LA LAÏCITÉ : POINTS DE SUSPENSION

par | BLE, JUIN 2015, Laïcité

L’éditorial de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015 escomptait qu’on en aurait enfin fini avec les “oui, mais” concernant la condamnation des djihadistes et qu’en matière de laïcité les choses seraient désormais claires. “Nous allons espérer qu’à partir de ce 7 janvier 2015 la défense ferme de la laïcité va aller de soi pour tout le monde […] Pas la laïcité positive, pas la laïcité inclusive, pas la laïcité-je-ne-sais-quoi, la laïcité, point final.” Déjà, les manifestations du 11 janvier se voulaient des marches unanimes pour la liberté d’expression et la laïcité. “Les millions de personnes […] qui ont proclamé “Je suis Charlie” doivent savoir que ça veut aussi dire ‘Je suis pour la laïcité’” affirmait encore l’édito. Et le Premier ministre, Manuel Valls, proclamait dans son discours du 13 janvier, que les soutiens, venus du monde entier, étaient là pour défendre “l’esprit de la France, sa lumière, son message universel” et les symboles “de la liberté d’expression, de la vitalité de notre démocratie, de l’ordre républicain, de nos institutions, de la tolérance, de la laïcité” que les terroristes ont voulu abattre.

La République, une et indivisible ?

Un message universel ? La laïcité, point final ? Presque toutes les réactions et prises de positions qui ont suivi les attentats, d’où qu’elles viennent, ont évoqué, invoqué ou révoqué la laïcité. Et chacun y est allé, une fois de plus, de sa conception de la laïcité et, bien souvent, de son petit qualificatif : laïcité de méfiance, laïcité de confiance, laïcité d’intégration, laïcité d’abstention, laïcité stigmatisante, laïcité libérale, laïcité intégriste, laïcité plurielle, laïcité falsifiée… D’aucun n’ont pas manqué de reprocher à l’équipe de Charlie de n’avoir pas mesuré la bataille politique dont le vocable de laïcité demeure l’enjeu : “Se contenter aujourd’hui de se réclamer de la laïcité sans en définir le contenu peut amener à toutes les dérives”.[1]

Depuis ces attentats, la laïcité ne cesse de faire débat. Elle est l’objet de toutes les instrumentalisations. Comme sur la question du voile, c’est au nom de la laïcité que les positions les plus tolérantes et les plus restrictives sont défendues. C’est à se demander si la laïcité ne partage pas ce trait commun avec la Bible ou le Coran d’être un texte suffisamment sacré et complexe pour qu’on s’en dispute l’interprétation et qu’on puisse lui faire dire tout et son contraire ?

Au sommet de l’État, d’abord, Valls a martelé qu’il fallait mobiliser l’école et toute la société “autour du seul enjeu qui importe : la laïcité !”, c’est-à-dire “la possibilité de croire, de ne pas croire”. Une définition large… qui se précise deux phrases plus loin : “arborons fièrement ce principe puisqu’on nous attaque à cause de la laïcité, à cause des lois que nous avons votées ici interdisant les signes religieux à l’école, prohibant le voile intégral”. Ce discours de fermeté, à forte teneur sécuritaire, soulignait encore que “la République, la laïcité, l’égalité hommes / femmes sont compatibles avec toutes les religions sur le sol national qui acceptent les principes et les valeurs de la République”. Il ne nous étonnera hélas guère de constater la proximité de ces propos avec ceux de Marine Le Pen qui distingue “nos compatriotes musulmans attachés à notre nation et à ses valeurs” de ceux “ayant acquis la nationalité française à leur naissance ou à leur majorité, qui se sentent pourtant profondément en rupture avec la société française”. Et de revendiquer une défense ferme de la laïcité “face à cette crise de l’assimilation et du communautarisme” manifestée par les prières de rue, le port du voile, les exigences d’accommodement dans les entreprises… Le FN n’a plus besoin de vitupérer que les étrangers volent notre travail et violent nos femmes, il lui suffit de dire qu’ils ne sont pas laïques, qu’ils ne partagent pas nos valeurs.

En face, une kyrielle d’intellectuels – qualifiés d’“islamo-gauchistes” – dénoncent cette instrumentalisation ou falsification de la laïcité à dessein d’obliger les populations issues de l’immigration à adhérer à “nos” valeurs, à refouler leur identité culturelle et à s’abstenir d’une partie de leurs pratiques. Ils soulignent que la laïcité est un principe qui régit les relations entre l’État et les Églises, pas les actes quotidiens des citoyens. Il s’agissait, à l’origine de la loi de 1905, de réduire et contenir l’emprise de l’église catholique sur les affaires publiques par un principe de non-ingérence réciproque. “La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n’est plus à l’Etat d’être laïque, c’est aux individus. Et comment va-t-on repérer qu’une personne déroge au principe de laïcité ? A ce qu’elle porte sur la tête”… [2] Alain Merlet et Jean-Marc Noirot font le même constat à l’école : nous sommes passés d’une loi de 1905 imposant la neutralité de l’enseignement par respect pour la liberté de conscience des élèves à une loi de 2004 interdisant aux croyances religieuses des élèves d’entrer dans l’école publique.[3]

D’autres rappellent à bon escient que la laïcité garantit la liberté de culte de manière à permettre la cohabitation égalitaire des religions dans la société. C’est, ainsi, au nom de la loi de 1905 qu’ils revendiquent une reconnaissance pleine et entière du droit des musulmans à exercer leur culte avec les mêmes facilités matérielles que les autres religions (ce qui implique des lieux et des temps de prières dans le cadre professionnel, etc.). Et ce “y compris dans l’espace public : la loi de 1905 n’a jamais aboli les processions religieuses”.[4]

Caroline Fourest, qui se bat autant contre l’extrême droite que contre les intégristes islamiques et les islamo-gauchistes, défend une conception médiane de la laïcité en établissant une distinction, non prévue par la loi, entre “lieux de contrainte” et “lieux de liberté”. “Dans la rue, au domicile ou dans les restaurants, on ne peut pas invoquer la laïcité pour imposer un mode de vie, sauf en cas de trouble à l’ordre public” tandis qu’on le peut dans les lieux de contrainte, tels que l’école.[5]

Les représentants de la communauté musulmane qui se sont exprimés à la suite des attentats ont aussi appelé à la tolérance et à la concorde, à la coexistence pacifique entre toutes les croyances et non croyances, sans toujours associer cette idée à la laïcité.

Pour notre part, nous adhérons à une conception égalitaire de la laïcité française, fidèle au texte légal : “La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public” et en déduisons le même droit pour les athées ou mécréants d’exercer leurs pratiques satyriques.

La censure qui vient d’en bas

Et nous en arrivons à l’autre grande valeur fondamentale de la République mise en exergue suite aux attentats mais qui fait aussi l’objet de controverses : la liberté d’expression, en ce compris le droit au blasphème.[6] Evacuons tout de suite ce dernier qui n’a rien à faire ici. Le blasphème désigne un outrage au sacré. Il ne peut donc être commis que par ceux qui croient au sacré. En l’occurrence, une caricature du prophète n’est un blasphème que si elle est dessinée par un musulman croyant ; pas par une joyeuse bande d’athées.

Alors que le discours unanimiste affirmait que toute la France a défilé le 11 janvier pour célébrer la liberté d’expression, des “fines bouches” ont “fait la moue” en dénonçant la logique du deux poids deux mesures en la matière : en gros, Charlie Hebdo a le droit de rire de tout mais pas Dieudonné… Nous ne nous embarquerons pas ici ni dans les polémiques qui font le fonds de commerce de l’humoriste soralien ni dans le difficile débat sur les limites à la liberté d’expression en régime démocratique bien que nous reconnaissions qu’en pratique, celles-ci ne dépendent pas seulement des conséquences du propos mais de qui le tient et dans quel contexte.

Nous voudrions avancer l’idée qu’au même titre que le droit au blasphème, la liberté d’expression n’était pas vraiment en jeu dans l’affaire Charlie. A l’instar de la laïcité, la liberté d’expression et de la presse telles qu’elles sont garanties par la constitution française et la déclaration des droits de l’Homme sont des principes qui protègent les citoyens de l’ingérence publique. Ils permettent à tout individu de s’exprimer sans que l’État ne l’en empêche, le censure ou le réprime. Si l’équipe de Charlie a connu des entraves à la liberté de la presse, c’était en 1970 à l’époque d’Hara Kiri hebdo lorsqu’il a été interdit par le ministre de l’Intérieur pour avoir titré “Bal tragique à Colombey – 1 mort” suite au décès de de Gaulle. C’est en riposte à cette censure qu’une semaine plus tard naissait Charlie Hebdo.

Nous vivons une époque où ce n’est plus tant la force publique qui limite la liberté d’expression que la bienséance ou le politiquement correct et les doléances de certaines communautés (religieuses, sexuelles, porteuses d’un handicap…). Ces exigences s’expriment en général à travers des pétitions, des lettres ouvertes, des procès, des menaces… et lorsque ces menaces sont portées à exécution, comme le 7 janvier, il ne s’agit pas d’une limitation de la liberté d’expression mais d’une infraction au principe le plus élémentaire de la civilisation – l’interdit du meurtre et de l’inceste – et du code pénal. On ne tue pas quelqu’un parce qu’on n’est pas d’accord avec ce qu’il dit ou fait. C’est ce principe-là qui a déclenché l’unanimisme des marches du 11 janvier : les gens qui se sont ému, sont descendus dans la rue ou ont affiché “je suis Charlie” ont affirmé cela avant tout, avant de savoir s’ils s’adhéraient un peu, beaucoup ou pas du tout à la ligne éditoriale du journal, avant d’exprimer telle conception de la laïcité ou telle autre, avant de se positionner à l’égard de l’Islam et des musulmans.

Et en Belgique, deux fois…

Si les choses ne sont pas claires en France, la confusion en matière de laïcité s’avère encore plus grande en Belgique bien que les positions soient moins crispées et les échanges moins passionnés dès lors que la laïcité n’y est pas assimilée au patrimoine génétique de la nation. Nous ne sommes pas en république et le pays résulte d’une somme de compromis, dont celui entre croyants et non croyants.[7] Des compromis qui apaisent les tensions, empêchent la guerre civile et embrouillent les représentations.

Des protagonistes du débat français ont raison de préciser que confondre laïcité et prohibition de la religion ou athéisme “ne peut que faire le jeu des ennemis de la laïcité et des fondamentalistes religieux qui ont beau jeu alors de crier à la persécution religieuse”.[8] En Belgique, cette confusion existe. La laïcité n’est pas considérée comme un principe d’État garantissant à tous les citoyens la même liberté : il n’est pas inscrit dans la constitution et ce sont des associations qui se chargent de le promouvoir. Ensuite, compromis obligent, ces associations ont fini par être reconnues et financées par l’État au même titre que les cultes. C’est en tant que représentants de la communauté philosophique non confessionnelle (en clair les athées, les agnostiques, les libres penseurs…) que ces associations sont financées mais, du côté francophone, elles se fédèrent au sein du Centre d’Action Laïque. Comment s’étonner alors que pour bon nombre de gens la laïcité soit perçue comme une religion ou une conception de vie parmi d’autres et rapidement assimilée à l’athéisme. Pour sortir de cet imbroglio, le mouvement laïque distingue la laïcité politique – un principe d’organisation de l’État comme en France – et la laïcité philosophique – une conception de vie fondée sur le libre examen et le refus de la transcendance. Cette distinction est loin d’être maîtrisée par tout le monde, y compris au sein de ladite communauté philosophique.

Notre mouvement, et Bruxelles Laïque en particulier, a donc été interpellé par l’affaire Charlie sur de nombreux plans, à commencer par celui de sa double identité. C’est, entre autres, notre communauté philosophique qui a été visée par les attaques djihadistes : Charlie Hebdo, “journal athée” fait partie de notre “famille”. Comme dans toutes les familles, il y règne des désaccords et des disputes. Mais, quelles que soient les réserves et critiques qu’il nous a inspirées, Charlie Hebdo incarne un esprit qui fait partie de notre histoire : l’irréligiosité, le libertinage, l’humour sans tabou et la désacralisation de tous les pouvoirs. En tant que représentants de cette communauté philosophique, nous devons défendre ces valeurs, avec intelligence et responsabilité. Certes, dans le monde sous tensions qui est le nôtre, il faut réfléchir à deux fois avant de jeter de l’huile sur le feu, mais autocensurer notre irrévérence reviendrait à céder face aux menaces terroristes. Il n’y a pas de raison d’être plus frileux face à ce diktat que face à tous les autres que nous dénonçons.

C’est pourquoi, l’équipe de Charlie Hebdo a eu raison de republier une caricature du prophète en couverture du numéro qui a suivi les attentats et de continuer à faire “le journal que nous avons toujours fait” (édito). Ils ont eu bien raison de rester fidèles à leur ligne tout en ayant l’intelligence d’émettre un message pacifique (“tout est pardonné”) pour désamorcer la guerre que veulent déclencher les djihadistes. Par contre, l’État français – qui est laïque mais pas athée – aurait tort s’il s’appropriait cette couverture et identifiait l’esprit de Charlie à l’esprit de la France ou à la laïcité. Ce qui fut le cas de certains discours.

Au nom de ses convictions libres exaministes, Bruxelles Laïque a raison de défendre Charlie mais, en tant que promoteurs de la laïcité politique et de l’interculturalité, nous avons aussi la responsabilité de mesurer l’impact de nos propos sur le vivre ensemble, la coexistence pacifique des croyances et non croyances, l’amitié entre les peuples… Et nous pouvons généraliser la maxime : tout le monde a le droit légal de dire ce qu’il veut mais chacun à la responsabilité éthique de tenir compte des conséquences de ce qu’il dit en fonction d’où il parle.


[1] Pierre Khalfa et Gustave Massiah, “Mettons la laïcité au service de l’intégration et non de la stigmatisation”, Le Monde, 15 janvier 2015.

[2] Jacques Rancière, “Les idéaux républicains sont devenus des armes de discrimination et de mépris”, L’Obs, 2 avril 2015.

[3] “Laïcité d’assimilation ou laïcité d’intégration à l’école?”, paru sur blogs.mediapart.fr le 16 mars 2015.

[4] Alain Gresh, “‘Charlie’, la laïcité et la bicyclette”, Les blogs du Diplo, 25 janvier 2015.

[5] Caroline Fourest interviewée par Anastasia Vécrin à pro- pos de son livre Eloge du blasphème (Grasset, 2015) dans Libération, 20 mai 2015.

[6] La liberté d’expression et le droit au blasphème ont fait l’objet du seul article relatif à l’affaire Charlie dans notre précédent numéro : “De la conviction à la responsabilité” (pp.51-54).

[7] Certes, Jean Baubérot n’a de cesse de répéter qu’en France aussi la laïcité a toujours été une histoire de compromis et d’accommodements mais la Belgique est championne en la matière.

[8] Pierre Khalfa et Gustave Massiah, op. cit.

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