INTERVIEW : LA DÉCOLONISATION N’EST PAS TERMINÉE

par | BLE, Culture, MARS 2015

Entretien avec Jan GOOSSENS, directeur artistique du KVS

Dans le paysage culturel et artistique bruxellois, le KVS est l’un de ces lieux trop rares à développer une réelle ouverture sur notre ville, ainsi que ses enjeux actuels et futurs dont la dimension multiculturelle de Bruxelles n’est pas le moindre. Directeur artistique du KVS depuis bientôt quinze ans, Jan Goossens quittera ses fonctions en juin 2016. La vision dont il a imprégné le théâtre de ville bruxellois, les liens qu’il a développés avec certaines régions du monde, a sans nul doute participé à “décoloniser” une culture encore à bien des égards ethnocentrée et dominante, lorsqu’elle n’est pas dominatrice.

Sophie LEONARD : Comment définiriez-vous la culture ? Vous sentez-vous en accord avec une définition telle que celle de Zygmunt Bauman, à savoir que la culture serait la capacité individuelle et collective à transformer son environnement social ?

Jan GOOSSENS : D’abord, est-ce que l’on parle de l’art ou de la culture ? Pour moi, ce sont deux choses différentes et le projet du KVS est quand même tout d’abord un projet artistique. Alors quand Bauman parle de la culture de cette façon-là, bien sûr que ça me parle, mais en même temps, le grand défi et la grande question ici au KVS est de s’inscrire dans une telle démarche à partir d’une maison, et d’un projet artistique, qui a tout d’abord comme mission d’accompagner des artistes dans leurs désirs, ambitions, projets.

S’agissant de la culture, je voudrais bien qu’elle joue le rôle émancipateur que Bauman décrit. Mon grand souci est qu’à Bruxelles, en Belgique et en Europe aujourd’hui, la culture fonctionne trop souvent, dans une certaine pratique, comme un outil d’exclusion. Quand je regarde le paysage culturel bruxellois en général, je ne suis pas sûr que ce soit un paysage très émancipateur, ni très en phase avec la réalité. Et mes contacts à l’intérieur de la communauté maghrébine, musulmane ou africaine à Bruxelles me confirment exactement cela.

Dans la réalité et dans la pratique de tous les jours, que ce soit au niveau culturel ou plus spécifiquement artistique, je ne vois pas de paysage qui reflète et dans lequel les vrais “co-propriétaires” d’un avenir

bruxellois commun ont vraiment tous leur mot à dire. Donc, ce qui m’intéresse vraiment, c’est de parler du décalage entre ces belles définitions d’un côté, et ce que l’on pratique dans les grandes maisons culturelles aujourd’hui.

SL : Par rapport à ces constats, quelle orientation avez-vous souhaité donner au KVS à votre arrivée il y a bientôt quinze ans ?

JG : Je suis arrivé à un moment de grande crise, ce qui était en fait une énorme chance. Cette crise a rendu très clair ce dont je viens de parler, à savoir que ce théâtre n’avait plus aucune connexion avec la réalité bruxelloise – peut-être n’en avait-il jamais eue. Ce théâtre restait toujours coincé dans la mission qui avait été définie au moment de sa fondation il y a 120 ans. A ce moment-là, Bruxelles était une ville bicommunautaire avec une majorité de Flamands qui n’avaient aucun pouvoir politique ou culturel et le KVS devait jouer un rôle émancipateur à l’intérieur de cette communauté flamande et de cette ville de Bruxelles. C’était indispensable, le KVS a vraiment fait une différence, mais continuer à voir sa mission et cette ville comme ça jusque dans les années 70’, 80’ ou 90’ du siècle dernier, c’était la politique de l’autruche.

Parce que d’un côté la réalité de la ville a complètement changé : les Flamands sont devenus une petite minorité – et ont par ailleurs mené et gagné leur combat d’émancipation – et en même temps, la ville entière est devenue une ville de minorités. Et d’ailleurs, si le français reste certainement la langue véhiculaire à Bruxelles, continuer à dire que culturellement c’est une ville francophone, c’est un peu problématique pour moi. On essaye d’inclure, d’ “inonder” tous ceux qui arrivent ici et qui ne sont pas de culture francophone – mais qui utilisent juste cette langue parce que sinon on n’arrive pas à communiquer – pour les intégrer dans une culture dominante qui n’est vraiment pas la leur.

Donc la réalité avait changé mais le KVS continuait à faire comme si rien de tout ça ne s’était passé. Et il est devenu très clair que le projet du KVS, ses productions, ses artistes, ses répertoires, son public n’avaient plus rien à voir avec Bruxelles. Quand on a déménagé à Molenbeek au Bottelarij, le vieux public flamand, culturellement et linguistiquement homogène, ne venait plus parce que c’était soi-disant un quartier trop dangereux et aucun nouveau public, aucun nouveau voisin du KVS à Molenbeek, n’avait la moindre raison de s’identifier avec ce théâtre, son projet artistique et ses artistes. Et donc pendant la première saison, la crise a été totale : salles vides, un projet artistique qui ne parlait plus de façon très visible à qui que ce soit dans cette ville, des problèmes financiers et puis aussi des incertitudes au niveau de l’infrastructure.

En gros, la question s’est vraiment posée à l’intérieur de la communauté artistique flamande : est-ce qu’il nous faut encore un KVS ? Est-ce que ce ne serait pas mieux de supprimer cette institution et de donner ses moyens à toutes les compagnies indépendantes qui font un bon travail artistique et qui, à ce moment-là, à Bruxelles, avaient beaucoup plus de liens avec la ville ? Mais le CA a quand même décidé

de faire confiance à quelques jeunes qui venaient d’arriver au théâtre et qui, tout en étant conscients de l’ampleur de la crise, voulaient relever le défi énorme de redéfinir la mission du KVS, en se reconnectant avec Bruxelles mais aussi avec tout ce qui était intéressant dans les arts de la scène, les arts vivants en Flandre.

Cela nous a pris les quatre, cinq années passées à Molenbeek. Nous avons transformé tous les piliers de base de l’ancien KVS pour en faire un vrai théâtre de ville bruxellois multidisciplinaire, multilingue plutôt qu’une compagnie de répertoires flamands. Nous nous sommes posé la question : quels textes, quels nouveaux répertoires faut-il à Bruxelles aujourd’hui ? Nous avons décidé de ne plus travailler avec une troupe d’acteurs flamands qui était ici en permanence. Nous voulions une programmation très diversifiée et donc des équipes artistiques très diversifiées. Et puis aussi comme je ne suis pas artiste, ni metteur en scène, il n’y avait plus ce besoin, cette obsession que tout le projet artistique rentre dans un cadre esthétique. Dès le début, notre désir a été de créer non seulement une diversité culturelle, linguistique mais aussi vraiment artistique.

Au moment où l’on a redéménagé rue de Laeken, la nouvelle base était là et on a senti tout de suite les conséquences, très visiblement et peut-être prioritairement au niveau du public qui s’est complètement transformé : d’un public majoritairement flamand venant de Flandre, c’est devenu un public majoritairement bruxellois, beaucoup plus jeune, très multilingue – avec entre 30 et 40% de spectateurs du KVS qui ne sont plus néerlandophones et aujourd’hui, entre 50 et 60 % de notre public qui vient de la Région bruxelloise. Notre mission a été dès le départ de ne pas nous voir comme une institution qui est là pour protéger, promouvoir une culture existante, mais de jouer un rôle d’initiateur et d’émancipateur dans la construction d’une culture à venir. Se rendre compte que toute culture est une construction et qu’à Bruxelles, s’il n’est pas certain que nous ayons une culture commune qui nous lie dans le passé, il faut construire une culture commune dans l’avenir. C’est ça le défi qui m’intéresse et c’est dans ce trajet-là qu’avec le KVS on a essayé de jouer un rôle. Je crois qu’on a fait un bout de chemin, mais il reste encore du travail. Et quand je vois le paysage culturel en général, je ne suis pas sûr qu’on soit à mi-chemin. Cela ne me rend pas pessimiste, mais le moment n’est pas venu pour se dire qu’on a réussi.

SL : Dans le contexte de crise actuel et face aux impasses du néolibéralisme, le rôle des artistes est-il d’autant plus important selon vous ? Notamment pour imaginer un autre monde possible ?

JG : Je voudrais bien et je crois qu’il en existe plusieurs, des artistes ou des projets artistiques qui offrent de nouvelles perspectives sur ce monde. Que ce soit des grands noms comme Alain Platel qui nous offre avec treize Congolais dans “Coup Fatal” une vision très différente de l’image misérabiliste du Congo ; que ce soit des artistes comme Thomas Bellinck qui vient de créer “Memento Park” ici au KVS dans lequel il nous propose une sorte de déconstruction de toute l’industrie de commémoration en Flandre autour de la Première Guerre mondiale ou que ce soit les frères Murgia en Belgique francophone, ce sont des artistes qui ne se contentent pas de confirmer, d’accepter ce qu’on essaye de nous faire croire tous les jours au niveau de la politique et trop souvent aussi au niveau des grands médias.

Mais en même temps, en tant qu’artiste et en tant que maison culturelle, échappe- t-on entièrement à ce système néolibéral ? Je n’en suis pas convaincu et il nous faut une certaine autocritique aussi. Quand je vois par exemple la festivalisation des arts vivants, tous les grands festivals internationaux, devenus très dominants en Europe aujourd’hui et qui, tout en offrant une certaine qualité, ont quand même un rapport aux artistes, aux projets artistiques et au monde qui me paraît d’une certaine façon très néolibéral : faire le plus de spectacles possibles dans une période la plus courte possible, avec des investissements dans les projets et les trajets des artistes très souvent insuffisants mais aussi avec un certain rapport au monde, et surtout aux parties du monde non-occidentales dont on sait qu’ils ont besoin d’autres relations, d’autres formes d’engagement, de soutien que de dire “ Ok, je suis venu 2 ou 3 jours ici au Chili, ou en Afrique du Sud ou en Indonésie, j’ai bien aimé votre spectacle, venez jouer à Bruxelles ou à Avignon, à Paris, à Vienne ou à Amsterdam, une ou deux fois. Et puis sinon, foutez-nous la paix !”. Je ne suis pas sûr que ça ne sert pas un rapport néolibéral à l’art, aux artistes et aux enjeux culturels et artistiques. J’aimerais bien que les artistes, les maisons, les projets culturels offrent d’autres perspectives, d’autres possibilités et je crois qu’il y a beaucoup d’opérateurs et d’artistes qui ont vraiment au fond d’eux-mêmes cette envie et ce besoin ; en même temps, il faut se rendre compte dans quel contexte on travaille et rester vraiment en-dehors du système néolibéral qui nous entoure, c’est quand même beaucoup plus compliqué qu’on se le dit très souvent.

SL : Nous en avons parlé, le KVS se veut ancré dans la réalité plurielle de Bruxelles, comment tentez-vous de mettre en œuvre l’interculturalité ?

JG : Pour moi, l’interculturel, il faut le pratiquer sinon ça ne veut rien dire. Et c’est là le vrai défi, la vraie difficulté, mais c’est là aussi qu’on peut obtenir de vrais résultats. Ce n’est pas au niveau des grandes théories, ni même au niveau des dialogues qu’on pratique le vivre-ensemble. Dans le domaine de la culture et des arts vivants, cela veut dire créer des spectacles ensemble, des spectacles hybrides, métissés, interculturels. On s’est rendu compte de ça assez vite. Lorsque nous étions au Bottelarij à Molenbeek, on a essayé de communiquer en deux langues : faire des brochures bilingues, surtitrer des spectacles. Tout ça, c’était bien, mais en même temps, ce n’est pas de cette manière qu’on fera une vraie différence et que l’on pratique l’interculturalité. Pour être vraiment interculturel, il faut se frotter à l’autre. Il faut vraiment travailler avec l’autre et changer avec l’autre. Et se rendre compte de son propre manque.

Et c’est ce que nous avons fait à plusieurs reprises à Molenbeek. Par exemple en travaillant avec des artistes maroxellois comme Ben Hamidou et Sam Touzani et en créant ensemble un spectacle comme “Gembloux”. Le résultat a été très bien mais le processus a été difficile, parce qu’on a beau dire que ce sont des artistes fabuleux, quand on était ensemble dans l’espace de répétition, on s’est bien rendu compte qu’ils venaient d’une tradition théâtrale et artistique très différente de la nôtre et vice versa. Et d’arriver à une nouvelle forme commune qu’on n’aurait pas pu inventer soit les Flamands entre nous dans notre coin ou Ben et Sam dans leur coin, c’était ça la grande aventure et le grand défi. Et c’est des projets comme ça qu’on a essayé de mettre à l’agenda. Pas en permanence mais quand même très régulièrement.

Un spectacle comme “Coup fatal” est aussi un exemple de cette approche là, mais à une échelle plus grande. C’est quatre, cinq ans de travail entre musiciens congolais, un répertoire baroque européen et puis le monde musical de Fabrizio Cassol et l’univers théâtral d’Alain Platel. Et ni Platel, ni Cassol n’auraient jamais pu inventer ce spectacle sans tous les Congolais qui sont là. Cette interprétation de cette vieille tradition européenne n’aurait jamais pu se faire sans ces musiciens congolais. En même temps, les Congolais juste entre eux n’auraient jamais pu le faire non plus. C’est dans ces projets métissés qu’on apprend vraiment à se connaître et c’est là que de nouvelles formes, de nouveaux modèles pour se parler commencent à émerger. Dans des processus tels que ceux-là, on ressort transformés en tant que théâtre, en tant que public, en tant qu’artistes sur scène. Et c’est ça qui m’intéresse et me passionne vraiment, mais je le vois quand même beaucoup trop peu autour de moi.

SL : Est-ce que des projets comme ceux que vous développez avec le Congo ou la Palestine participent à une certaine “décolonisation” de la culture ?

JG : On essaye, je ne sais pas si on y arrive toujours. Avec le Congo, le point de départ a clairement été de se dire qu’on partage un passé commun assez lourd. Et que ce soit avec le Congo ou la Palestine, il y a aussi un lien contemporain, dans le sens où Bruxelles est aussi en partie une ville congolaise et en partie une ville arabe. S’il y a des problèmes à Kinshasa ou à Ramallah aujourd’hui, on le sent à Bruxelles demain. Et on s’est dit : voyons ces liens-là – et tout d’abord et surtout ce lien historique avec le Congo –, non comme un prétexte pour donner une continuité à ce rapport qui existait dans le temps, ou pour se dire on a fait tellement de bêtises et de dégâts à ce moment-là qu’il vaut mieux lâcher et prendre ses distances et ne plus rien avoir comme relation avec cette partie du monde ; mais voyons ce passé et ce présent comme des réalités qui nous invitent – et peut-être nous obligent même – à essayer de développer une autre relation, une autre conversation, une autre collaboration avec des artistes de cette partie du monde.

Des relations beaucoup plus équitables, à long terme – ça fait dix ans que l’on travaille avec eux – et aussi réciproques, dans le sens où l’on va là-bas et eux vient ici. Et dans chaque projet, tout en sachant que la plus grande partie des investissements viennent encore toujours d’ici, et sans le cacher, on essaye de construire des constellations artistiques dans lesquelles il y a un vrai échange et une vraie équité. C’est pour moi la façon la plus directe et concrète d’essayer de décoloniser et de ne plus être dans ce rapport de domination. Mais c’est compliqué bien sûr, car tout d’abord au niveau financier, il n’y a pas d’équité. Il faut en permanence être attentif à ne pas être en train d’imposer ou d’injecter des préjugés que nous voyons comme des évidences, mais qui ne le sont pas pour eux, que ce soit au niveau du contenu artistique ou du processus et des conditions de travail. Ce n’est pas évident, mais en même temps, je trouve qu’on n’a pas le choix. Dire et faire comme si ce lien avec cette partie du monde n’existe pas – ce que je vois encore beaucoup autour de moi, surtout en Flandre –, ce n’est tout simplement pas une option. Mieux vaut se planter de temps en temps, mais faire en sorte qu’on puisse évaluer, apprendre et faire mieux la prochaine fois ; mieux vaut ça que de couper toute relation et tout contact. Mais la décolonisation n’est certainement pas terminée. Et dans la culture non plus, surtout quand on regarde autour de nous à Bruxelles, il reste bien une culture dominante dans laquelle une grande partie de cette ville, avec ses activités, dynamiques et talents artistiques, n’a simplement pas de place et ça c’est problématique. C’est dommage, surtout pour nous “la vieille Europe”.

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