INTERVIEW : COMMENT OSENT-ILS ? [1]

par | BLE, JUIN 2012, Politique

Entretien avec David Pestieau, Vice-président du Parti du travail de Belgique

L’éruption du volcan Eyjafjallajökull est un phénomène naturel. La crise économique non.” Telle est la première phrase qu’on peut lire sur le quatrième de couverture de cet essai de vulgarisation d’économie politique moderne. Bien plus qu’à constater l’échec de la politique économique occidentale, Peter Mertens et David Pestieau nous invitent à nous rappeler que l’économie n’est ni une science ni un phénomène extérieur à la volonté humaine. Qu’elle est le résultat de rapports de forces, de choix et de constructions strictement politiques. En ceci, ils rejoignent notre intérêt particulier pour la recherche d’explications en dehors du champ de la transcendance. Après un tour d’Europe de 150 pages, ils nous proposent de retourner aux sources doctrinales de la politique qu’ils dénoncent et d’en suivre le cours jusqu’à nos jours. Pour enfin proposer d’autres pistes. Ces pistes sont déjà partiellement éprouvées mais envisagées plus sérieusement, ils tendent à les corriger au regard des expériences passées.

Cedric Tolley (CT) : Bonjour David. Vous avez collaboré avec Peter Mertens à la version française du best-seller Comment osent-ils ?. Vous êtes, par ailleurs, responsable du service d’études du PTB et rédacteur en chef de l’hebdo Solidaire. Pourriez-vous nous dire en quelques mots quels ont été les constats et les motivations qui vous ont poussé à entamer la rédaction de ce livre ?

David Pestieau (DP) : Au moment de la crise financière, fin 2008, Sarkozy, Merkel, Obama nous ont assuré que plus rien ne serait comme avant, qu’ils allaient moraliser et réformer le capitalisme. Et qu’a-t-on fait depuis pour maîtriser le monde bancaire, pour lutter contre la spéculation ? Rien ! Au contraire : les responsables du krach de 2008 se portent mieux que jamais. Nous avons ainsi découvert un rapport du Crédit Suisse, une des plus grandes banques mondiales, de novembre 2011. On peut y lire que 0,5 % de la population mondiale détient 38,5 % de la richesse mondiale. Et en un an et demi, leur fortune personnelle a encore augmenté d’un tiers. Jamais dans l’histoire humaine, si peu de gens n’ont détenu autant de richesses. Et ils ont pu accaparer cette richesse à travers un énorme hold-up sur la population. En Grèce, ils s’en prennent au salaire minimum. En Espagne, aux conventions de travail, à la santé, à l’enseignement. Chez nous, aux prépensions et aux chômeurs.

CT : Comment résumer en quelques idées forces le contenu du message que vous voulez faire passer au lecteur ?

DP : Ce sera difficile (rires). Je vais me limiter à trois axes importants. D’abord nous voulons pointer les causes de la crise, et en particulier de la crise de la dette. Premièrement, des réformes fiscales mises en œuvre depuis trente ans allégeant l’impôt sur les revenus élevés, ainsi que l’impôt des sociétés sur le modèle néolibéral importé des Etats-Unis. Deuxièmement, l’argent réinjecté par la suite pour “sauver” les banques.

Ensuite, nous avons voulu démontrer que la crise de l’euro est intimement liée aux principes de la construction de l’Union européenne basés sur la concurrence et l’inégalité. Il n’y a pas de problème grec ou espagnol, ni de un miracle allemand. Le poids de la dette de pays comme la Grèce et le Portugal, et les excédents d’un pays d’exportations comme l’Allemagne sont les deux faces d’une même médaille. L’Allemagne, pays d’exportation, a été le plus grand moteur de l’Union européenne et a imposé l’unité monétaire au reste de l’Europe. L’élite économique et financière allemande est jusqu’à présent la plus grande gagnante de l’euro. Et ses profits se réalisent aux dépens des populations du Sud. Au Portugal, en Grèce, en Italie, les industries nationales ont été rayées de la carte, et l’on a commencé à importer des produits allemands, ce qui a plongé ces pays dans l’endettement. Et cette politique d’exportation agressive allemande n’a été possible que par la réduction des salaires en Allemagne-même, les jobs à 1 euro l’heure, la chasse impitoyable aux chômeurs et aux autres allocataires sociaux. Et cette politique est désormais érigée en modèle pour le reste de l’Europe. Or quel est le résultat outre-Rhin ? 1,4 million de travailleurs et 2,5 millions d’enfants dans la pauvreté, 7,5 millions d’analphabètes… Et cette Union européenne est non seulement de moins en moins sociale mais de plus en plus autoritaire. On le voit avec les traités imposés en dépit de la résistance des peuples, mais aussi les politiques qui, au nom de la lutte pour la sécurité et contre le terrorisme, introduisent des lois qui menacent les droits démocratiques élémentaires.

Enfin, nous avons voulu poser la question du choix de société, après des années de TINA (There is no Alternative) et avancer l’idée du “socialisme 2.0”. Avec la crise actuelle, nous n’en sommes plus à un système avec des dérives ou des excès. Mais à un système à bout de souffle si on part de l’idée que l’économie doit satisfaire les besoins du plus grand nombre. Or, dans le système capitaliste actuel, on ne part ni des besoins, ni des équilibres à trouver, mais de la recherche du profit. Et il dérive de plus en plus vers l’autoritarisme. Il menace gravement les deux sources de richesse de l’humanité : le travail et la nature. Beaucoup de gens voient que quelque chose de fondamentalement différent est nécessaire. Beaucoup de gens qui ont lu le livre nous font part de leur colère. Mais ils veulent lier cette colère à quelque chose de constructif, une autre société où justement le travail et la nature seraient respectés. Et cela passe par la réappropriation par le public des secteurs “too big to fail” comme les banques, l’énergie, les transports. Cela passe par la participation des gens aux décisions, particulièrement sur ce qui est produit, par qui, pour quoi et pour qui. Cette autre société, c’est ce que nous avons appelé le “socialisme 2.0”.

CT : Nombreux sont les francophones, et en particulier à Bruxelles, qui pensent que les Flamands sont plus réactionnaires. Les débats communautaires, le vote majoritaire pour la NVA renforcent cette impression. Comment expliquez-vous l’importance que prend votre livre en Flandre ? Quels sont les retours que les lecteurs de Flandre vous en font ?

DP : C’est peut-être un des mérites du livre (rires) : montrer que les problèmes fondamentaux n’ont rien de communautaire ou culturel. Mais qu’ils ont une base commune. Et cela vaut pour un néerlandophone comme pour un francophone.

Les gens sont dans l’attente d’une analyse cohérente de la crise, ils ont envie de comprendre ce qui se passe. Ils ne reçoivent que des bribes d’informations chaque jour. Or, il y a très peu de tentatives d’explication globale qui mettent les différentes pièces du puzzle ensemble. Du côté flamand, il n’y avait quasiment aucun livre sur le sujet.

Et puis le livre est accessible au plus grand nombre. De plus en plus de gens se détournent de la politique dominante car le jargon de prétendus “experts” les éloigne des vrais enjeux en leur suggérant que c’est trop compliqué pour eux et qu’il est inutile d’essayer de comprendre. C’est un enjeu démocratique de donner aux gens des clés pour se forger leur opinion, les réintégrer dans le débat politique, alors qu’ils s’en éloignent. Et notre livre y contribue.

Et cette ouverture existe aussi en Flandre. Il y a souvent en Belgique francophone une vision caricaturale de la population flamande : même si le nationalisme fait des ravages, la grande majorité des Flamands ne veulent pas entendre parler de séparatisme, et ce y compris chez les électeurs de la N-VA. Beaucoup de travailleurs du Nord du pays savent aussi que c’est grâce aux syndicats que des acquis sociaux comme l’index ont pu être préservés.

Nous avons des électeurs N-VA ou CD&V qui viennent à nos soirées et qui sortent fortement ébranlés par rapport à leurs convictions de départ. L’ACV (la CSC) de Saint-Trond a invité Peter Mertens à un débat avec le millionnaire Roland Duchâtelet, sénateur VLD : la salle de 300 personnes était pleine.

CT : Après avoir dressé un bilan sombre et documenté du fonctionnement du capitalisme néolibéral et de ses effets pour la population de Belgique et d’Europe, vous critiquez l’idée selon laquelle “la gauche se bat pour l’égalité tandis que la droite défend la liberté”. Pourriez-vous retracer ici les grandes lignes de cette critique ?

DP : La droite défend la liberté ? C’est plutôt le contraire. Quand on étudie l’évolution des déclarations de figures-clés de la Commission européenne et du patronat européen, il y a de quoi avoir froid dans le dos pour les libertés démocratiques. Le patron du géant de l’intérim Adecco, Patrick De Maeseneire a ainsi déclaré : “J’ai renoncé à ma foi dans la démocratie. Je suis devenu un fervent défenseur d’une démocratie dirigée, autrement dit d’une dictature douce”. Et on lit dans un éditorial d’un quotidien financier belge que la Grèce n’a pas d’autre choix que de renoncer à la démocratie et de remettre son économie dans les mains de l’Allemagne.

À la Commission européenne, ils prétendent avoir “le soutien de la majorité silencieuse de la population européenne”. La majorité silencieuse ! Les dictateurs aiment bien se servir de la “majorité silencieuse” pour se légitimer : “nous sommes sur la bonne voie, car le peuple ne gronde pas”. Lors d’une discussion sur le Six- pack[2], Johannes Laitenberger, le chef de cabinet du président de la Commission européenne, a ainsi déclaré : “Le premier et le meilleur allié que nous avons, c’est la majorité silencieuse, bien trop souvent cou- verte par une minorité bruyante de sceptiques et de critiques, mais plus solide que nous le croyons.

Aujourd’hui la police utilise des concepts très larges, comme celui de “la radicalisation” ou celui de “l’extrémisme” pour justifier sa surveillance sur les mouvements sociaux. Quand ces concepts sont définis politiquement, on peut y inclure à peu près tout ce que l’on veut.

Et depuis le 11 septembre 2001 surtout, l’Union européenne a créé un tout nouvel appareil policier européen. Europol, Eurojust, Frontex, Cepol et Sitcen : pour l’Européen moyen, ce sont des organisations inconnues, mais il s’agit d’institutions européennes puissantes de services de police, de justice, de contrôles douaniers et de services secrets. Il n’y a aucun contrôle démocratique sur ces services pour lesquels plusieurs milliers de personnes travaillent et auxquels des millions d’euros sont consacrés – pas même un contrôle par le Parlement européen.

CT : Pensez-vous que ces deux aspirations (égalité et liberté) peuvent s’épanouir ensemble ?

DP : Bien sûr, si on ne base pas la société sur des principes de concurrence et de profit qui mènent à l’inégalité. Et si on n’accorde pas une liberté réelle qu’à quelques-uns : ceux-là qui jouissent d’une liberté d’exploiter la grande majorité de l’humanité selon les lois du profit maximal.

Aujourd’hui, nous disposons d’une connaissance, de technologies et de capacités organisatrices telles que nous pourrions dès à présent fixer des objectifs encore impensables dans le passé. Nous pourrions éradiquer la pauvreté, la guerre, les maladies. Il y a assez pour satisfaire les besoins de tous mais, manifestement, pas encore assez pour contenter la cupidité des ogres du rendement qui accumulent des richesses phénoménales.

Reconquérir la démocratie sur cette élite nous paraît un des défis les plus importants de notre temps. Ce ne sera possible qu’en touchant à la base économique du pouvoir de cette élite. Le capitalisme a créé l’illusion que l’économie ne concerne que l’argent. C’est un aspect important, mais l’économie devrait plutôt tourner en fonction de la satisfaction des besoins des gens, aujourd’hui et demain. Puisque les moyens sont limités, des choix doivent être opérés. Voilà ce qu’est l’économie. Avoir voix au chapitre lors de ces choix fondamentaux, voilà ce qu’est la démocratie. Ainsi, démocratie et économie sont intimement mêlées comme les combats pour l’égalité et la liberté le sont.

Aujourd’hui, la “classe supérieure” de l’élite opère des choix désastreux. Cette élite prive l’homme de sa force de travail et de sa participation, elle prive la nature de sa force de récupération. Elle les en prive jusqu’à l’enfer.

Nous n’avons pas d’autre choix que de priver les géants industriels et financiers des “droits naturels et inaliénables” qu’ils mettent aujourd’hui en avant. Il faut faire cesser cette privatisation pour faire des secteurs publics les artères de notre économie, pour pouvoir vraiment donner aux gens la voix à la participation, pour orienter la société vers des objectifs publics et écologiques. La démocratie de demain commence par l’expropriation des acteurs des privatisations.

Comment les peuples pourraient-ils avoir plus de prise sur leurs conditions de vie, de travail, de logement ? Comment peuvent-ils être réellement maîtres de leurs choix de vie ? De nouvelles formes démocratiques seront nécessaires pour y parvenir.


[1] Peter Mertens, David Pestieau, Comment osent-ils ? La crise, l’euro et le grand hold-up. Editions Aden, décembre 2011.

[2] Ensemble de normes européennes qui impose aux Etats membres des normes budgétaires et macroéconomiques en vue d’assurer la rigueur et la croissance de l’Union. La rigueur pour les peuples, la croissance pour les multinationales.

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