INTERVIEW : RÉSISTER, C’EST CRÉER : RENCONTRE AVEC MIGUEL BENASAYAG

par | BLE, DEC 2007, Démocratie, Social

Propos recueillis par Nicolas HANOTEAU (Murmure Média) et retranscrits par Sophie LÉONARD (Communication socio-politique, Bruxelles Laïque asbl).

Psychanalyste et philosophe de formation, ancien combattant de la guérilla guévariste contre la dictature en Argentine, Miguel Benasayag observe depuis de nombreuses années l’émergence d’une nouvelle radicalité désireuse de changer la vie.

Des universités populaires en France et en Argentine aux expériences de psychiatrie alternative, des mouvements de paysans sans terre latino-américains aux mobilisations européennes pour les sans-papiers, il constate que pour ces nouveaux mouvements, la question n’est plus de savoir comment prendre le pouvoir. Il ne s’agit plus d’attendre de grands soirs en obéissant à des “maîtres libérateurs”, le changement doit commencer ici et maintenant. Miguel Benasayag reprend ainsi de Foucault le concept de “micro pouvoir”. Agir local et penser local, non pas comme abandon de l’universalité, mais pour renouer avec un “universel concret”.

Les vieux habits de la militance “contre” sont abandonnés au profit de la quête de modes de vie et de pratiques alternatives. “Résister, c’est créer” reprendra-t-il de Gilles Deleuze. Créer des liens, reconstruire des solidarités pour dépasser en actes et dans la vie de tous les jours l’individualisme du système. Etre du côté de la vie, créer quelque chose de désirable, de positif…

Miguel Benasayag met en garde contre les “militants tristes”, ceux qui ressassent sans cesse que le monde est un désastre, ceux qui nous disent toujours comment il faut faire, “il n’y a qu’à” … Pour Benasayag, l’absence de modèle est un atout. Il plaide pour une multiplicité joyeuse de luttes et la mise en réseau autour de projets, constatant que la centralisation, tout comme la dispersion, mène à l’impuissance.

Impliqué dans différents collectifs et mouvements, dont le collectif “Malgré tout” et le mouvement des “sans”, il a participé et participe encore à de nombreuses expériences, témoignant sans relâche de la manière dont le désir de lien a commencé à saper le projet majeur du capitalisme, celui d’un monde unique et centralisé.

Vous vous définissez comme un chercheur militant. Pourquoi ?

En général, quand on veut changer le monde, quand on lutte pour la justice…, on se contente d’être indigné, mais on est souvent très peu sérieux. Pour moi, un militant doit pouvoir assumer la complexité ; le désir de changer le monde ne suffit pas.

Il est nécessaire qu’il y ait un travail, une recherche théorique en profondeur, et ce travail doit être dans une relation d’aller- retour avec des pratiques. La question du local et du global, par exemple, est très importante aujourd’hui, mais la recherche théorique doit être élargie à une clinique ou, pour un militant, à des pratiques. Il y a un aller retour qui se réalimente. Une erreur cartésienne à ne pas commettre est de considérer que c’est la conscience qui doit orienter le corps. Certainement pas ! Mis à part ça, une fois qu’on a dit que la théorie ne devait pas diriger la pratique, il faut la pousser très loin, mais toujours à l’épreuve de la pratique.

Dans Du contre pouvoir, parlant des nouveaux modes de résistance, vous faites remonter la “nouvelle radicalité” à 1994 au Chiapas, en parlant de la fin du désenchantement et du droit de l’hommisme. Pourquoi cette date et comment décrire cette nouvelle radicalité ?

On sortait des années très noires, c’était la chute des idéaux, la fin du modèle soviétique, une époque où l’on ne bougeait plus, où l’on pensait que les mouvements contestataires, révolutionnaires ne pouvaient pas se développer, faute d’avoir un nouveau modèle de monde. Tout à coup, au Chiapas, pour les latino-américains, mais aussi pour d’autres, en France, en Italie, en Belgique, le mouvement zapatiste a constitué le basculement vers un autre mode d’engagement, où l’on bouge non plus malgré le fait de ne pas avoir de modèle, mais grâce au fait de ne pas avoir de modèle. Tout à coup, on a vu émergé une nouvelle radicalité dans laquelle on ne demande pas à quelqu’un de lutter en croyant que le monde doit être comme ci ou comme ça, mais en construisant dans la pratique des options nouvelles. Cette revendication d’immanence de la lutte était quelque chose qui existait déjà à travers le mouvement des sans terre brésiliens, par exemple, mais en 1994, avec Marcos, cette nouvelle radicalité s’est donnée à voir à un niveau mondial. Elle disait : “le monde doit se construire autrement, on se bat mais sans aucun leader, ni modèle”. Et malgré les erreurs, cette nouvelle radicalité reste, pour moi, la seule voie d’une radicalité libertaire, d’une émancipation possible.

Comment expliquer que les combats basés sur des idéologies aient échoué et d’un autre côté, comment éviter que cette nouvelle radicalité qui ne suit pas de modèle ne mène pas à un éclatement total des groupes d’action ?

Les combats basés sur un modèle ont échoué pour des tas de motifs différents, mais notamment parce qu’il y a une différence entre ce qui est possible quand on le pense dans la tête et ce qui est possible quand on est en prise avec la réalité. Tous les modèles d’émancipation ont abouti, de manière plus ou moins grave, au contraire de ce qu’on voulait produire. En revanche, notre modèle, notre contre-modèle, que ce soit au Chiapas, au Brésil, en Argentine, en Italie, était le mouvement des femmes qui est né dans une radicalité très forte. C’est un mouvement qui a des objectifs, mais toujours partiels : il n’y a pas de modèle d’une société féministe. Le mouvement de contre pouvoir n’est pas un mouvement qui peut être évalué dans le sens “il a échoué, il a réussi”, c’est un mouvement de la vie contre le néo-libéralisme.

Et effectivement, le grand danger de cette “mouvance” est la dispersion. Nous voyons bien que dans ce qu’on appelle l’alter mondialisme – qui est un petit phénomène dans cette grande alternative –, comment la tendance Ramonet, Cassen, la direction parisienne d’ATTAC, veut centraliser. Ils admirent Chavez, Castro, les leaders en fait. De l’autre côté, on a la tendance “ONG-iste”, la tendance tribale : chacun dans son coin, on fait des petits trucs, on dit qu’on change le monde “en disant bonjour à sa voisine”. Ces deux tendances sont dangereuses pour cette mouvance. Il faut éviter tant la dispersion que la tentation de centraliser avec un leader, un programme : “un autre monde est possible et je vais vous dire lequel.”

Comment imaginer une instance intermédiaire entre ces deux pôles ?

Il n’y a rien à imaginer, il y a à faire. Il y a à assumer des luttes multiples, plus ou moins articulées, dans la radicalité, l’urgence et la profondeur de ces luttes, tout en ayant conscience que le monde ne se change pas en passant d’un modèle à un autre. Quand bien même quand il y a un changement d’hégémonie, de régime, de mode de production, la seule préoccupation pour quelqu’un qui pense, qui vit, qui désire, sera, dans l’autre monde, de dire : “mais par où passe la liberté ?” Il faut casser avec la métaphysique qu’il y aurait un moment où il n’y aurait plus à se battre. C’est une vision organique, vivante de l’engagement. C’est pourquoi le conflit : c’est l’idée du devenir.

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Miguel Benasayag

Beaucoup de mouvements de contestations ont été accaparés par certains groupes. Comment éviter qu’ils ne soient l’apanage de ceux qui ont eu l’instruction… ?

C’est très difficile et c’est inévitable. Par exemple, ici, lorsqu’il y a des mouvements de sans-papiers ou de sans-toit, les “militants tristes”, les militants professionnels arrivent comme des vautours à chaque fois que quelque chose bouge. Il y a quelque chose de très désagréable parce que ces militants-là, quelque part, s’en foutent du malheur des autres. C’est un tremplin, quelque chose qui leur permet d’amener leur programme du monde. La nouvelle radicalité consiste à dire : si d’autres mondes sont possibles, ils émergeront à partir du mouvement des gens. C’est une idée de non transitivité. La lutte des sans- papiers, c’est une lutte des sans-papiers, ce n’est pas un tremplin pour avoir un député. Mais je n’ai rien contre la démocratie représentative : la ligne du contre-pouvoir cohabite avec la démocratie représentative. Je pense que pour des sociétés complexes comme les nôtres, il faut bien un appareil représentatif qui puisse gérer. Mais ce sont des choses différentes.

Vous faites souvent cette différence entre “gestion” et “politique”. Comment inverser le lien de subordination entre ces deux entités, pour que le pouvoir de gestion soit subordonné au désir de celui qui connait sa condition, ses besoins, c’est-à-dire le groupe à la base ?

Souvent, il y a des élus qui ont envie de se plier au contre-pouvoir. Mais ce n’est pas paradoxal du tout, ce sont simplement des gens qui sont de vrais démocrates, qui disent “nous sommes là pour représenter la puissance de la base”. Il s’agit de rappeler à ces amis-là – il y en a d’autres à qui il faut le rappeler plus fortement – qu’ils représentent la puissance de la base et que l’objectif de la puissance dans une lutte n’est pas de devenir un représentant. L’objectif d’un peintre n’est pas de devenir directeur d’un musée. Mais le directeur de musée n’est pas l’ennemi du peintre. On peut avoir un directeur de musée très progressiste comme on peut avoir un directeur réactionnaire. Ce sont deux métiers différents, structurellement différents.

Dans un pays comme la Belgique où la société civile est relativement structurée, si on regarde par exemple les expulsions de squat ou l’affaire du DHKP-C, on voit de plus en plus le pouvoir de gestion qui empêche la puissance de la base de s’exprimer.

Malheureusement, je ne pense pas. Je crois que si les gestionnaires, les hommes et les femmes politiques, ne prennent pas de mesures solidaires envers les personnes expulsées, les personnes dans les centres fermés…, c’est parce que la puissance de la base est très petite. D’un point de vue très guévariste, je pense que c’est toujours de notre faute. Ici en Belgique, je me souviens dans les luttes contre Vottem, je suis venu ici très souvent et on était trois et demi, grosso modo. Alors après, ça ne sert à rien de dire que les députés ne font rien. Les députés représentent le peuple. Autant la politique ne m’a jamais intéressé, autant je suis très gentil avec ceux que ça intéresse et je pense que souvent, on les charge de fautes dont ils sont innocents. Quand on dit : “mais qu’est-ce qu’il fait le député” ; moi je crois que le député, il aurait tout à fait le droit de dire : “Mais qu’est-ce que vous faites vous ? Mais que fait le peuple ?” Quand ce drame est arrivé avec Sémira Adamu, on pensait qu’en France cela ne pourrait pas arriver, mais c’est arrivé plusieurs fois depuis. Ce n’est pas la faute aux députés. A la limite, ce n’est même pas la faute à la brutalité policière, la police est plus ou moins brutale par rapport à ce que les gens permettent ou non. Si les flics sont “adorables” en Argentine, c’est parce qu’ils ont tout intérêt à l’être parce que la puissance de la base est tellement forte qu’ils ne peuvent pas faire un pas de côté. Mais c’est la même police qui, si la puissance de la base diminuait, pourrait à nouveau torturer et tuer.

Il faut se regarder soi et en réalité, on est très peu puissants. On a du mal à trouver les mots, les mécanismes pour se révolter. On a du mal à trouver les mécanismes d’émancipation. Tous. C’est une responsabilité partagée. Mais ce n’est pas en se bagarrant, comme ça a été le cas en France à l’époque des élections, entre trois groupes gauchistes, qu’on va redonner la puissance à la base. Il faut la patience de reconstruire le tissu social.

Lorsqu’on évoque cette nouvelle radicalité et l’importance de la diversité, pourrait-on y voir une définition contemporaine de la laïcité ?

La laïcité est un problème complexe. Si on utilise la laïcité comme une arme pour ressortir la supériorité de l’Occident qui se croit lui laïque, rationnel par rapport à ces “pauvres gens qui croient à des conneries et qui sont très dangereux”, si c’est cela la laïcité, il vaut mieux pas. Si la laïcité signifie que chacun, avec sa singularité, accepte de partager un projet commun – un projet de nation, un projet de quartier, peu importe – un projet non-dogmatique, qui n’obéit à aucune croyance, fût-elle la croyance dans le scientisme ; si la laïcité, c’est ça, c’est parfait ! En France, à propos du voile, on aurait dû faire jouer la laïcité comme une émulation pacifique, mais
au lieu de ça on a eu affaire à une laïcité d’intolérance, hystérique… On a loupé l’occasion d’un dialogue complexe et on a poussé à l’affrontement. Cette laïcité-là, ce n’est pas de la laïcité, c’est du colonialisme

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