LA MIXITÉ COMME ANTIDOTE AUX CLOISONNEMENTS URBAINS ?

par | BLE, SEPT 2009, Social

La “mixité” fait l’objet d’un plaidoyer récurrent à Bruxelles, dans le champ politique, les prises de parole associatives, le récit médiatique ou même les discours de certains opérateurs immobiliers. Ce consensus large est appuyé sur un rejet implicite de la ségrégation urbaine, souvent assimilé au modèle de la ville américaine. Le Plan Régional de Développement (PRD, 2002) l’énonce clairement : “Contrairement à la ville américaine, l’idéal de ville européen se fonde sur une mixité des fonctions et des populations. Cet idéal doit être cherché dans une ville capable de se renouveler et de créer une plus-value par rapport à l’attractivité de la périphérie”.

Ainsi, la “mixité” serait l’antidote à opposer aux multiples cloisonnements de la ville duale, partagée à l’extrême entre “ghettos” et “beaux quartiers”. Il est pourtant nécessaire de dépasser ce consensus de façade. De fait, l’usage répétitif de cette notion mène à évacuer une série de questions de fond, politiques par essence. En particulier, parler de “mixité” revient souvent à écarter du débat les questions d’inégalités et de redistribution ; la promotion de la “mixité” paraît alors combler l’absence de politiques efficaces de réduction des inégalités. Or Bruxelles est une ville qui redistribue très mal les richesses produites sur son territoire : plus d’un quart (26 %) de sa population vit sous le seuil de risque de pauvreté (c’est-à-dire moins de 860 euros par mois pour un isolé), contre 15 % en Belgique.[1] De plus, Bruxelles est une ville très inégalitaire dans la mesure où 20 % des ménages y détiennent environ 50 % du revenu total régional tandis qu’un autre cinquième, au bas de l’échelle sociale, en détient moins de 5 %.[2]

Alors, d’abord, de quelle(s) mixité(s) parle-t-on, et à quelle(s) échelle(s) ? On entend parler de mixité pour un bâtiment, un îlot, un quartier, une commune, la Région ou l’agglomération toute entière. Parfois, il est aussi question de mixité verticale, pour désigner des tours mêlant bureaux, logements et commerces. Dans le magma des significations couramment attachées à l’idée de mixité, deux domaines apparaissent particulièrement saillants : la mixité des classes sociales et la mixité des fonctions urbaines.

Eu égard à la mixité sociale, il est surprenant de constater que la mise en avant de cette notion comme “idéal” de l’aménagement du territoire régional ne soit pas appuyée sur une connaissance empirique un tant soit peu objectivée de “l’état de la mixité” à Bruxelles, soit quels sont, aujourd’hui, les quartiers plus ou moins mixtes ? Ceci supposerait une réflexion approfondie et non évidente sur les mesures pertinentes de la mixité sociale (p. ex. niveau de revenu, capital scolaire, type de profession, position sur le marché du logement,…), les échelles spatiales et la disponibilité de l’information statistique. Une réponse par défaut peut être déduite du dispositif existant en matière de politiques de “revitalisation urbaine” dès lors que celles-ci font explicitement référence à un objectif de renforcement de la mixité sociale. En clair, l’enjeu du renforcement de la mixité sociale apparaît politiquement revendiqué dès lors qu’il s’agit d’attirer des classes moyennes dans les quartiers populaires centraux – “l’Espace de Développement Renforcé du Logement et de la Rénovation” tel que défini dans le PRD. En revanche, il n’est qu’extrêmement rarement question de mobiliser l’idéal de mixité sociale pour favoriser l’accès des classes populaires aux “beaux quartiers” du sud et de l’est de la ville : “La mixité n’a pas pour objectif de faire habiter une personne précarisée drève de Lorraine” (Ch. Picqué, Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Le Soir, 18/02/2008).

Dans un récent rapport d’évaluation de la politique fédérale des grandes villes, dont les lignes directrices sont très proches de celles des politiques bruxelloises de “revitalisation”, la Cour des Comptes ne disait pas autre chose :

La création d’une mixité sociale est un objectif que l’on retrouve dans de nombreuses communes. … La notion de mixité sociale s’avère être un concept très vague.

… Le plus souvent, toutefois, il est question d’attirer des classes moyennes dans des quartiers défavorisés pour y créer une mixité sociale (il est rarement préconisé de promouvoir la mixité sociale dans des quartiers plus aisés).[3]

Or, dans les villes occidentales, la spécialisation sociale des espaces résidentiels est d’ordinaire bien plus marquée dans les quartiers nantis qu’ailleurs. Nombreux sont en effet les travaux à avoir souligné les barrières foncières, immobilières ou symboliques particulièrement imperméables réservant de fait les “beaux quartiers” aux classes supérieures. Ces barrières forment un support essentiel de la spécialisation sociale de ces quartiers, de sorte qu’elles assurent le maintien d’un entre-soi très prisé aux paliers supérieurs de la hiérarchie sociale.[4] Bruxelles ne fait pas exception en la matière[5], si bien qu’il n’est donc pas raisonnable de penser que les quartiers populaires soient les seuls où il y ait lieu de considérer un manque (éventuel) de mixité sociale. De même, il n’est aucunement démontré qu’installer des classes moyennes dans des quartiers populaires amène à y faire augmenter le niveau de mixité sociale. Des études menées à Toronto et Montréal montrent à cet égard que l’installation de classes moyennes dans des quartiers populaires y fait, au contraire, baisser le degré de mixité sociale.[6] Ceci renforce un frappant “décalage … entre le consensus de la classe politique sur l’impératif de mixité et le scepticisme de la plupart des chercheurs vis-à-vis des politiques explicitement tournées vers cet objectif”.[7] Réduire la distance spatiale entre des classes sociales ne fait pas automatiquement disparaître la distance sociale entre celles-ci, loin de là.

On l’a dit, l’idéal de mixité sociale est fortement mobilisé, à Bruxelles, comme justification des politiques dites de “revitalisation des quartiers” (Contrats de Quartier, aides à l’acquisition via la SDRB ou le Fonds du Logement, primes à la rénovation,…). Ces programmes, initiés au début des années 1990, sont imprégnés des valeurs portées par les multiples comités de quartier et associations qui se sont mobilisés, après 1968, en opposition au modèle urbanistique alors dominant. Celui-ci visait une transformation radicale de la ville en cité administrative (inter)nationale, irriguée par la circulation automobile jusqu’en son centre, en accord avec les intérêts de la bourgeoisie conservatrice contrôlant les gouvernements nationaux, et à la grande satisfaction des promoteurs immobiliers. De fait, l’image d’une ville mixte, structurée comme une mosaïque de quartiers, s’opposait de front aux préceptes fonctionnalistes de séparation des fonctions urbaines et d’éclatement des espaces résidentiels.[8] Ainsi, sous la pression des associations d’habitants, le principe de la mixité des fonctions est consacré dans le Plan de Secteur de 1979 : il s’agit de rompre avec le strict principe du zonage fonctionnaliste de l’espace (“une zone, une fonction”) en encourageant la coexistence des fonctions diverses dans les quartiers centraux (logements, bureaux, ateliers, commerces, espaces publics,…).

Si les programmes de “revitalisation” actuels ont leurs racines dans les mouvements de luttes urbaines qui ont précédé la création de la Région de Bruxelles-Capitale, leur mise en œuvre depuis le début des années 1990 s’inscrit dans un contexte immobilier qui a fort évolué. Depuis lors, le décalage entre coûts du logement (loyers ou prix d’achat) et niveaux de revenus des Bruxellois(e)s va croissant. Aujourd’hui, la majorité des ménages-locataires bruxellois consacre entre 41 % et 65 % de ses ressources pour se loger, alors qu’une proportion d’un quart est une limite communément admise, et cette situation empire d’année en année.[9]

Ceci est un point très problématique dès lors que les programmes actuels de “revitalisation” des quartiers, légitimés au nom de la “mixité sociale”, misent sur le déclenchement d’effets d’entraînement auprès de propriétaires ou d’investisseurs privés, de telle sorte à propager les opérations de rénovation et multiplier les nouveaux projets résidentiels ou commerciaux. “Effets d’entraînement” rime alors souvent avec “effets de remplacement (de populations)” et avec gentrification.[10] Le remplacement de populations est même parfois assumé comme tel dans l’énoncé de certains dispositifs publics. Une très claire illustration figure, par exemple, dans l’énoncé des motivations de la production de logements neufs dans le quartier de la gare du Midi, à Saint-Gilles :

La construction des premiers logements moyens dans ce quartier revêt une très grande importance en terme ‘d’allumette’ au démarrage d’un processus de dynamisation d’un quartier important autour de la plus grande gare du pays. … Le maintien d’une raisonnable mixité gage d’une image plus équilibrée de Bruxelles, exige que le logement et en particulier, le logement moyen ne soit pas oublié. Malheureusement les conditions sociologiques actuelles du quartier et le prix encore élevé du foncier rendent difficile, voire impossible, la réalisation d’un projet de logement sans un subside qui ne peut provenir que du secteur public. Ce subside sera récupéré sur un long terme par une amélioration de l’assiette fiscale des habitants qui seront attirés par le quartier rénové ainsi que des entreprises commerciales et de services qui accompagnent en général ces nouvelles migrations”.[11]

Il est nécessaire de rappeler que la transformation radicale de ce quartier repose sur une option de démolition du tissu populaire initialement en place pour les besoins de la construction d’un nouveau quartier d’affaires, et alors que le dispositif d’indemnisation des habitants délogés s’est révélé très lacunaire. En tout état de cause, ce quartier était à l’évidence bien plus mixte au début des années 1990 que ce qu’il sera une fois les projets de bureaux, d’hôtels et de logements “moyens” achevés.[12]

Enfin, le Plan de Développement International (PDI), adopté en 2007, range les notions de mixité sociale et fonctionnelle parmi les dimensions qui font la “qualité de vie” à Bruxelles et propose de les intégrer à ce titre dans de nouveaux dispositifs de “marketing urbain” à destination de nouveaux habitants, visiteurs, congressistes, touristes,… Voici donc l’idée de mixité intégrée à “l’image de marque” de Bruxelles et même prête à légitimer l’éviction pure et simple des classes populaires hors des quartier centraux :

La mixité sociale doit également être un des fils conducteurs du développement urbain à Bruxelles. Il s’agit d’assurer des flux sortant des zones d’interventions prioritaires [i.e. les quartiers populaires centraux] pour éviter le confinement de la pauvreté dans des ghettos sociaux et d’assurer des flux entrant en stimulant l’installation des classes moyennes dans les zones d’interventions prioritaires”.[13] En somme, le renforcement de la mixité dans les quartiers populaires centraux n’est ni un projet socialement neutre, ni l’antidote “naturel” à la ségrégation urbaine. Aux conditions actuelles des politiques de “revitalisation” urbaine, c’est fondamentalement la question du devenir des quartiers populaires au centre de la “Capitale de l’Europe” qui est en jeu. A l’encontre d’un modèle d’approfondissement de la gentrifiation, de marginalisation ou d’éviction des moins nantis et de fermeture des quartiers aisés aux classes populaires, encourager la mixité sociale suppose d’investir sur place pour l’émancipation sociale des populations en place.


[1] Observatoire de la Santé et du Social, Baromètre Social 2008, Bruxelles.

[2] Base du calcul : revenus nets imposables déclarés à l’impôt des personnes physiques (IPP). Il ne s’agit donc pas de l’ensemble des revenus, une grande part des revenus du patrimoine mobilier ou immobilier n’apparaissant que très partiellement à l’IPP. Source : SPF Economie, Direction générale Statistique et Information économique. Sur le même thème, voir aussi : Kesteloot C. & Loopmans M. “Inégalités sociales”, Brussels Studies, 2009, Etats Généraux de Bruxelles, Note de synthèse n°15.

[3] Cour des Comptes, “La politique fédérale des grandes villes. Examen des contrats de ville et des contrats de logement 2005-2007”, Rapport à la Chambre des Représentants, Bruxelles, 2007, p.47

[4] Pinçon M. & Pinçon-Charlot M., Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007.

[5] Debroux T., Decroly J-M., Deligne C., Galand M., Loir C., Van Criekingen M., “Les espaces résidentiels de la noblesse à Bruxelles (XVIIIe-XXe siècle)”, Belgeo, 2007, n°4, pp. 441- 452

[6] Walks R.A. & Maaranen R.,”Gentrification, social mix, and social polarization: Testing the linkages in large Canadian cities”, Urban Geography, 2008, n°29/4, pp. 293–326

[7] Epstein R. & Kirszbaum T.,“L’enjeu de la mixité sociale dans les politiques urbaines”, Regards sur l’actualité, 2003, n°292, La documentation française, p.10

[8] Aron J.,Le tournant de l’urbanisme bruxellois. 1958-1978, Bruxelles, Fondation Jacquemotte,1978

[9] Bernard N., Zimmer P. & Surkin J., “Le logement, la maîtrise foncière et l’espace public”, Brussels Studies, Etats Généraux de Bruxelles, 2009, Note de synthèse n°6.

[10] Van Criekingen M., “Que deviennent les quartiers centraux à Bruxelles ? Des migrations sélectives au départ des quartiers bruxellois en voie de gentrification”, Brussels Studies, 2006, n°1, pp.1-20

[11] Etat fédéral et Région de Bruxelles-Capitale, Accord de coopération Beliris du 15/9/93, avenant n°8, février 2003

[12] Breës G., Bruxelles-Midi. L’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle, Aden, 2009

[13] PriceWaterhouseCoopers, Plan de Développement International de Bruxelles – Schéma de base, Rapport final au Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, 2007, p.73

 

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