LA MÉTROPOLE ET SES MARGES DE MANŒUVRES : ENQUÊTONS ENSEMBLE

par | BLE, DEC 2014, Environnement, Social

Tout a commencé par la lecture du livre de Josep Rafanell I Orra, Pour en finir avec le capitalisme thérapeutique. Tant ses postures d’intervention comme travailleur du care (soin, souci de l’autre), que ses réflexions et analyses issues de ses nombreux terrains concordaient profondément avec les nôtres. Nous rencontrer et cheminer ensemble résonna comme une évidence. Invité au Festival des Libertés en 2013, il reviendra au Festival l’année suivante pour présenter le fruit de nos réflexions et un projet commun : la mise sur pied en 2015 d’ateliers “d’enquête politique” qui convoquent les acteurs des secteurs psycho-médico-sociaux dans un esprit de partage d’expériences à potentiel transformateur de soi et de notre environnement. Un environnement niché dans la métropole et ses enjeux. Dans ce sens, ces ateliers peuvent contribuer à la création de nouvelles manières de vivre ensemble, d’inventer collectivement des formes de résistance. Le texte qui suit est extrait de la note d’intention rédigée par Josep Rafanell I Orra dans le cadre de notre collaboration.

Pour justifier notre intérêt pour l’enquête, on pourrait invoquer en premier lieu le sentiment largement diffus d’une dépossession des formes d’agir collectifs en mesure de faire face à l’accélération d’un ordre des choses destructeur. Pour certains, avec la mauvaise foi caractéristique des gouvernants ou des journalistes, ces sentiments d’injustice, de colère, de dégoût ne peuvent être perçus que comme un ressentiment “populiste”. Nous dirons, au contraire, qu’ils invitent à la mise en commun d’un travail d’enquête politique populaire pour explorer, au plus près de la vie ordinaire, ce qui peut être l’occasion d’un partage.

Qualifier ce travail d’enquête de politique est donc une manière de répondre à la violence et à l’indignité de la situation actuelle. On sait des formes de gouvernement actuelles qu’elles ne considèrent pas la diversité des résistances qui leur sont opposées comme un conflit mais seulement comme un désordre, une inadaptation, une déviance face auxquelles il faut répondre par des actions policières. Dans la prétention à administrer l’économie sans litige, il n’y aurait plus lieu d’évoquer des conflits politiques, mais des formes de gestion et, in fine, de pacification du monde social.

Il y a donc un rapport antagoniste entre des politiques, celle des militants de l’économie et celles, plurielles, de ceux qui agissent pour la réappropriation d’un agir collectif. C’est-à-dire ceux qui refusent l’inégalité, l’injustice et l’écrasement des manières différentes de vivre et de se rapporter au monde. A la soumission exigée aux processus d’exploitation et d’expropriation, au mouvement de régression stupéfiante à l’égard de ce qu’on a appelé pendant des décennies des formes de protection sociale, s’ajoute la destruction de nos milieux de vie à une échelle inconnue jusqu’aujourd’hui. Essayer d’être des habitants d’une planète (ce qui suppose la coexistence avec d’autres êtres ayant leurs propres modes d’existence), et non plus des “occupants” nous rend aujourd’hui témoins d’un désastre que certains appellent “anthropique”. On serait entrés dans l’ère de l’anthropocène, signifiant par-là que les actions des humains, captifs de la globalisation du régime capitaliste, ont déjà bouleversé les équilibres climatologiques et géo-biologiques de la planète entière d’une manière irréversible et aux conséquences imprévisibles.

A cette impuissance face à une gouvernementalité qui prétend se légitimer par le seul rituel vide des élections, par la gestion du désastre soutenue par des experts, censée être inaccessible au commun du mortel habitant cette Terre, nous proposons d’y répondre par une relocalisation de la politique qui nous permette de nous réapproprier des manières hétérogènes de vivre ensemble. La politique de l’enquête apparaît alors comme ce qu’on peut opposer à une guerre de pacification.

L’ENQUÊTE (POLITIQUE)

Le travail d’enquête dont nous proposons d’ouvrir un chantier reposera sur une mise en situation des problèmes que nous voulons aborder. D’abord il s’agira de considérer que ce travail d’enquête ne peut se soutenir d’une quelconque idée d’extériorité de la part de l’enquêteur : ce n’est pas l’abord théoricien d’un problème qui sera mis en avant mais l’expérience d’une rencontre avec ceux qui vivent un problème singulier. Certes, l’expérience ne se limite pas au ressenti, aux affects qui l’accompagnent, au monde des perceptions qui sont activées, elle repose aussi sur des manières de “penser” la situation. Mais il s’agira de produire des manières de penser qui nous fassent sentir la situation, de telle sorte que le travail de théorisation ne devienne pas le prétexte d’une mise à distance de l’expérience. Le travail de pensée qu’il faudrait mener collectivement prendra soin des effets que cette pensée peut avoir sur ceux qui vivent la situation. La pensée sera un geste de réciprocité, comme une conversation : il n’y a pas d’un côté ceux qui pensent et de l’autre ceux qui “éprouvent” mais des manières diverses de penser ce qui est vécu et d’éprouver la pensée. On le sait : certaines formes de pensée sociologique, clinique, historique, géographique, agissent en surplomb et deviennent de nouvelles formes de capture, souvent au service des logiques d’administration du social ou de l’écologie dans ce qui est simplement considéré comme les effets collatéraux de l’économie. L’enquêteur est aussi un être en situation, il occupe une position, il ne peut faire valoir aucune innocence originaire. Il ne saurait-être, si on emprunte les mots de Donna Haraway, un témoin modeste de l’objectivité des processus qu’il aurait à charge de dévoiler.

Dans ce sens l’enquête politique est aussi une enquête des potentiels que toute situation porte en elle, des actualisations indéterminées car contenues dans les rencontres qui en opèrent l’effectivité. “La rencontre ne se justifie que de la nécessité nouvelle qu’elle a établie”, disait Foucault dans Surveiller et punir. Et, comme le disait autrement Félix Guattari, à propos des univers assistantiels et de leurs institutions, il ne s’agit pas, surtout pas, ni d’interpréter ni de donner “sens” à un problème, à un “symptôme”, mais de les processualiser, d’en susciter des devenirs qui ouvrent de nouveaux problèmes communs pour sortir des logiques autoréférentielles. On pourrait étendre cette propédeutique à la question de l’enquête. Le commun c’est la virtualité des devenirs autres auxquels nous appartenons dans le mouvement de notre existence relationnelle. Il n’est pas une quête d’identité (surtout celle des autres) mais un travail permanent de composition, et parfois une improbable traduction entre les différences qui nous traversent individuellement et collectivement. Le commun, pour paradoxal que cela puisse paraître, est un travail sur la différence sans possibilité de synthèse : il peut y avoir de l’impartageable dans le commun, mais c’est alors un impartageable amical qu’il s’agit de recréer.

C’est dans ce sens que nous accorderons la plus grande importance à une réflexion pratique sur les dispositifs tant qu’ils permettent l’effectuation des devenirs, des manières d’être qui dépendent des rencontres.

“Ici je suis et ne peux pas m’en empêcher”

CONCRÈTEMENT

Dès mars 2015, nous allons proposer des ateliers, d’une régularité mensuelle, qui rassembleront des personnes invitées par Bruxelles Laïque et qui interviennent dans des institutions du travail social et du soin et/ou engagées dans des expérimentions diverses dans l’espace métropolitain.

Nous proposons provisoirement de nous intéresser à trois champs de l’intervention sociale et soignante : l’accueil et l’accompagnement des chômeurs et précaires, les pratiques de soins psychiatriques et le travail de rue. Nous nous intéresserons particulièrement aux formes d’auto-support de ceux qui sont appelés “usagers” des institutions et sur les conséquences que l’émergence de ces formes collectives ont sur le travail institutionnel.

L’animateur de ces ateliers procédera dans les intervalles à des comptes-rendus qui retracent la continuité et les résonances entre les récits, les témoignages et les réflexions qui ont lieu pendant les rencontres collectives. Il s’agit de disposer de traces de ce travail qui viendront à chaque fois nourrir les rencontres suivantes.

Ces ateliers se veulent avant tout un lieu favorisant des récits, des témoignages, des “retours d’expérience” concernant les difficultés vécues dans les institutions. Mais aussi un lieu pour réfléchir ensemble à nos manières de faire, à des projets alternatifs, à des formes de résistance. A terme, le but recherché est d’éprouver collectivement notre capacité à produire des contre-dispositifs, des alliances et des réseaux alternatifs au regard du travail normalisé par les institutions.

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