là une catégorie extrêmement importante, surtout chez les jeunes, et la laïcité doit être la courroie de transmission de cette fraction de la société qui de plus en plus se considère sans lien avec les religions et spiritualités.

BXLl : Comment réagissez-vous face à l’affirmation selon laquelle cette désaffection du religieux ne signifierait pas automatiquement une adhésion à la laïcité, car celle-ci serait perçue en tant que contre religion qui ne correspondrait qu’en partie à l’agnosticisme contemporain ?

A.M : Je pense que les gens qui ont quitté les religions deviennent de plus en plus des incroyants. Ce sont les incroyants qui sont le fondement même des mouvements laïques et leur agnosticisme ou leur incroyance représente quelque chose de très concret pour créer un mouvement d’opinion laïque. Cela ne veut pas dire que les gens sont anti religieux mais ils ne sont pas croyants et ne pensent pas qu’il est nécessaire de se rallier à un pilier religieux. A partir de ce moment-là, je ne crois pas du tout qu’ils soient en-dehors de la laïcité, mais dans la laïcité. Je prendrai comme exemple le cas des mariages mixtes qui existent aujourd’hui en nombre croissant. Dans une société de plus en plus mixte, soit on se fait la guerre religieuse, soit on tente de gommer un certain nombre de particularismes religieux. Beaucoup de familles adoptent une éducation que nous pourrions qualifier de “laïque”, qui ne prend les religions que comme étant des traditions historiques, mais qui ne les empêchent pas de vivre sans référent religieux. Comment appeler cela si ce n’est des gens qui vivent la laïcité dans leur famille ?

BXLl : La laïcité philosophique peut-elle être moteur d’un dynamisme nouveau en matière de culture publique et politique dans laquelle pourraient se combiner les intérêts de laïques et non-laïques ?

A.M : Ce qui est sûr c’est que nous pouvons faire beaucoup de choses en commun. On peut travailler avec des gens très religieux parce que sur le plan politique nous poursuivons un objectif commun. Par exemple, je peux manifester avec les quakers ou le mouvement chrétien pour la paix contre l’intervention US en Irak ou contre les bombardements israéliens au Liban. Ce sont des mouvements pacifistes avec qui je peux collaborer, cela n’empêche pas que nous ayons chacun notre spécificité sur le plan des croyances ou de l’incroyance, et je ne vois pas pourquoi nous devrions gommer ces différences.

BXLl : Alors que la laïcité philosophique a eu dans le passé l’occasion de s’exprimer lors de débats de société tels que la contraception, le divorce ou l’avortement, peut on considérer qu’elle joue aujourd’hui encore ce rôle de fer de lance du progrès moral, social et politique ?

A.M : Pour moi, il est évident que la laïcité philosophique remplit toujours ce rôle. A titre d’exemple, le moteur de l’émancipation des femmes dans notre pays, c’est la laïcité. Les premières femmes qui ont été élues étaient laïques, les femmes qui ont été à l’origine des modifications du code de la famille étaient des laïques. La laïcité a vraiment joué un rôle moteur. A la question de savoir si la laïcité philosophique joue toujours ce rôle aujourd’hui, je répondrais par l’affirmative. Dans le sens où d’abord rien n’est jamais acquis. Il y a actuellement des tentatives de remettre en question le droit à l’avortement. Et qui monte au créneau ? Ce ne sont pas les femmes catholiques, juives ou musulmanes, mais bien les femmes laïques qui craignent de perdre des acquis. Dans d’autres questions éthiques, il est évident que les combats sont loin d’être gagnés.

Dans notre pays nous avons obtenu le droit à l’euthanasie, mais combien de pays au monde ont ce droit ? Pas plus de cinq, et dans tous les autres pays on assiste à un conflit ouvert entre laïcité et église. Voyez ce qui se passe en Espagne, c’est un gouvernement laïque (Zapatero) qui a obtenu des modifications sur le plan sociétal, sur la reconnaissance des droits des homosexuels… Mais l’église freine de tout son poids afin que ne soit pas accordé le droit à l’euthanasie ou le droit pour les homosexuels d’adopter des enfants. C’est donc un combat qui est loin d’être terminé. De plus, nous ne parlons ici que des pays occidentaux, allez donc voir au Pakistan, en Inde, en Algérie ou dans un grand nombre d’autres pays. Tout y est encore à faire du point de vue de la laïcité. Il y a encore des combats à mener qui peuvent nous sembler élémentaires, dignes du 19ème siècle et qui sont loin d’être gagnés. Dès lors je pense que l’avenir de la laïcité philosophique est malheureusement devant elle car il y a encore une multitude de combats à mener, que ce soit dans le domaine de l’émancipation des femmes ou dans le domaine du respect des incroyants. Il y a une infime minorité de pays dans le monde qui acceptent les incroyants. Pour les autres, à commencer par Israël, il faut se définir exclusivement par appartenance à une religion. Or, on doit pouvoir se définir comme étant non-croyant, ni juif ni musulman ni chrétien sans encourir le risque d’être discriminé. Dans les pays musulmans les tribunaux sont très souvent des tribunaux religieux, si vous n’êtes pas religieux vous êtes contraint de vous plier à la loi “divine”. En conséquence, il y à une moisson énorme à réaliser pour les laïques dans le monde, et ce n’est pas parce que des pays comme la France, la Belgique ou le Canada vivent une situation relativement favorable que c’est le cas dans le reste du monde. A titre d’exemple, l’euthanasie demeure proscrite en Italie, alors qu’un juge a été damné à la prison pour avoir refusé de juger sous un crucifix. En Italie les musulmans, les athées et juifs sont soumis obligatoirement à un référent chrétien dans le domaine judiciaire. L’Italie est pourtant un pays fondateur de la communauté européenne, un pays dit moderne et europhile. En Pologne également la situation est préoccupante. On y assiste à une régression de la laïcité sanctionné par l’interdiction de l’avortement et la remise en question de toute une série de droits acquis par 40 ans de laïcisation de la société polonaise. Donc je crois que, malheureusement, nous devons faire face à un grand nombre de défis qui nécessitent une quantité importante de travail et de combats laïques car il existe en permanence le risque que les religieux reprennent du terrain. Dans nos pays, nous observons une union sacrée entre les musulmans, les juifs et les catholiques pour réinvestir l’espace public alors que les religieux ne sont qu’une minorité dans notre pays. L’automne sera selon moi assez chaud car l’église catholique a décidé de faire une grande opération sur Bruxelles pour réimplanter la religion dans la rue à l’occasion de la semaine de la Toussaint. Cela a signifié planter des croix dans l’espace public. Est-ce normal ? L’un plante un croissant, l’autre une étoile et moi je plante un flambeau et on arrive à des situations conflictuelles que nous ne voulons pas mais que les religieux tentent d’imposer.

BXLl : D’un point de vue plus spécifique à la laïcité en temps que philosophie, peut-on identifier les indicateurs qui permettent d’en mesurer l’influence sociale, notamment en ce qui concerne l’évolution des mentalités et des comportements ?

A.M : Je crois que le meilleur indice de la progression de la laïcité philosophique, c’est le comportement des gens. Est-ce que les populations se conforment encore aux directives des églises ? Les jeunes attendent-ils d’être mariés pour cohabiter? Est- ce que les gens s’interdisent de divorcer ? Non, ils ne suivent plus les directives de l’église, leur comportement est un comportement de détachement par rapport aux injonctions religieuses et cela, je crois que c’est l’indice le plus flagrant. Les religieux ont beau prêcher l’une ou l’autre morale, ils le font dans le désert car sur le terrain, les gens ne les suivent plus. Nous n’avons plus de famille avec 12 enfants même si la contraception est considérée par l’église catholique comme quelque chose d’interdit. Les jeunes cohabitent qu’ils viennent d’un milieu catholique ou laïque. Tout cela constitue des indices particulièrement forts. Le nombre de gens qui demanderont l’euthanasie va être un indice de la laïcisation de la société et je pense qu’il faut suivre cela de près et voir dans quelle mesure la société se laïcise mais je pense qu’elle se laïcise plus vite qu’on ne le croit.

Par ailleurs, je pense que comme dans “Le bourgeois gentilhomme” de Molière où monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, il y a beaucoup de gens dans notre pays et ailleurs qui font de la laïcité sans le savoir. Ils ont un comportement de détachement vis-à-vis de la religion. Ils ont une liberté d’esprit face à la religion, ils ont une attitude philosophique d’incroyance mais ils ne se revendiquent pas pour autant de la laïcité et, parfois, ils ne savent même pas qu’il y a des mouvements laïques organisés. Par exemple en Espagne, qui a connu une laïcisation fulgurante, il n’y a pas d’organisation laïque ou très peu. Néanmoins, le comportement de nombreux espagnols aujourd’hui est un comportement laïcisé. Je crois que c’est le plus important mais ce serait intéressant de fédérer ceux qui ont un comportement laïque pour pouvoir être un groupe de pression en face des religieux qui sont eux très bien organisés et depuis fort longtemps.

BXLl : L’avenir sera t’il favorable pour la laïcité ?

A.M : Je ne sais pas s’il sera favorable mais nous avons beaucoup de matières dans lesquelles il va falloir intervenir. Nous avons beaucoup de terrains de combat, nous avons beaucoup de luttes à mener mais les religieux s’arment aussi et ils s’unissent contre l’agnosticisme, contre l’incroyance et ils créent des unions sacrées entre eux pour essayer d’endiguer le mouvement de laïcisation de la société. Je ne peux pas du tout dire que la laïcité sortira vainqueur de ces combats mais je peux dire qu’il y aura beaucoup de combats à mener dans les prochaines années.

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