LA MÉDICALISATION DE L’ACCOUCHEMENT : APPROCHE HISTORIQUE DU GENRE

par | BLE, Féminisme, SEPT 2012

Lorsqu’on fait référence à la médicalisation de l’accouchement, l’on croit souvent qu’elle commence à une époque assez récente, du fait de dispositifs techniques progressivement mis en place par la médecine et la science. Par ailleurs on fait aussi référence à une époque mythique où les femmes accouchaient à la maison respectant rythmes et besoins naturels. Ou encore, et bien à l’opposé, il y aurait une époque où les femmes, gérées par des matrones malhabiles et ignorantes, mouraient facilement en accouchant, et ce serait seulement grâce à la médicalisation que la mortalité aurait commencé à baisser.

Or, comme toujours, les choses sont bien plus complexes au regard de l’histoire et des sources que nous avons à disposition. Par ailleurs ces deux discours, très tranchés, opposent deux modèles de nature antagonistes mais finalement analogues. Selon une interprétation positiviste, la nature représenterait un état de désordre qu’il faut maîtriser à travers le progrès scientifique. Pour d’autres, ce serait un état primitif cosmogonique auquel il faudrait revenir. Dans tous les cas, on oppose la nature à la culture comme si la nature avait des caractéristiques propres permanentes, une espèce de jardin d’Eden où il faudrait pouvoir retourner ou duquel s’émanciper pour toujours.

Il nous faudra alors d’abord dégager la voie de cette fausse opposition, qui a été par ailleurs construite à un moment donné par une société occidentale, blanche, bourgeoise et patriarcale en quête d’une nouvelle idée de civilisation. Nous allons donc ici proposer une brève réflexion autour de la médicalisation de l’accouchement, pour relever certaines ambiguïtés du discours et souligner la complexité de l’histoire. Dans un premier temps, nous allons revenir sur le concept même de médicalisation de l’accouchement ; dans un deuxième temps, nous essayerons de dégager des moments de cette médicalisation du point de vue du genre ; dans un troisième temps, nous aborderons la question des résistances féminines aux modèles dominants.

MÉDICALISER, SOIGNER, PRENDRE SOIN

Les expressions “médicalisation de l’accouchement” et “accouchement naturel” sont déjà des expressions assez ambivalentes. Que veut dire médicaliser ? Faut-il sous-entendre qu’avant la médicalisation il n’y a avait pas de soins autour de l’accouchement ? Aujourd’hui soigner et médicaliser recouvrent la même signification et coïncident dans les pratiques occidentales, tellement que, pour en sortir, il nous faut faire appel à d’étranges expressions telles que “accouchement naturel”. L’autre accouchement serait-il alors artificiel ? D’autre part, il est évident que, si l’on regarde au fil du temps et de l’espace, chaque société, entendue ici comme communauté, est censée prendre soin de la femme accouchée ; car de cela dépend l’existence même de la société en question et la possibilité de transmettre dans le temps sa propre histoire (ou de passer à la génération suivante, selon les points de vue). Cette prise en charge se fait selon les règles culturelles partagées par la même communauté. Et comme bien souvent dans l’histoire, il y a plusieurs savoirs qui coexistent autour de l’accouchement et qui rentrent en conflit dans un jeu de pouvoir et de domination. Ce qui change donc dans le temps n’est pas le fait de prendre soin ou de soigner la femme qui accouche mais la hiérarchie des savoirs à l’œuvre. En ce qui concerne l’accouchement, ce qui apparaît comme plus important est, à un moment donné, la professionnalisation des médecins accoucheurs et la médicalisation du savoir.

LES ÉTAPES DE LA MÉDICALISATION DE L’ACCOUCHEMENT DU POINT DE VUE DU GENRE

Si nous observons l’histoire, nous constatons que c’est au cours de la modernité que cette professionnalisation commence. Le corps de la femme accouchant était perçu jusque là comme non intéressant du point de vue médical notamment pour respecter les règles de la pudeur. Par la suite, il commence à être étudié, disséqué, analysé. On y cherche évidemment à résoudre les mystères de l’enfantement à travers d’autres points de vue que ceux qui règnent à ce moment-là. Religion et science commencent alors un combat sur le corps de la femme prétendant à la vérité ultime, mais finalement avec les mêmes préjugés et stéréotypes : les croyances se superposent et certaines d’entre elles existent encore aujourd’hui. Ainsi, par exemple, les 40 jours du post partum sont simplement l’adaptation scientifique de la règle des purgations.

Longtemps, l’on a envisagé ce corps féminin qui accouche comme sale, honteux ou maladif. L’accouchement était considéré jusque là comme le domaine des femmes car pour les hommes il ne produit ni culture ni savoir. Mais l’intérêt progressif de la part des hommes change la représentation de ce corps et de l’accouchement, qui devient par conséquent un domaine de connaissance, de science et de savoir : c’est là que se produit le premier conflit entre les différents points de vue. Nous pouvons alors identifier quatre moments dans ce processus de médicalisation, remarquant déjà que les soins autour de l’accouchement existaient auparavant, durant, et après ce processus ; il nous faudrait en effet envisager plutôt la question comme une nouvelle culture qui s’impose avec des nouvelles techniques et un nouveau regard sur le corps de la femme.

Le premier moment est donc la modernité : les hommes commencent à écrire des traités spécialisés sur la grossesse, l’accouchement et l’allaitement basés sur leur (peu) d’observation. Parmi les questions qui se posent, l’une, subjacente, revient tout le temps : les femmes savent-elles accoucher ? Ou sont-elles maladroites, ignorantes ? Faut-il les instruire, les former à cela ? Les hommes se divisent sur cette question : il y a parmi les médecins pieux ceux qui considèrent encore l’accouchement comme un acte sale et honteux, qu’il faut cacher aux yeux des hommes et reste une affaire de femmes. D’autres, qui seront considérés par la suite comme des progressistes car “laïques”, sont portés à croire et à vouloir un accouchement protégé par les hommes : le sexe de la femme n’est pas sale, mais les femmes sont fort ignorantes, superstitieuses et faibles, par conséquent il ne faut pas les laisser faire. A bien regarder, c’est une querelle entre deux professions masculines qui sont, à cette époque, en train de connaître leur essor : les chirurgiens-accoucheurs et les médecins des premières maternités. On pourrait y voir la toute première ébauche d’une lutte entre l’obstétrique et la gynécologie, mais aussi entre la religion et la science, menée sur le corps des femmes.

La deuxième période de cette médicalisation de l’accouchement est celle qui voit l’inclusion dans la réflexion d’autres savoirs entre les XVIIIe et XIXe siècles. Philosophes et démographes s’introduisent dans la discussion et se rajoutent à la médecine et à la religion. Les professions médicales se multiplient élargissant la marge de la réflexion : de l’accouchement tout court, on commence maintenant à parler de maternité et de devoirs des mères. L’ignorance féminine devient manque de savoir-faire et, d’une réflexion sur l’anatomie féminine, on passe maintenant à une discussion des fonctions féminines. Les bases théoriques de la contemporanéité occidentale sur le corps de la femme se posent sous le signe du siècle des Lumières : on s’inquiète du bien être du futur citoyen ; le corps de la femme devient un lieu public.[1] La rhétorique sur l’allaitement commence à cette époque et traverse, par la suite, les siècles à plusieurs reprises. Il nous faut souligner que, pour l’instant, ces réflexions demeurent assez spéculatives car elles sont basées sur l’observation de peu de femmes. Si en effet les premières maternités ont vu le jour, la plupart des femmes continuent à accoucher à domicile. Cependant, le recours au médecin devient systématique en cas d’accouchement compliqué. Sage-femme et médecin sont alors deux présences hiérarchisées auprès de la femme qui accouche. Le savoir sur l’accouchement est maintenant dans les mains des hommes : on prétend former dans des écoles les sages-femmes aux nouveaux gestes, aux nouvelles techniques.

Le troisième moment de cette médicalisation se produit du fait de la hantise de la mortalité en couches et construit dans les sensibilités, – et sur une longue période –, un véritable effroi de l’accouchement. Au cours du XIXe siècle les femmes qui, suite à l’urbanisation, vont accoucher à l’hôpital décèdent suite à des épidémies puerpérales provoquées, essentiellement, par des attouchements établis sans précaution d’hygiène. Ainsi, en 1856, dans la plus importante maternité de Paris (Port Royal), 31 des 32 femmes qui y accouchent décèdent.[2] Alors que certains médecins dénoncent déjà depuis le XVIIIe siècle les mauvaises conditions dans lesquelles on fait accoucher les femmes à l’hôpital. Mais c’est seulement au cours du XXe siècle que s’imposent dans les pratiques des véritables règles d’hygiène. Par ailleurs c’est seulement à ce moment que les femmes commencent à se confier en grand nombre aux hôpitaux pour accoucher : on a moins peur d’y mourir.

Le quatrième moment est donc celui qui voit, dans la deuxième partie du XXe siècle, la diffusion massive de la pratique de l’accouchement à l’hôpital. Les techniques autour de l’accouchement se transforment.

C’est enfin seulement dans la plus récente contemporanéité que les femmes des classes plus aisées peuvent véritablement choisir comment accoucher ; la question n’est pas “naturel” versus “artificiel”, mais de pouvoir choisir selon ses propres désirs et sa propre culture d’appartenance. Commence alors un mouvement inversé : alors que jadis les femmes des classes plus aisées revendiquaient de pouvoir accoucher avec un médecin, aujourd’hui elles revendiquent de pouvoir accoucher seules.

TRANSGRESSIONS ET RÉSISTANCES FÉMININES

Si maintenant nous regardons l’histoire “côté femmes”, nous pouvons apprécier des éléments quelque peu différents. En effet, depuis l’époque moderne et même avant, des femmes ont produit des savoirs sur l’accouchement par écrit. Mais on leur reproche une approche trop pratique de la question et on les relègue au rang de praticiennes depuis le début de la médicalisation de l’accouchement. Un cas notable est celui de Louise Bourgeois (1563-1636), sage-femme de la reine de France, Marie de Médicis.[3] Dans ses Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, foecondité, accouchements et maladies des femmes et enfants nouveaux naiz, elle fait cependant preuve des connaissances de l’époque ; et à bien lire son texte elle est même à l’avant-garde de ce que l’on pourrait aujourd’hui appeler la capacité d’écoute et d’accueil de la part d’un soignant durant l’accouchement. Mais on lui reproche, encore aujourd’hui, d’avoir des idées reçues sur l’accouchement alors que, si l’on observe toute la médecine de cette époque, elle est de partout imprégnée de stéréotypes et de croyances. Finalement, on a la nette impression qu’on lui reproche d’être une femme parmi des hommes. D’autres exemples existent et l’histoire commence à peine à s’en rendre compte.[4]

Les femmes, malgré l’énorme pression qui pèse sur elles, continuent durant toute l’époque moderne et contemporaine à s’occuper d’accouchement et de reproduction. Accoucheuses et sages-femmes accompagnent encore au XXe siècle les rythmes de la vie et elles participent à la construction des pratiques et savoirs sur l’accouchement.

Cependant leur rôle est nié, non reconnu, à tel point qu’on trouve principalement leur présence dans certaines pratiques transgressives comme l’avortement ou l’infanticide car, là, elles sont criminalisées et donc visibles. Mais cela nous montre que la présence féminine dans des réseaux non institutionnels de l’accouchement demeure sur la longue période assez importante. Autour du corps de la femme, les femmes résistent, parfois même en transgressant les règles progressivement imposées.

Finalement, au regard de l’histoire du genre, les questions de la médicalisation de l’accouchement et du libre choix d’accoucher sont liées aux dynamiques complexes des règles de la domination. La société patriarcale a, au cours du temps, bien avant l’industrialisation, essayé de dominer le corps de la femme, le fait-elle encore dans ce jeu d’opposition entre science et nature ? Pour sortir de cette impasse, il faut voir les transformations sur la longue période et ne pas oublier que les choses sont moins tranchées que ce que l’on voudrait croire.
Aujourd’hui, il y a des femmes qui se sentent plus libres en accouchant à l’hôpital, d’autres qui se sentent plus libres en accouchant à la maison, il y en a qui préfèrent accoucher à l’hôpital avec analgésie, etc. Peut-on envisager une société où on laisserait enfin les femmes faire leur choix sur leur propre corps ? Les choix individuels sont de toute manière toujours aux prises avec des contraintes sociales, politiques et économiques. Mais la pluralité des expériences et la tolérance envers celles-ci est quelque chose que l’on n’a toujours pas appris à faire.


[1] Barbara Duden, L’invention du fœtus. Le corps féminin comme lieu public, éd. Descartes et Cie, 1996.

[2] Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Naître à l’hôpital au XIXe siècle, éd. Belin,1999.

[3] Alison Klairmont-Lingo : “Une femme parmi les obstétriciens du XVIIe siècle : Louise Bourgeois” http://www.societe-histoire-naissance.fr/spip.php?article4

[4] Anne Carol, “Sage-femme ou gynécologue ? M.-A. Boivin (1773-1841)”, Clio, 33-2011, Colonisations, pp. 237-260.

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