INTERVIEW : SOUS LES JUPES DU TURLUPIN

par | BLE, Culture, DEC 2011, Technologies

Entretien avec Auguste

Auguste, c’est un nom d’emprunt, fut chroniqueur humoriste pendant de nombreuses années aux heures de grande écoute, sur la chaîne de radio nationale d’un pays européen. Ses actuelles responsabilités lui imposent quelques précautions qui nous invitent à l’interroger anonymement pour les lecteurs de Bruxelles Laïque Echos.

Cedric TOLLEY (CT) : De nombreuses radios nationales engagent des comédiens, des humoristes ou des journalistes pour animer une chronique humoristique, souvent durant les heures d’émission politique et d’information. Y a-t-il une communauté d’humoristes de ce genre ? Vous connaissez-vous entre vous ?

Auguste : Non, on ne peut pas dire qu’il y ait une communauté, les places de chroniqueur comique ne sont souvent pas des “postes à pourvoir”. C’est plutôt au gré d’opportunités que l’un ou l’autre qui fait de l’humour dans une émission de variété ou dont c’est le métier sur scène, est approché par un journaliste ou un éditeur qui le connaît. Les projets naissent de rencontres informelles qui parviennent finalement jusqu’à la rédaction. Mais ce n’est pas un métier en soi. Donc il n’y a pas de communauté. Nous appartenons plutôt à une communauté de journalistes et de chroniqueurs de tous poils qui ne se réunissent pas particulièrement autour de l’idée d’humour, mais qui composent le collectif de travail de la chaîne ou, au delà, des journalistes. Par contre, quand j’étais chroniqueur, j’étais assez attentif à ce que faisaient les autres. Vous en avez d’ailleurs deux sympas qui ponctuent l’information du matin sur la radio nationale belge.

CT : Mais quelle est l’utilité d’un chroniqueur humoriste dans une émission d’information ? Est-ce seulement pour détendre l’atmosphère ?

Auguste : Je dois vous dire que je ne connais pas vraiment bien l’idée que les rédactions ont derrière la tête lorsqu’elles incluent un humoriste dans leurs émissions d’information. Est-ce une question d’audimat ? Est- ce une question de détente ? Sont-ils conscients que si leurs émissions sont addictives, elles sont aussi chiantes? Je reste sur ma réponse précédente. C’est une question d’opportunités, de rencontres, d’amitiés parfois. […] D’une manière générale, il faut garder à l’esprit que la façon dont est faite l’information politique sur les chaînes publiques ne la rend pas accessible à tous ou évidente pour chacun. Les journalistes ont des codes de langage et ils ne se rendent pas compte que ces codes sont réservés. Les humoristes, par contre, utilisent des codes plus communs, leur façon de caricaturer la réalité est plus populaire et plus accessible que celle des journalistes. Les journalistes simplifient pour économiser les mots et faire tenir leur sujet dans un format très restreint. Les humoristes simplifient aussi évidement, mais ils utilisent des images, des ficelles sémantiques qui, finalement, parlent mieux à beaucoup auditeurs. Il est arrivé que je reçoive des mails d’auditeurs ou des messages Facebook qui me disaient “en vous écoutant, j’ai enfin compris comment fonctionne la politique”. Alors évidement, on ne sort pas franchement du registre du rire et de la dérision. Ces propos ne sont peut-être pas très sérieux. Cependant, j’aime les prendre au sérieux. D’abord pour une question d’ego, c’est évident. Mais aussi parce que je crois volontiers que, pour certaines personnes, le fond est plus accessible par l’humour que par les messages codés des journalistes d’information.

CT : Comment font les chroniqueurs humoristes pour avoir toujours quelque chose à dire à propos de l’actualité ? Un billet par jour, n’est-ce pas une réelle épreuve de force avec soi-même ? Ne se fatigue-t-on pas ?

Auguste : Si, bien-sûr, on se fatigue. Quand on ne se fait pas virer pour “déloyauté constante”[1], c’est généralement parce qu’on est épuisé, au sens premier du terme, qu’on arrête. L’humour à répétition, la constance dans le rire, ce regard ironique relèvent d’une conformation de l’esprit. C’est comme ces gens qui sont capables de vous sortir calembour sur calembour ou ceux qui génèrent des contrepèteries pour chacune des phrases de leurs interlocuteurs. Pour nous – en tout cas pour moi, je ne peux pas parler pour les autres – cela fonctionne de la même façon. Je suis attentif à l’actualité, je la suis de près et je m’en amuse. En particulier les politiciens sont d’excellents sujets. Ils sont tellement démagogues, tellement tenus par une obligation de plaire à tout le monde, qu’ils se contraignent eux-mêmes à en dire le moins possible. Du coup, leurs discours sont déjà des caricatures. La langue de bois, c’est du pain béni pour les humoristes (remarquez que je choisis adroitement mes mots : du pain béni dans un canard laïque, c’est pour le moins subversif). Mais pour résumer, je dirais que notre pratique, en tout cas la mienne, relevait plutôt d’un automatisme de l’esprit et d’une attention soutenue à l’actualité. Au départ on s’amuse soi-même et ça coule de source, après, cela devient un automatisme qui marche bien et, à la fin, on est usé et on passe à autre chose. Mais dans la pratique quotidienne, quel que soit notre état d’esprit personnel, les aléas de notre vie privée, notre humeur, nous sommes attendus à 7h50 avec notre billet (c’est amusant qu’on dise ici “d‘humour” alors qu’à l’antenne nous disions “d’humeur” justement) et il est censé faire rire. Alors parfois nous sommes moins drôles et parfois complètement nuls. Il n’est pas rare que le billet soit le résultat de l’écoute de l’information du petit matin. Si l’inspiration est au rendez-vous, tant mieux, si ce n’est pas le cas, l’heure du passage à l’antenne est parfois un grand moment de solitude.

CT : Tous les sujets d’actualité sont-ils bons pour en faire un billet d’humour ? Y a-t-il des sujets à éviter ?

Auguste : Il est entendu que l’humour dans une émission d’information est une affaire délicate. Certains de mes collègues en ont fait les frais. On ne peut pas rire n’importe comment de n’importe quoi. Il y a un cadre que l’on voudrait parfois bousculer, mais qui est quand même contraignant pour nous. Celui dont on parle tout le temps, celui de la censure. Dans notre champ d’action, il relève d’ailleurs plus souvent de l’autocensure. Mais il y a aussi celui de la bienséance et du respect. Lorsque l’actualité est au désastre humain, ce n’est pas au chroniqueur de faire de l’humour à ce propos. C’est à ceux qui vivent le désastre de temporiser avec l’humour. Ce serait certes très subversif que le chroniqueur ironise sur le drame mais ce serait irrespectueux. Donc, dans cette situation, nous servons un peu de dérivatifs. Nous trouvons un sujet à côté pour, effectivement, détendre l’atmosphère. Alors notre rôle relève plus de l’amuseur public que de l’humoriste grinçant et subversif. Mais je dois bien avouer que c’est un peu le fantasme qui a traversé ma carrière : dépasser les limites et observer les effets. C’est un peu un fantasme de toute puissance, je le concède. Mais qui sait ? Cela pourrait aussi être un moyen fertile de faire naître un sentiment de solidarité ou d’empathie dans le public des auditeurs.

Après, chaque époque a ses modes humoristiques et la liberté de l’humoriste est aussi une question politique. Dans les périodes tendues où ceux qui détiennent les rênes du pouvoir à quelque niveau que ce soit, sentent leur pouvoir effectif vaciller, l’humour comme moyen de subversion représente une menace bien plus grande que lorsque l’époque est à une réelle hégémonie symbolique des détenteurs de pouvoir. Quand ceux qui dirigent se sentent bien à l’aise dans leur fauteuil, cette sorte de subversion n’est ressentie par eux que comme un risque mineur. Plus qu’une question d’époque, c’est donc une question de contexte social et culturel. Aux Etats-Unis d’Amérique, par exemple, la tolérance à l’humour est bien plus grande, parce que la liberté d’expression des humoristes et du second degré en général, lorsqu’elle se limite à son expression verbale, est beaucoup moins limitée qu’en Europe occidentale. Il suffit de voir comment les chaînes les plus propagandistes et réactionnaires laissent place et accordent une grande liberté à un humour décapant qui subvertit et qui annihile l’ordre voulu par les Républicains.

Aux humoristes d’ici et maintenant de prendre le risque de repousser les limites dans un esprit de subversion. De ne pas se laisser enfermer dans une logique d’audimat et de sujétion à la hiérarchie médiatique (et politique, d’ailleurs). Car avant tout, l’humour doit rester un moyen de véhiculer la critique et la pratique de la critique. Et pour cela, il doit rester libre et imposer sa liberté à tous ceux qui voudraient le contrôler et le canaliser. Et quand l’un de nous tombe, sous l’effet de l’ennui ou sous les coups de la censure, un autre prendra sa place.

Et Auguste entonne : “Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place…”


[1] Auguste fait référence au renvoi de Stephane Guillon et Didier Porte, exclus de France Inter parce que leurs billets d’humour piquants et subversifs à l’égard du personnel politique français relevaient, selon le Directeur de France Inter, d’une “déloyauté constante”.

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