INTERVIEW : TENDRE L’OREILLE A CEUX QUI RÊVENT D’UN CHANGEMENT DE PARADIGME

par | BLE, MARS 2015

Entretien avec David MURGIA, Comédien Belge.

Le quotidien Libération qui lui consacrait un article des plus élogieux en ce début d’année parle de lui comme un “réveilleur d’âmes”. David Murgia fait incontestablement partie de ces artistes que l’on nomme “engagés”. Parmi les initiateurs du mouvement citoyen “Tout autre chose”, le jeune comédien belge refuse la résignation d’une époque où domine encore – et peut-être plus que jamais – le fameux “There is no alternative”.

Sophie Léonard : La pensée dominante selon laquelle “Il n’y a pas d’alternatives” continue de perdurer malgré les constats d’échec et les impasses visibles de notre modèle de société actuel (axé sur le profit, la croissance…). S’agit-il selon vous d’amener d’abord un changement culturel ? Quel peut être le rôle des artistes à ce niveau ?

David Murgia : Qu’il soit possible ou impossible, un changement de modèle de société est nécessaire. Je ne pense pas que cette tâche incombe à un secteur en particulier qui aurait sur les épaules plus de responsabilités que les autres. Sans doute est-il crucial que le monde culturel continue à se battre pour donner un sens à la création. La place qu’occupe actuellement l’artiste dans la société raconte énormément sur ce que contient de valeurs le mot “travail” et sur le rapport que notre système social entretient avec celui-ci. Mais seule, la culture ne peut rien. Il appartient à tous les citoyens de se rassembler pour dire “Non” et définir ce que nous ne sommes pas et ce que nous ne voulons pas. Il semble que nous soyons habitués à accepter, même malgré nous. Il est important de réapprendre à refuser.

SL : En 2014, vous avez écrit un texte “L’âme des cafards” où vous portez votre regard sur les exclus de cette société, les inutiles, les surnuméraires… Le secteur culturel est particulièrement touché par les mesures d’austérité, précarisant encore davantage les artistes et intermittents du spectacle. Considérez-vous qu’une société civilisée se mesure aussi à la façon dont elle traite ses artistes ?

DM : Elle se mesure à sa façon d’agir, de refuser et de réduire les inégalités entre tous les êtres vivants – qu’ils soient ou non de potentiels consommateurs, qu’ils soient ou non de potentielles cibles électorales – et dans sa capacité à proposer à ses propres enfants les perspectives d’un avenir digne. Malheureusement à l’heure actuelle, je ne mesure pas notre société dans ses capacités mais plutôt dans ses incapacités. Notamment son incapacité à contrer le constat cynique de ce que le modèle néolibéral dominant qualifie de “violences inévitables”. Une société civilisée devrait tendre l’oreille à ceux qui rêvent d’un changement de paradigme qui soit une œuvre collective. Une société civilisée n’est ni mafieuse, ni corrompue. Une société civilisée ne cherche pas à s’en sortir en accusant ses victimes.

SL : Vous êtes l’un des initiateurs et porte-paroles du mouvement citoyen “Tout autre chose” qui rassemble des hommes et des femmes issus d’horizons très divers, et notamment des artistes, à l’instar d’autres mouvements de convergence comme “Acteurs des temps présents”. C’est important aujourd’hui que les artistes se mobilisent à travers ces mouvements de convergence ?

DM : Je suis un citoyen européen, belge, francophone. En tant que citoyen, j’ai des doutes. Je les exprime. Nous sommes très nombreux à douter des orientations prises par nos gouvernements et à ne pas en assumer les conséquences. J’ai porté la parole de Tout Autre Chose à l’occasion du lancement du mouvement parce qu’il me semble important d’éclairer, de continuer à construire et surtout de rendre légitimes les différents discours qui se construisent à contre-courant, dans l’ombre de la pensée dominante, et d’offrir la possibilité d’une voix citoyenne dans l’arène du débat public. Je m’implique en tant que citoyen parce que cela me semble être une action juste, raisonnable et nécessaire. Que l’on soit artiste ou non.

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