INTERVIEW : DEUX URGENCES ET DEUX ESPOIRS POUR L’AVENIR DES LUMIÈRES.

par | BLE, DEC 2012, Economie

Entretien avec Susan Georges, sur les enjeux de la mondialisation

Nous avons demandé à Susan Georges de se prêter à un exercice de prédiction de l’avenir. Elle a bien voulu jouer avec nous, même si elle nous a avertis que, à ce jeu, on se trompait toujours ! Mais ne vous y méprenez pas ! Ce n’est pas au travers de la divination que nous avons approché la Laïcité critique, le 22 septembre passé. Il est plutôt question ici de craintes et d’espoirs concernant la mondialisation.

Susan Georges, héritière des Lumières, relève le pari ambitieux d’aborder les valeurs d’une des périodes les plus glorieuses de l’Europe dans le contexte tumultueux et trouble de ce début de millénaire, où les frontières éclatent et, surtout, où la légitimité des valeurs portées par les Lumières semble être questionnée, entre autres, par des défis qui n’ont pas encore pu être complètement intégrés dans des mouvements comme le nôtre.

PREMIÈRE URGENCE : L’ENVIRONNEMENT

Partons du plus fondamental : le monde que nous habitons. Les données scientifiques sont sans appel. La Terre se réchauffe. “S’il ne s’agissait que de la politique, de la société, on aurait le temps. Il faut beaucoup de patience, mais c’est possible. Avec le climat, on n’a pas le temps”.

Malgré les voix de plus en plus nombreuses qui se lèvent pour dénoncer les effets dévastateurs qu’engendreraient ne fût-ce que quelques degrés de plus dans notre atmosphère et malgré les victimes des catastrophes climatiques, de plus en plus nombreuses d’année en année, les engagements lors des conférences des Nations unies sur l’environnement (à Cancún et Copenhague, pour citer les plus emblématiques) semblent demeurer bien en deçà de l’urgence que ce problème pose à l’espèce humaine.

Susan Georges craint cette menace qui pèse directement sur les populations qui habitent dans les zones fragiles, comme au Pakistan, qui compte plus de deux millions de déplacés, suite aux inondations en 2010. En effet, à l’heure où dans l’ensemble du Sud-ouest asiatique, on dénombre près de 42 millions de réfugiés du climat, la question des droits humains est plus que jamais indissociable des enjeux environnementaux. “On avait une fenêtre d’opportunité pendant les années 80. À ce moment-là, on aurait pu investir dans une transition énergétique. On ne l’a pas fait”. Les effets commencent à bouleverser le monde.

Au cours des décennies précédentes, les droits de l’Homme étaient en général mis à mal par les régimes totalitaires. Actuellement les choses se sont complexifiées du point de vue des responsabilités : les politiques énergétiques et les modes de consommation des pays les plus industrialisés seraient tout aussi questionnables que les dictateurs pour ce qui est des menaces à l’encontre de l’émancipation, de la sécurité et du bien-être des personnes dans certaines zones du monde.

Et indirectement ?

La réaction sera de fuir des endroits devenus inhabitables, tout simplement pour subvenir aux besoins pour l’agriculture, pour l’eau et les besoins de tous les jours. Il y aura de plus en plus de déplacements de population. Ce qui est dramatique, c’est que parallèlement aux exodes massifs qui s’annoncent, nous serons témoins de l’hostilité croissante de l’autre côté. Nous verrons ainsi surgir davantage d’Etats forteresses et de plus en plus de discriminations contre les migrants, contre les gens qui arrivent de l’autre côté de la frontière en cherchant simplement à survivre”.

Dans un tel contexte, les mouvements qui visent à défendre des idéaux démocratiques, gagneraient à intégrer dans leur réflexion les données environnementales et technologiques récentes qui n’ont pas toujours été un facteur décisif, à l’époque du développement industriel exponentiel des XVIIIe, XIXe et surtout XXe siècles.

A l’heure où certains scientifiques parlent de l’avènement d’une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, pour attirer l’attention sur la magnitude de l’impact de notre modèle de développement sur la planète, nous devrions revisiter certaines notions qui nous sont chères, comme celle de “progrès”.

DEUXIÈME URGENCE : LA DÉMOCRATIE

Ce développement industriel sans précédent et le développement technologique qui l’accompagne crée des nouvelles conditions et, surtout, des nouveaux rythmes de fonctionnement dans les sphères de décision : “Nous sommes héritiers de ces Lumières qui ont inspiré à la fois la révolution américaine et la révolution française. Tous les mouvements émancipateurs que nous connaissons, découlent des idéaux laïques, égalitaires, pour la liberté… Ce sont des idéaux précieux. Actuellement, qu’est-ce qui menace ces valeurs ? D’une part, le capitalisme menace toutes les conquêtes pour plus d’égalité et plus de liberté à travers l’accumulation effrénée du “capital”. D’autre part, cela s’est accéléré par la vitesse de la finance. La démocratie est lente, la finance est rapide. En un clic, sont prises des décisions qui ont un impact sur des pans entiers de la population. Tant qu’on n’aura pas mis la finance sous tutelle, on est mal parti. Il faut lutter sur le plan européen et mondial…”.

Depuis le XVIIIe siècle, le progrès scientifique a certainement permis de développer des conditions toujours plus abouties de bien-être (voire de confort) pour une partie de la population. Néanmoins, ce même progrès reste petit face à l’exigence en termes d’alternatives face à des grands défis de notre temps. À l’heure des frontières éclatées, des espaces réinventés par la technologie et les moyens de communication, les dérivés technologiques accélèrent la cadence de la prise des décisions, aux dépens d’un salutaire temps de réflexion, d’analyse et de réaction de la sphère politique et des mouvements sociaux. Nous ferions donc face à un autre défi : celui d’une accélération de la prise de décisions, poussée par l’organisation ultra-technologique inhérente au monde de la finance et son décalage par rapport aux structures de construction de la démocratie.

“Vers la fin des années 1990, la prise de conscience a commencé à prendre de la place. Maintenant, cela sera de plus en plus une course de vitesse : la conscience ou le progrès de la finance et les capacités des élites pour l’étouffer. C’est une course inégale, mais pas tant que ça car les élites qui sont anti-libérales (au sens de la liberté politique) ont l’argent, mais pas le nombre. Nous, nous sommes nombreux, nous avons les idées, la technique, le savoir-faire pour certaines améliorations… Collectivement, nous avons des moyens, alors il ne faut pas être fataliste. La lutte est inégale en termes de communication et d’organisation, car les anti-lumières sont très organisés et n’ont qu’une seule idée. Nous par contre, nous sommes multiples. La démocratie, c’est la diversité, alors cela oblige à prendre du temps, à aller à un autre rythme”.

Dans ce contexte-ci, “passer à la vitesse supérieure”, prend tout son sens. Comment mettre en place des processus décisionnels au niveau politique et de la société civile mondialisée qui puissent suivre le rythme effréné de la finance ? Est-ce que c’est possible autrement qu’en la mettant sous tutelle, comme le suggère Susan Georges ?

LA SOLIDARITÉ ET LA DÉSOBÉISSANCE COMME SEULS ESPOIRS

Dans la balance, ce qui pèse en faveur de ceux qui défendent les idéaux de liberté et d’égalité, c’est l’accès aux mêmes moyens technologiques que ces élites économiques et financières qui donnent le ton des rapports sociaux. Les conditions pour rattraper la tête du peloton de cette course inégale sont là. Néanmoins, il est plus urgent que jamais de les mettre au service de la solidarité. “Actuellement, s’il y a une grève en Suède ou en Finlande, les Belges ne se sentent pas concernés. De même, peu de Français se sentent concernés par ce qui se passe en Grèce. Or, la Grèce est un laboratoire où l’on veut tester combien de privations on est prêt à supporter. C’est une expérimentation indigne des gens civilisés ! Mais il ne s’agit pas de quelque chose de nouveau. Dans les années 1990, les mêmes expériences de laboratoire se déroulaient dans les pays du Sud”.

Il est difficile de se sentir concerné par un problème tant qu’on n’a pas encore souffert de privation au niveau de ses droits. Une question – toujours la même – surgit : comment développer la solidarité ? La solidarité envers nos semblables et, par la même occasion, le souci de ce qui nous porte tous : la planète que nous partageons.

Pendant plusieurs décennies, la solidarité internationale était posée surtout comme une question de rééquilibrage entre les pays riches “au Nord” et les pays pauvres “au Sud”. Actuellement, ce découpage semble tomber en désuétude, mais pas la nécessité de penser les enjeux de manière globale car “les réponses locales sont importantes et nécessaires, mais rien ne pourra se résoudre, les valeurs qui sont aujourd’hui en danger ne pourront pas être défendues sans que les mouvements sociaux ne se mondialisent aussi à leur tour”. Les traités européens, dits “de stabilité, de coordination et de gouvernance” et les programmes d’ajustement structurel qui en découlent, ainsi que la sacro-sainte austérité, sont des mécanismes de recul social extrême, selon Susan Georges. Néanmoins, des exemples de désobéissance voient le jour. “Rien ne s’est passé là où on a refusé de payer une partie de la dette à la Banque Mondiale et où on a désobéi au Fonds Monétaire International. Il y a eu des audits de la dette, par exemple. C’est exactement ce que nous recommandons pour la Grèce. Il faut évaluer ce qui répond à la corruption ou bien ce qui est illégitime, comme la dette contractée du temps des colonels. Puis, d’autres mesures devraient voir le jour : il faudrait taxer l’Eglise ou réduire le budget militaire, par exemple”.

Ces pistes d’action, résolument tournées vers la solidarité internationale et intergénérationnelle (puisque prendre en charge les défis environnementaux permettrait de laisser une planète vivable pour les générations futures), ont pris corps lors de la grande mobilisation européenne du 14 novembre passé où, pour la première fois, un seul mot d’ordre a réussi à mobiliser les citoyens et citoyennes au Nord et au Sud de l’Europe : “non à l’austérité”. Nous sommes face au démarrage d’une nouvelle forme de solidarité au niveau européen.

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