INTERVIEW : DE LA LIAISON ANTIPROHIBITIONNISTE À LA COMMISSION “DROGUES” DU CAL : UN TRAVAIL DE LONGUE HALEINE

par | BLE, Justice, MARS 2008, Social

Entretien de Sophie Léonard avec Christophe MARCHAND

Pour nous éclairer sur les revendications du mouvement antiprohibitionniste, son évolution, les obstacles rencontrés et l’inscription de ce débat parmi les enjeux laïques actuels, Bruxelles Laïque Echos a rencontré Christophe Marchand, ancien président de la Liaison Antiprohibitionniste[1] et actuel directeur de la Commission “drogues” du Centre d’Action Laïque.[2]

  • Comment et pourquoi a été créée la Liaison Antiprohibitionniste ? Quels sont ses objectifs ?

Créée en 1988 par un groupe de personnes interpellées par la manière dont la politique en matière de drogues se menait en Belgique, la Liaison réunit des psychologues, des psychiatres, des avocats, des usagers de drogues, des sociologues et plus généralement des personnes confrontées à des usagers de drogues et soucieuses de réfléchir à la manière de faire une politique des drogues autrement, moins dommageable que celle mise en œuvre à l’époque. Cela s’est fait et se fait toujours par différents moyens, notamment par un travail d’éducation permanente (organisation de colloques et de conférences) et grâce à un centre de documentation. A l’époque, on s’est en effet rendu compte qu’il y avait très peu d’informations sur les drogues, leurs effets et la manière de faire de la prévention à ce niveau. Par ailleurs, il s’agit aussi de mener un travail de lobby politique, d’avoir des relais dans le monde politique autour de ce questionnement sur la problématique des drogues.

  • La prohibition n’est pas une solution à la toxicomanie, c’est ce que vous voulez montrer. Au contraire, quels sont les effets néfastes de ce type de politique ?

Il y a de nombreux effets néfastes. Au niveau de l’usager, l’élément fondamental, c’est de reconnaître que, même si on considère l’usager de drogues comme quelqu’un de malade, ce n’est pas en le pénalisant qu’on va lui permettre de mieux “gérer” son problème. Si quelqu’un est malade, on aggrave la situation en le marginalisant encore plus par une intervention du pénal : contacts dans le cadre de sa maladie avec des policiers et des procureurs, passage par la prison, injonction thérapeutique… C’est déjà assez difficile de gérer une assuétude que pour ne pas en remettre une couche. Ce n’est pas tolérable dans un esprit de solidarité !

Au niveau du commerce des drogues, la prohibition entraîne une gestion du commerce par les criminels, sans contrôle sur la qualité et l’origine des produits, avec des flux d’argent non contrôlés par l’Etat. On a vu, concernant la “petite prohibition” (l’alcool), tous les dégâts collatéraux qu’elle a engendrés : au niveau de la qualité du produit, des effets négatifs sur la santé et du lien avec le phénomène de la criminalité. Il y a aussi la corruption, que ce soit dans nos pays, même si c’est de moindre importance, ou dans d’autres pays où le contrôle de l’Etat sur les fonctionnaires est moins effectif.

Un autre élément important est la question du rapport avec le tiers monde et le Sud puisque finalement, quand on regarde les produits psychotropes qui ont été rendus illégaux – l’alcool n’a pas été rendu illégal alors qu’il est classé par l’OMS comme une drogue dure –, on se rend compte que cela concerne tous les produits du Sud. Beaucoup d’études ont démontré qu’il y avait là une volonté de prise de pouvoir sur le Tiers monde.

L’action politique des Etats-Unis en Colombie ou en Bolivie, par exemple, visait à imposer une présence militaire en vue d’éradiquer les cultures illicites de la plante de coca, mais c’était finalement un moyen pour imposer cette présence militaire en conditionnant l’aide au développement au fait d’être un bon élève de la prohibition. De plus, les politiques d’éradication forcée des cultures ont engendré des catastrophes écologiques tout à fait incroyables. On saupoudrait sur des hectares un produit proche du napalm, on détruisait les cultures de coca mais en plus, on empêchait n’importe quelle autre culture pendant des décennies.

Un autre exemple, en matière de cannabis aux Etats-Unis : des criminologues et des sociologues ont étudié ce qui s’est passé au XIXe siècle et ont considéré que l’interdiction du cannabis avait pour objectif de criminaliser une certaine population et une certaine réserve de travailleurs mexicains, en raison de la crise économique.

  • Quelle est la motivation du CAL à soutenir le point de vue antiprohibitionniste ?

Le principe de base, c’est le libre examen. A partir du moment où l’on constate qu’une politique de santé publique menée par l’Etat – que ce soit concernant la drogue ou à propos d’autres problématiques –, ne réussit pas, on doit pouvoir mettre les choses à plat, essayer d’éviter un point de vue moral et examiner simplement l’efficacité des politiques. Et si elles ne s’avèrent pas efficace, se poser la question : que faire d’autre ? Or, on constate que les consommateurs sont en augmentation, que les produits sont de plus en plus mauvais pour la santé, qu’il y a plein de nouveaux produits qui apparaissent, que les usagers sont dans des situations catastrophiques. Aujourd’hui, par exemple, la grande majorité des usagers d’héroïne ont plus de trente-cinq ans et sont, au niveau de la santé, dans une très mauvaise posture, ils font des allers- retours entre la prison, les centres de cure, les commissariats, les squats… Il n’y a pas de prise en charge par l’Etat de cette population-là et c’est finalement une génération foutue. Donc, cette politique est évidemment un échec. Face à cela, le libre examen appelle à avoir une liberté totale de réflexion et de remise en question.

  • Il existe des obstacles à la position antiprohibtionniste, notamment la représentation selon laquelle elle risque de faire la promotion des drogues. Quels sont les arguments que vous rencontrez le plus souvent ?

A la question : est-ce que la position du CAL est une position de promotion des drogues ?, la réponse est non ! Est-ce que la position du CAL en matière d’avortement est une position de promotion de l’avortement ? Non ! L’enjeu est de questionner ses propres points de vue au regard des valeurs laïques : la solidarité, la liberté individuelle, le libre examen… S’il y a incompatibilité, il faut réagir. Le principe même de la laïcité veut qu’on aille plus loin, et qu’on conceptualise d’une autre manière cette politique de santé publique afin qu’elle soit conforme aux valeurs. Enfin, il s’agit de mettre en œuvre cette politique, et donc de faire un lobby politique pour que cette position soit adoptée par l’Etat et qu’elle ne reste pas dans un tiroir. Il y a donc une “méthodologie laïque” qui peut être mise en œuvre ici.

C’est vrai que l’on rencontre beaucoup d’obstacles parce que c’est un sujet qui est difficile, “qui fâche” comme on dit. Mais cela ne me fait pas peur. Georges Liénard, l’un des grands promoteurs de la commission “drogues” au CAL, mise en place avec le docteur Micheline Roelandt, a conscience que cela prend du temps. Pour lui, c’est un débat très semblable à celui de l’avortement, au sujet duquel il a travaillé pendant trente ans à un changement des conceptions sociales, puis législatives. C’est rassurant, parce que si parfois je constate qu’il y a des blocages, petit à petit la société laïque s’ouvre à la question, et je pense que, peu à peu, la société belge dans son ensemble va s’ouvrir aussi. C’est un long processus, c’est clair qu’il y a des peurs très fortes. Par rapport à la drogue, on a tout de suite peur que si l’Etat réglemente le commerce des drogues, il y ait une augmentation de la consommation, et que tous les jeunes deviennent héroïnomanes… C’est faux, c’est une peur irrationnelle ! C’est la même peur qui, à l’époque, lorsqu’on parlait de réglementer l’avortement, laissait à penser que tout le monde allait avorter. Ce n’est pas du tout la question ! La question, c’est la solidarité, la responsabilité et la liberté individuelle.

  • Par rapport à ces peurs, constatez-vous une évolution favorable ces dix dernières années ?

Il y a une évolution, même si elle est lente. En ce qui concerne les intervenants en toxicomanie, c’est vrai qu’à partir du les drogues et que l’on était dans une impasse au niveau de la prohibition, ont commencé à affirmer publiquement leur position, ce qu’ils n’osaient pas faire avant en raison de ces peurs-là. Le CAL, avec toute sa “force éthique”, a permis de faire évoluer le débat de manière très importante. C’est déjà un point très positif.

Je pense qu’on peut dire qu’aujourd’hui, une grande majorité – ça reste un débat ouvert – d’intervenants, de professionnels du secteur partagent cette option politique et la revendiquent. C’est déjà un point fondamental, car ce sont eux qui connaissent le mieux la matière et qui sont le plus à même de prendre position.

Mais, comme dans toute évolution, il y a toujours un retour de balancier. Et c’est le cas actuellement, notamment au niveau du mouvement laïque. A la Convention de Mons (1999), le mouvement laïque a voté pour que l’on continue à réfléchir, pour que l’on dise publiquement qu’une politique de santé publique prohibitionniste en matière de drogues est contraire aux valeurs laïques. Le Conseil d’administration a encore voté récemment pour que l’on poursuive les travaux dans ce sens, mais même s’il y a cette légitimité démocratique, on sent bien qu’il y a des réticences. On commence à se rendre compte de ce que cela implique au niveau d’un changement législatif. Et donc, c’est un peu le retour de balancier, mais cela ne me fait pas peur non plus, car je pense que c’est un débat d’idées qu’il faut relancer au sein du mouvement laïque. Il faut en parler au sein des régionales, au sein des associations constitutives… Le mouvement laïque doit réfléchir à ces questions-là, revenir aux valeurs et à partir de là, reconstruire une position éthique et ensuite une position politique.

  • Que pensez-vous de la récente campagne d’information s’attaquant aux lieux communs en matière d’alcool et de drogues,[3] campagne soutenue par le Ministère de Santé ?

C’est une campagne menée notamment par les FEDITO bruxelloise et wallonne (fédérations des institutions pour toxicomanes) avec lesquels nous avons des contacts réguliers. Ce genre de démarche pour “casser les a priori” est quelque chose de très important, parce que cela participe à permettre un débat plus rationnel sur la question des drogues. C’est une initiative très intéressante qui va dans le sens de ce que le CAL veut faire aussi en matière de prévention. Parce qu’on a beaucoup parlé de l’aspect réglementation que le CAL a mis en œuvre dans sa présentation, mais nous travaillons également au sein de la Commission “drogues” l’aspect prévention qui est très important. Et celle-ci passe par une information dédramatisée, objective et qui permette à chaque “consommateur” de faire ses choix en connaissance de cause.


[1] www.laliaison.org

[2] http://www.ulb.ac.be/cal/laiciteAZ/drogues_nouvellecampagne.html

[3] www.infordrogues.be

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